‹ Sixte-QuintChapitre 17 sur 66 · II · texte numérisé non relu

II

Les ambassadeurs expédièrent leurs oourri^s qui^ un pied dans Tétrier, attendaient les dépêches contenant la grande nouvelle. Les écrits couchés sur le papier à la hâte, et sous l'impression d'un événement important, rendent presque toujours très^fidèlemeni la pensée de leurs auteurs, fiadoer^ raconte brièvement au doge les dernières phases et l'issue fatale de la maladie de Sixte-Quint, a Tous les siens, ajoute-t-il, sont dans la désolation, et tous les bons en proie aux plus

tendre tous les secours temporels et spirituels qu'il lui faUait. > Cette manière de glisser sur la question des sacrements qui Ta tant préoccupé dans sa lettre précédente, écrite au chevet du lit du mourant, vient à Tappui des rapports des ambassadeurs d'Espagne qui mandent au roi que le pape est mort sans confession, et qui n'auraient pas avancé cette assertion si le fait n'eût pas été positif. Mous ne relèverions pas cette circonstance, si Olivarës et Sessa n'en avaient profité pour assouvir leur haine contre le pape en Taccusant de manque de piété. Plusieurs auteurs ont affirmé que Sixte-Quint était mort empoisonné par les <c Espagnols, i Cette fable ne mérite guère d*étre réfutée, ou plutôt elle est réfutée par les dépêches de l'ambassadeur de Venise et les lettres de Sangaletto dont j*ai donné des extraits. S'il y avait eu le moindre soupçon, le moindre bruit de ce genre, ni l'un ni Tautre ne l'aurait passé sous silence. C'est évidemment Tune des nombreuses inventions de Gregorio Leti, publiées soixante-dix-neuf ans après la mort du pape. Certes, Olivarès et Sessa ont contribué à abréger la vie du ponlife, mais non avec du poison. Dans unAvis de Rome, 29 août 1590 (Bibl. Vatic. Ms. 1050), on lit : « La maladie était tellement impétueuse et Sa Sainteté si tiède au sujet du salut de Son âme, qu'Elle n'a pu finir Sa confession... Son corps a été ouvert et trouvé en parfait état (neltissimo), d'où on conclut que Sa maladie a été causée par Fusage exagéré de vins purs et jeunes, s/ L'auteur de cette notice, comme tous les nouvellistes, n'est pas des amis de Sixte-Quint, et, en effet, les hommes de son métier n'avaient pas à s'en louer. Il considère le décès conrnie un acte de la miséricorde divine, et,, contrairement à la vérité, il représente le pape comme tiède en matière de religion et adonné à la boisson. Si le bruit d'une mort violente avait alors couru dans Rome, il se serait fait une fête de le relater.

*■ Alberto Badœr au doge» 27 août 1590. Àrch. Yen. Disp* Rome, fU. SI.

CONCLOSION. 57t

vives inquiétudes. Cette mort arrive à un moment bien inopportun! Pour ma part, elle me fait éprouver un vif chagrin à cause du service de Votre Sérénité ; car malgré la sévérité naturelle de Sa Sainteté, grâce à Ses dispositions si favorables à la sérénissime république, nous pouvions néanmoins, dans toutes nos négocia^ tions, avec de la patience et de l'habileté, compter sur de bons résultats. »

Fja haine d'Olivarès, la joie farouche que lui inspire cette mort, éclatent dans les quelques lignes par lesquelles il la mande à Philippe *. « L'accès était si fort que Sa Sainteté a trépassé sans confession ei pis, pis, pis encore {peor^ peor^ peor); que Dieu lui soit miséricordieux ! » Il le voit au plus profond de Tenfer. F^e duc de Sessa écrit à Ydiaquez * : ce Ce soir, à sept heures, le pape est mort sans confession, il y a un cardinal qui dit que depuis des années il ne s'est pas confessé. Que Dieu l'accueille dans sa gloire! Il n'aurait pu mourir à un moment plus désavantageux pour sa réputation, car il laissera plus mauvais renom qu'aucun autre pape depuis bien des années. »

Badoer mande au doge l'historique des journées qui ont suivi la mort de Sixte-Quint'. «Ici, dit-il, on a vu peu de démonstrations de tristesse. Au contraire, le lendemain matin, une foule de gentilshommes et de gens du peuple se rendirent au Capitole pour renverser la statue de Sa Sainteté. Le tumulte a été apaisé

^ Olivarès à Philippe II, 27 août 1590. Ârch. Simancas. 5. de £. Rome. Leg. 956.

^ Sessa à Ydiaques, 27 août 1590. IHd, Leg. 955.

^Alberto Badoer au doge, !•' septembre 1590. Arch. Ven. Disp. Home, firl. 26»

à grand'peine par le connétable Golonna (répoiix de la petite-nièce du pape) accompagné d'un grand nombre de seigneurs, et par Mario Sforza, que te sacré collège avait envoyé sur les lieux. On a promis au peuple que, jusqu'à nouvel ordre, la statue serait couverte de planches. Il a aussi été résolu que dorénavant on n'en pourrait plus ériger à des pontifes durant leur vie, mais seulement après leur mort, dans le cas où ils se seraient rendus dignes de cet honneur. Maintenant, grâce aux sages mesures des seigneurs cardinaux, les choses se passent assez tranquillement. Dans la première congrégation ils ont nommé général des armées Don Michel Perelti, petit-neveu du pape défunt , et sur la demande du cardinal Montalto qui veut s'obliger cette famille, le seigneur duc Onoralo Gaëtani, lieutenant du général. Ce dernier a été chargé de faire, le plus promptement possible, deux mille fantassins destinés à garder Rome. En ce moment c'est le peuple romain qui, par ses caporioni, s'acquitte fort bien de cette tâche. » 11 ajoute que les dispositions du pape concernant les bandits ont été modifiées par les cardinaux, a On a trouvé, continue-t-il, au fort Saint-Ange, en dehors des trois millions d'écus d*or qui, en conformité des dispositions de Sixte-Quint, ne peuvent être affectés qu'aux besoins urgents de l'Église, un autre million et 150,000 écus réservés à la libre disposition du pape ; mais les seigneurs cardinaux ont dans l'espace d'une heure distribué cette (dernière) somme, donnant 500,000 écus aux villes de l'État, et 400,000 à la ville de Rome pour acheter du blé. Les 250,000 écus qui restent sont destinés à

couvrir les frais du conclave.. . Le cardinal Gaêtani sera confirmé légat en France et recevra une subvention de 25,000 écus. Cela se fera sur la demande de sa famille, et plus encore sous la pression des seigneurs espagnols et de l'ambassadeur de la Ligne, en sorte qu'en un seul jour on a mis toutes choses sens dessus dessous. »

C'est l'histoire, sobrement racontée, de la réaction qui se produit, dans les plus hautes sphères comme dans toutes les autres régions de la vie, lorsque les pygmées succèdent aux géants, jouissant de leurs non* velles libertés et pressés d'en profiter, s'ils peuvent, pour détruire promptement les œuvres de celui qui n'existe plus. Ils ont joui de ses bienfaits^ mais sa supériorité leur a pesé. Maintenant, ils s'en vengent et assouvissent, le plus souvent à leur propre détriment, leurs petites rancunes en faisant le contraire de ce qu'il a fait. Si l'intelligent diplomate vénitien, en rapportant ces faits, n'a pas un mot de regret à donner au revirement qui s'est si soudainement accompli en faveur de la Ligue et de l'Espagne, c'est qu'il connaît le sacré collège. Quiconque sortira pape du conclave ne sera pas, il le sait bien, un Sixte-Quint. Ses faveurs ou son hostilité ne seront que d'un faible poids dans la balance.

La mort du pape fut accueillie en Espagne et au camp de la Ligue avec une joie sans mélange ; à Prague, avec une indolence sympathique* ; à Venise, avec

• Gurzio Picchena, chargé d'affaires de Toscane, au grand-duc Ferdinand. Prague, 7 septembre 1590. Arch. Flor. 4349. C'est cet agent qui donne à rEnii>6reur la première nouvelle de la mort du pape au mo-

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douleur ; partout en Europe, comme un événement de la plus haute gravité. A ce sujet, Tambassadeur Conlarîni écrit de Madrid * : a Plus on réfléchit ici sur la mort du pontife, plus ons*en réjouit. Chacun en parle avec une grande liberté et peu de respect. On pense et quelques-uns disent tout haut que, quel que soit son successeur, il est impossible qu'il soit plus contraire à la politique de cette couronne, et plus ennemi de la Ligue de France. »

Le doge adressa au nom de la Seigneurie des lettres de condoléance, conçues en termes chaleureux, aux petits-neveux et à la sœur du pontife défunt*.

Donna Camilla survécut à son frère pendant de longues années , et jnourut fort âgée au palais de la Chancellerie*.

Le cardinal Alexandre Montalto, disposant delà nombreuse faction des créatures de son grand-oncle, a rempli un rôle important dans les conclaves d'Urbain VU, de Grégoire XIV, d'Innocent IX, de Clément VIII, de Léon XI et de Paul V. Personne ne connaissait mieux les dispositions des cardinaux , personne n'en savait mieux tirer parti. Cependant il brillait moins par l'esprit que par les qualités du cœur. Les souvenirs de ses libéralités, de sa charité, de sa munificence se sont, sous forme d'anecdotes, perpétuées dans les traditions

ment où Sa Majesté sort de la chapelle. Les traits de Rodolphe se trouhlèrenty mais il garda le silence.

' Gontarini au doge. Madrid, 22 septembre 1590. Arch. Yen. Disp» Espagne, fiL 22.

* Le doge au cardinal Montait©, 1*' septembre 1590. Arch. Ven. Delib, f. 44. — Le même à Donna Camilla Peretti; même date. Ibid. f. 45.

"^ 14 juillet 1605.

populaires. Lorsqu^il mourut jeune encore*, toutes les boutiques se fermèrent en signe de deuil. Tout Rome courut à la Chancellerie, voulut assister aux funérailles qui eurent lieu à Saint-André de la Vallée, bâti en grande partie à ses frais.

Son frère, Don Michel, eut de sa première femme, la comtesse de la Somaglia, deux enfants, le cardinal Francesco et Donna Maria Felice*. Un second mariage de Michel avec Anna Maria de Cesi resta stérile. Sa fille Maria Felice devint Tépouse de Bernardino Savelli, à qui elle donna une fille et deux fils. Ce furent le cardinal Paul et Giulio Savelli, le dernier rejeton de la principale branche de cette illustre famille. La fille, Donna Margarita, épousa le duc Giuliano, le dernier des Cesarini. Ils n'eurent qu'une fille, Donna Livia, rhéritière des Cesarini, Savelli, Peretti, Somaglia, Cabrera et Boadilla. Elle se maria avec Federico Sforza% qui prit le titre de duc de Cesarini Sforza. Avec le frère de sa mère, le cardinal Francesco Peretti, mort* au conclave dont est sorti Alexandre Vil, disparut le nom des Peretti, qui ne Tétaient que par adoption, car ils s'appelaient en réalité Damasceni. Giulio, le dernier Savelli (de la branche principale) et le dernier Peretti (Damasceni) par sa mère Donna Maria Felice, mourut** presque ruiné et obligé d'aliéner la majeure partie des grands biens" des deux familles dont il était le

» Morte en 1656.

«Le 5 mars 1712.

fi Entre autres la villa Peretti (Massimo).

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représentant. I/obligation des héritiers de Don Michel de restituer à la maison Gesi la dot que lui avait apportée sa seconde femme avait fait la première brèche à la fortune colossale des Peretti. Les dettes contractées par les cardinaux Alexandre et Francesco Montalto en hâtèrent la ruine. Lorsque leur patrimoine passa à la famille Sforza, il était tellement dilapidé qu'il n'en restait plus rien, à part quelques terres de Donna Margarita Somaglia, première femme de Michel Peretti ^

Ici nous ne passerons pas sous silence Thomme qui avait tant contribué au prestige de Sixte-Quint et constamment vécu dans son intimité. Domenico Fontana ne put échapper aux effets de la réaction. Dès Tavéncment de Clément VIIT, il tomba dans une disgrâce imméritée. Privé de son poste d'architecte pontifical de Saint-Pierre et sommé de rendre compte des dépenses faites en bâtisses sous le pontificat de son grand protecteur, il quitta Rome et, suivant l'appel du comte de Miranda, vice-roi de Naples, accepta la charge d'architecte royal et d'ingénieur en chef du royaume. Sous ce vice-roi, comme sous le comte d'Olivarès qui succéda à Miranda et sous Lemos, il dirigea dans la capitale comme dans les provinces des travaux considérables. Après avoir changé la physionomie de Rome, il embellit celle de Naples, et mourut dans cette ville, riche d'années, d'argent et d'honneurs*.

* Ratli, Famifflia Sforza.

^£n 1607; Milizia^ ArchiUtti, 1785. 11 aligna la Chiaia et Santa. Lucia, bâtit le palais royal et le musée (les Studij), érigea la belle fontaine dite de Miranda, et dirigea de grands travaux hydrauliques dans les provinces.

Nous Réessayerons pas de retracer ici le portrait de Sixte-Quint. Il s'est peint lui-mênie par ses paroles, reproduites sur la foi de ceux auxquels elles étaient adressées, par ses actes racontés d'après les rapports ofliciels des principaux témoins. Le lecteur qui a eu la patience de nous suivre dans ce long exposé est à même de porter son jugement. Nous ne lui imposerons pas le nôtre. Qu'il nous soit pourtant permis de jeter un regard rétrospectif sur la partie la plus importante du règne du pape, sur son intervention dans les affaires de France.

En présence des événements dont ce royaume est le théâtre, il poursuit deux buts : la conservation de la religion catholique, gravement compromise, et la conservation de la France à l'état de puissance de premier ordre. Il est convaincu que si la nouvelle confession est intronisée en France, c^en est fait pour longtemps, peut-être pour des générations, de la religion catholique en Europe. Ses défenseurs succomberont en Allemagne; l'Italie sera envahie par l'hérésie; Rome tombera. L'Espagne, aussi, ne résistera guère. Et ce n'est pas nous qui lui supposons cette opinion : il

l'émet constamment. En maint endroit, elle est rapportée par les ambassadeurs, par les cardinaux, par ceux qui l'approchent, et qui plus est, celte opinion , cette conviction profonde, est celle de tout le monde. On la rencontre dans les deux camps hostiles. Les uns redoutent cette éventualité, le triomphe des huguenots, comme le plus grand des maux; les autres l'appellent de tous leurs vœux, comme l'accomplissement complet de leurs aspirations. Telle est la situation générale de l'Europe, tels sont déjà le prestige, l'ascendant, la puissance du génie de la France, que c'est elle qui décidera de l'issue de la grande crise. Si elle embrasse la réforme protestante, se dit-on, la religion catholique disparaîtra du monde civilisé.

Il faut donc sauver la religion catholique en France. Mais si la France descend du rang de grande puissance, si elle est inféodée à l'Espagne, sans doute ofticiellement elle restera catholique ; mais le centre, le grand foyer de la foi, le Saint-Siège, disparaîtra, perdra toute indépendance, ne sera plus que le premier bénéfice dont les rois catholiques disposeront, qu'ils conféreront à de dociles et complaisants favoris. La religion catholique, frappée au cœur, périra lentement mais irrévocablement. Cotte pensée est-elle juste, ou ne l'esl-elle pas ? Ce n'est pas ce dont il s'agit ici . Ce qu'il importe de constater, ainsi que nous l'avons fait par de nombreuses citations, c'est que pour Sixte-Quint, pour les principaux hommes d'État de son temps, elle était un axiome, une vérité incontestable.

Voici donc les conclusions auxquelles en arrivaient les personnes intéressées au maintien de la religion

catholique, et nul ne rélait plus que le chef de l'Église : Il fallait sauver la religion et la France, et si on ne pouvait obtenir ces deux résultais, sacrifier la France pour sauver la religion. C'était une dure et extrême éventualité, à éviter autant que possible, mais à subir quand tous les moyens seraient épuisés ; car lorsqu'on se trouve placé en face de deux dangers, dont l'un est imminent et l'autre éloigné, il est clair qu'on va au plus pressé.

Telle était la situation de Sixte-Quint à l'égard de la France, ou, pour mieux exprimer notre pensée, c'était ainsi que lui et PËurope contemporaine la comprenaient.

Quelle était la politique de Philippe II? Nous n'entendons nullement entrer dans un examen de la valeur personnelle de ce prince. Nous nous en tenons aux faits et aux choses. Par suite du partage de la monarchie de Charles-Quint entre les deux branches de la maison d'Autriche, l'Espagne, c'est-à-dire la péninsule ibérique, les royaumes, principautés, comtés et les colonies d'outre-mer réunis sons le sceptre de Philippe, se trouvaient placés dans une situation nouvelle, et, on ne tardait pas à s'en convaincre, à la longue insoutenable. Ce grand acte politique, motivé sur la tendresse naturelle du père pour le fils, et sur une foule de considérations d'un ordre plus élevé que nous n'avons pas à apprécier, devint pour l'Espagne, en l'agrandissant , le germe de sa dissolution. Les Flandres, la Franche-Comté, le Milanais, le royaume deNaples, tous, à l'exception de ce dernier, situés au centre du grand mouvement européen, devaient dé-

sormaîs graviter vers la pénii^sule ibérique que ce mouvement, grâce aux Pyrénées, grâce au caractère et à l'existence insulaire de la nation castillane, n'a jamais pu atteindre que fort imparfaitement. De plus, ces pays en étaient séparés par la mer ou par la France. Et quel était le lien moral, celui de la communauté des intérêts et des traditions, qui les unissait à l'Espagne? Aucun y absolument aucun. En abdiquant, l'Empereur, malade et dégoûté, avait fait cadeau à son fils de tous ces États. C'étaient désormais des provinces ou plutôt des colonies espagnoles. Ce sort, ils ne voulaient pas l'accepter. S'ils avaient été adjugés à Ferdinand, leur existence individuelle était garantie; ils devenaient , indirectement, non légalement mais de fait, aussi longtemps que les Habsbourg porteraient la couronne impériale, des membres du Saint-Empire. Aussi qu'en arriva-t-il ? Les Pays-Bas se révoltèrent. Il fallait une armée et les plus grands capitaines du temps, le sang de l'Espagne et les métaux précieux du Nouveau -Monde, non pour les réduire à l'obéissance, car on n'y parvenait pas, mais pour en contenir une portion, celle qu'on occupait avec des forces écrasantes. Le Milanais offrait l'aspect d'un grand camp. Les Napolitains^ race moins belliqueuse, étaient plus faciles à gouverner , mais les tentatives d'insurrection se reproduisirent périodiquement. Presque tous les deux ou trois ans, on vit arriver à Rome des fuyards échappés aux échafauds qui étaient dressés en permanence, aux prisons qui regorgeaient de compromis. Était-ce la faute du gouvernement de Madrid 7 Peut-être en partie. Il faut aussi tenir compte de l'influence des

innovations religieuses, qui formait un élément si important de Tinsurrection néerlandaise. Mais la source principale de ces dispositions hostiles, nous croyons la découvrir dans Fincompatibilité de caractère de ces États, autrefois indépendants et désormais annexés à l'Espagne. C'est d'ailleurs une question que nous ne pourrions traiter sans sortir de notre sujet* Pour conserver la domination de ces pays, pour ne pas perdre, dans un avenir prochain ou reculé, les possessions transatlantiques, il fallait deux choses qui manquaient à l'Espagne. Il fallait des communications toujours assurées avec l'Italie et les Flandres; il fallait la domination des mers, incontestée naguère, mais depuis quelques années plus que menacée, et même fort compromise déjà par la marine naissante de l'Angleterre. L'Espagne de Philippe, telle que son père la lui avait faite, était trop grande ou trop petite.

Cela explique et justifie même la politique du roi ; car il avait le droit, le devoir de conserver le royaume tel qu'il l'avait reçu, et il ne pouvait le conserver qu'en l'agrandissant. Philippe devait donc ou avancer ou reculer. Il lui était impossible de s'arrêter. S'il avance il sera, à des titres et degrés divers, l'arbitre de l'Europe. S'il recule, l'Espagne deviendra ce que nous la voyons. Pour assurer ses communications avec les membres détachés de ce vaste corps, pour conserver la Nouvelle-Espagne, en d'autres mots pour sauvegarder l'existence de la monarchie, il lui fallait, afin de recouvrer la domination des mers : la Bretagne, afin de communiquer librement avec la Flandre, avec la Franche-Comté, avec l'Italie : la suprématie en France.

Voilà les mobiles de sa politique. Ce n'est pas nous qui lesluisupposons.il nous les a fail connaître lui-même; nous les savons de sa bouche, et sous ce rapport les contemporains ne doutent pas de sa parfaite sincérité. C'est quand il donne, comme principal ou unique motif de ses actions, son zèle pour la religion qu'il leur inspire des soupçons. D^aiDeurs,. le lecteur a pu pénétrer sa pensée intime déposée dans les instructioBS secrètes qu'il donne à ses agents ,^ à Olivarès, à Mendoza, à Tassis. Je ferai, dit*il, dans tous les cas l'expédition de la Bretagne ; la Bretagne est à l'infante ma fille. En effet, il lui faut la Bretagne. S'il l'avait possédée, V Armada n'aurait pas péri, et probablement il serait l'arbitre de TAngleterre. Si le duc de Lorraine est élu roi de France, dit-il encore, le duché doit passer à l'Espagne ; il établira la communication entre la Flandre et le comté de Bourgogne ; en aucun cas il ne pourra être réuni à la France. Le duc de Mayenne, connaissant la pensée du roi, lui fait insinuer comme prix de son élection, l'annexion à l'Espagne de la Provence, duDauphiné, de la Bourgogne et de la Bretagne. Et comme s'il voulait tranquilliser sa propre conscience, il se dit : La France, il n'y a pas longtemps, ne possédait pas ces provinces, et elle était pourtant un grand royaume. Philippe, de son côté, comme on fait en pareil cas, cherche à motiver sur des principes moraux l'action qui lui est imposée par la force des choses. Voici le raisonnement qu'il se fait, et par lequel il tâche de se persuader lui-même de la justice de ses prétentions. Nous lui avons plus d'une fois ouï dire : Je suis le bras, le vicaire séculier de

Dieu sur terre. C'est ma mission. Pour la remplir, il me faut les forces que Dieu m'a données; pour conserver mes forces , il me faut la France et la mer. Sans doute, il était le pilier le plus puissant de l'Église. 11 l'était dans l'opinion de tous les catholiques, il rélait aussi dans celle de Sixte-Quint. Nous le savons encore du pape lui-même ; car ici, nous ne saurions assez le répéter, nous ne donnons que les appréciations des contemporains. Sur ce point le pape et le roi étaient d'accord. Seulement, situation étrange et qui donne la clef de la conduite de Sixte-Quint, Philippe ne voyait le salut de l'Espagne que dans la possession de la mer cl de la France, c'est-à-dire dans la monarchie universelle, et le pape jugeait la monarchie universelle incompatible avec l'existence de l'Église.

Passons maintenant au roi de Navarre, l'un des trois principaux personnages de ce grand drame historique. A l'avènement de Sixte-Quint, la France, en apparence au moins, n'était divisée qu'en deux camps : les catholiques et les protestants. Si Henri de Navarre est vainqueur, il le sera à la tête des huguenots, avec les troupes auxiliaires fournies par la reine d'Angleterre, l'Allemagne et la Suisse réformées. Sa victoire sera le triomphe complet et final de la nouvelle confession. C'est ce que tout le monde pensait; car l'Europe vivait sous le régime du principe : cujus regio illius religio; les sujets suivaient la religion du souverain. En vertu de celte maxime, à laquelle en Allemagne le recès d'Augsbourg avait donné force de loi, on avait vu l'Angleterre passer deux fois d'une religion à l'autre. Il était donc permis de croire, et tout le monde en

était convaincu, qu'à cette époque le triomphe de Henri équivaudrait à la perte totale de la religion catholique eu France.

Ce fut alors, peu de temps après son élection, que Sixte-Quint lança sa bulle priva toire contre le roi de Navarre. En même temps, il médita et offrit à Henri 111 son intervention armée. En agissant ainsi, il resta conséquent avec lui-même. Il poursuivait son but élevé, qui était de sauver à la fois la religion et la France. Mais nouveau en politique comme il l'était encore, il se trompa dans l'appréciation des hommes et des choses. Il crut à la possibilité du succès des deux partis catholiques, par leurs propres moyens, ce qui supposait la franche, mais de fait impossible, réconciliation entre Henri III et la Ligue. Le meurtre des Guises change la situation. On entre dans une nouvelle phase. D'abord cet événement amène Philippe sur la scène. Aussi longtemps que la Ligue et Henri III avaient combattu côte à côte avec l'espoir des secours que Sixte- Quint avait offerts, mais qu'il n'avait pas donnés, par suite du mépris qu'il avait conçu pour Henri III, et du peu de confiance que lui inspiraient les chefs de la Ligue, il était permis d'espérer, il était possible de vaincre les huguenots sans la coopération de l'Espagne. Désormais cette chance s'était évanouie. Il y avait encore un autre fait plus considérable dont il fallait tenir compte : c'était l'alliance des deux Henri et les nombreux ralliements de catholiques. Peu de temps après, le roi est assassiné et Henri de Navarre devient le maître d'une partie de la France. Quels sont les éléments de sa force? En première ligne, l'armée hu-

guenote; ensuite, les suffrages du parti national, des catholiques royaux. S'il est vainqueur, comme il le sera indubitablement, pourvu que l'Espagne, toujours lente, n'intervienne pas à temps, voici la situation qui sera faite à la France : l'élément huguenot prédominera ; aux catholiques sera assuré le libre exercice de leur religion, laquelle descendra au rang de confession tolérée. Peut-être Henri ira-t-il jusqu'à abjurer, mais cette conversion sera nécessairement feinte. La religion catholique ne sera pas sauvée, ce sera tout au plus un ajournement de sa ruine. C'est en présence de cet état de choses et de ces éventualités que le pape se résigne à choisir des deux maux le moindre, de sacrifier la France pour sauver la foi. 11 se jette dans les bras de l'Espagne. Il envoie Gaëtani auprès du duc de Mayenne avec les instructions qu'on a lues; propose à Madrid, par les ouvertures de Gesualdo, son intervention armée en commun avec Philippe. Jugeant les choses de France comme il le fait, il ne peut guère agir autrement. Pour ménager une dernière chance favorable à a ce pauvre royaume, » il compte se réserver la haute main, la direction suprême de l'entreprise; il offre, à cet effet, de fournir le plus grand contingent de troupes, et demande que les forces réunies soient placées sous le commandement d'un général de son choix.

En attendant, au camp de Henri les adhésions se multiplient. De toutes paris on mande à Rome que le roi abjurera. L'esprit catholique du pays éclate avec une telle évidence que la conversion du futur souverain n'est déjà plus un moyen utile, c'est une condition in-

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