PROMENADE DANS ROME EN 4585 ( Note an tome II, p
La piazza del Popolo ne possédait pas encore les deux églises écrasées sous leurs lourdes coupoles, la rampedu Pincio, le nouveau couvent des Hiéronymites, ni aucune des aulres constructions qu'on y voit, et qui sont l'œuvre de Pie VII et de l'architecte Yaladier. La
400 SlXTE-QUlNT.
place était moins symétrique , mais plus pittoresque, grâce à Sainte-Marie du Peuple, de Baccio Pintelli, non encore enjolivée par Bernini ; grâce à son clocher, qui se dressait parfaitement visible au-dessus d'un bas mur d'enceinte, percé de deux portails du style de Grégoire XIII. Le couvent occupait presque tout le côté oriental de la place. De hautes maisons, à larges portes rustiquées, s'élevaient entre le Corso^ la Ripetta et le Babbuino. Deux autres rues, l'une longeant le pied du Pincio, l'autre menant au Tibre, ont disparu *. Le Cor^o. Nous avons dit que la partie méridionale de cette grande rue, celle qui est située entre la place du Peuple et l'arc du Portugal, près du palais Fiano, était à peine habitée. Saint-Jacques des Incurarables était en voie de construction. Un guide, publié sous le pontificat de Sixte-Quint, donne une vue de la façade de cet édifice, qui a été rebâti en 1600. La petite église des Lombards, placée sous l'invocation de saint Ambroise, n'était pas encore devenue le somptueux temple de saint Charles Borromée. Le palais de Portugal, aujourd'hui Fiano, date du règne d'Eugène X, et a, sous Nicolas II et Jules II, subi des changements considérables. Sa façade est restée inachevée. Une grosse tour qui, en partie démolie et appropriée à des habitations, existe encore, s'élevait près de l'arc, lequel, surmonté d'un corridor moderne, la reliait aux dépendances des palais situés de l'autre côté
* Yoy. la fresque de la salle de Sixte-Quint, à la Bibliothèque Vaticane, les gravures d'Israël Henriet, publiées à Paris, vers le milieu du dix-septième siècle, et les manuscrits souvent cités de la Bibl. Imp. Paris, Fonds fr. 5550,5502.
de la rue. Elle ressemblait à la grande tour du palais d'Autriche, et datait comme celle-ci et comme la tour à^Ara-Cœlij les deux seules qui se soient conservées, du pontificat de Paul III. Le palais Fiano avait été habité successivement par les cardinaux Joâo de Moura, Jorge Costa, qui était aussi ambassadeur de Portugal près d'Innocent VIII, et Miguel de Sylva. De là le nom de palais de Portugal, A l'époque de Sixte-Ouint, il portait dans ses différentes parties l'empreinte du moyen âge et de la première renaissance.
La place Colonna, entourée de chétives maisonnettes, attirait l'attention par le célèbre monument de Marc Aurèle, qui lui donna son nom. Cette colonne menaçait ruine et fut restaurée par Sixie-Quint . Nous rappellerons ici un fait presque oublié, c'est que, vers la fin du dix-septième siècle, la colonne, pour subir une nouvelle restauration, a été complètement démolie. Une gravure de 1696, de la collection d'estampes de la Bibliothèque impériale de Paris, représente la place dépourvue de ce monument. Au coin du Corso s'élevait l'habitation du comte GirolamoPompeoLudovisi, sous Sixte-Ouint sénateur de Rome. Ce seigneur vendit une portion de son jardin aux barnabiles, qui y construisirent et ouvrirent en 1595 l'église et le collège deSaint- Paul à la Colonne. En 1659, Alexandre VII réunit ce collège à celui de Saint-Charles et Biaggio à Catinar% fît démolir l'église, le couvent et le palais Ludovisi, et construire sur ce terrain l'immense palais Chigi *. En face du palais Ludovisi, au coin du CorsOy on voyait
* Voy. les documents des archives du collège de Catinari. — Memorie deUa corporazione dé* BarnabiU, par Barelli; Bologne, 1705. — Les
un palazzettok fenêtres guelfes (Ferrajuoli),etàcôté, la petite église de Saint-Barlolommé, de Baccio Pintelli. Le palais Piombino n'existait pas.
Continuation du Corso. Le palais des Buonacorsi venait d'être achevé. San Marcello n'avait pas encore la riche et tourmentée façade de Carlo Fontana, et celle de l'église de Santa-Maria in via lata n'avait pas encore été rebâtie, d'après les beaux dessins de Pierre de Cortone. Le palais contigu d'Urbin, alors ambassade d'Espagne (Panfili-Doria), était un groupe de maisons d'âge et d'architecture divers. Des différents édifices dont il se composait, deux seulement sont restés debout ; ils donnent sur la petite rue de la Gatta. On y voit de basses colonnes et des arcades qui semblent remonter au dixième ou au onzième siècle, une petite porte murée en ogive du commencement du quinzième, et un grand portail rustique de l'époque ou du moins du style de Paul IIL En résumé, la physionomie du Corso est changée par suite des modifications que les fenêti es ont subies, mais la plupart des maisons remontent à l'époque de Paul II et de Sixte IV. L'église de Jésus-Maria et de Saint-Charles, tous les palais de style baroque n'existaient pas ou ont été rebâtis à neuf, comme ceux qui portent aujourd'hui les noms de Verospi, Sal viati (autrefois Nevers et Mancino) , Simonetti, Costa, Piombino, Doria, Bonaparte, Bernini, etc. On y voyait déjà les palais Teodoli, Buonacorsi, Ruspoli et Marino Torlonia. Un petit nombre de maisons bourgeoises a conservé le caractère de l'époque.
fresques de I:i Bibliothè(|ue Vaticane, salle de Sixte-Quint, et les vues de Home par FakUis.
Le palais dit de Saint-Marc^ plus tard de Tenise, aujourd'hui d'Autriche, sauf les modifications des fenêtres de la façade de la via del Gesiiy sauf le toit de la grande tour, autrefois saillant, n'a subi aucune altération notable. Il n'a jamais été achevé et se trouvait toujours en mauvais état de conservation. Les rapports des ambassadeurs de Venise sont remplis de demandes de subvention que la Seigneurie n'accorde que fort parcimonieusement. A Venise, dans les bureaux du doge, on expliquait même la générosité de Pie IV par son désir de se débarrasser des frais d'entretien de rédifice.
La flsicedes Apôtres Si^ dans le dix-septième siècle, complètement changé d'aspect. Le couvent de frà Felice seul a cohservé son cachet. En dehors du grand palais, qui est encore habité par l'illustre famille dont il porte le nom, presque toutes les autres maisons de la place étaient aux Colonna. La plus considérable a passé aux Ghigi et est devenue le palais ' Odescalchi. Nous avons déjà mentionné le palais Valentini, bâti pour et par le cardinal Rusticucci, car il en a lui-même composé les dessins ^
Le Capitale. Paul III avait chargé Michel-Ange de donner à ce lieu classique une nouvelle physionomie. C'est Michel-Ange qui y plaça la statue équestre de Marc Aurèle qu'on avait trouvée près du Latran et que Sixte-Quint comptait y faire reporter *. C'est encore Michel-Ange qui a exécuté la Cordonata qui mène delà place Ara-Cœli au Capitole, et l'escalier à double
> On peut en voir la description dans : Lettere di Girolamo Catena; ' Roma, 1589.
« Avvisi, 1588 ; Arch. Flor. fit. 4027.
rampe devant le palais des Sénateurs. On lui attribue aussi, mais à tort, la tour de ce palais, qui est de Martin Langhi. Tout le reste a été fait postérieurement à la mort du grand maître, et certainement pas sur ses dessins, par Giaccomo délia Porta, par Rainaldi et par Giaccomo del Duca. Voici comment se présentait leCapitole du temps de Sixte-Quint. En face, le palais des Sénateurs inachevé et dérobé à la vue par des échafaudages. A droite, le palais des Conservateurs, simple et légère construction du style florentin; une arcade élancée supportant deux étages percés de fenêtres à plates-bandes et cintrées aux angles. A gauche, là où sera bâti le musée, le mur nu, orné seulement d'une niche qui sépare AriÊ-CœH de la placée Des Français qui visitent Rome sous le pontificat de Sixte-Quint parlent des antiquités qu'on voit dans l'une des chambres du palais. Quatre de ces statues passent pour les plus belles de l'Italie : « Un enfant de bronze lequel se tire une épine du pied ; une louve de bronze et Romulus et Rémus qui sont dessous et qui latettent; un Racchus, un Marc Aurèle et beaucoup d'autres antiquités, entre lesquelles y a Marius qui a été sept fois consul.» Au palais du Capitole ils admirent deux grandes salles et plusieurs chambres avec des soffites dorées. Dans l'une de ces pièces se trouvent les statues de Léon X, de Grégoire XIII et du pape régnant, Sixte-Quint. Il leur est permis de suivre le gouverneur de Rome, Mgr Pierbenedetti dans
* Voy. les gravures de l'ouvrage intitulé : Antichità délia città di Roma, par Bemardo Gamucci de San-Geminiano ; Venise, 1569 et autres guides.
les prisons du Capitole, où il examine lui - même les détenus. La roche Tarpéienne, « se voit encore fort aisément, de laquelle on jetait en bas ceux qui portaient faux témoignages. Elle est bien haute, elle l'était encore davantage du temps de la vieille Rome*.»
Le Forum^ vu du haut du Capitole, offrait l'aspect d'un champ carré parsemé de ruines et encadré, à l'ouest, par les Horti farnesiani du Palatin avec le portail de Yignole ; au sud, par le couvent de Sainte- Françoise romaine, qui s'adossait à l'arc de Titus ; à l'est, par le temple d'Ântonin et Faustine, formant la cour d'une maison particulière, et par celui de Romulus, devenu l'église des Saints Gosme et Damien. Des masures obstruaient les approches du temple de la Paix. Le couvent de Sainte-Françoise Romaine, dont la partie transversale n'a été démolie qu'au commencement de ce siècle, empêchait, en grande partie, la vue du Colisée et du magnifique septizone que Sixte- Quint a eu la cruauté de démolir. Ce pape avait même conçu ridée de faire abattre le Colisée pour tracer une avenue droite du Capitole au Lalran. La mort l'empêcha de commettre cet acte de vandalisme.
Les terrains situés entre cette colline, les Carènes, l'Esquilin et les murs d'enceinte n'ont presque pas changé d'aspect dans le cours des trois derniers siècles. Sur les hauteurs des Monti^ grâce à l'eau dont Sixte- Quint les a pourvues, de nouveaux quartiers ont surgi sous son pontificat et sous ceux des papes Rorghèse et
*■ Voyage d'Italie et de Piémont, 1588. Manuscrit de la Bibl. imp. Paris, fonds fr. 5550.
Barberini. Les palais les plus notables étaient au Quirinal, la villa d'Esté, que son propriétaire, le cardinal, céda à Grégoire- XIII, qui en fit l'habitation d'été des papes, et que Sixte-Quint transforma dans le vaste palais que nous voyons. Il y fit, dès son avènement, remplacer par les siennes les armes de son prédécesseur en disant, pour excuser cette petitesse : c< Grégoire a fait les travaux, mais c'est nous qui les avons payés*.» Sur le versant nord du Ouirinal, on voyait la villa Sforza, devenue palais Barberini. Sur l'Esquilin une partie des thermes de Dioclétien était la propriété du cardinal Du Bellay, dont les palais et les jardins s'étendaient jusqu'aux murs de Rome. C'est sur cet emplacement que Sixte-Quint fit ouvrir et aplanir la place des thermes, et que sa sœur. Donna Camilla, construisit plusieurs magasins qui subsistaient en partie tout dernièrement encore.
Revenant au Capitole et descendant vers le théâtre de Marcellus, on se trouvait dans la région des Savelli. Le théâtre, surmonté de l'habitation de cette puissante famille, se présentait tel que nous le voyons aujourd'hui, et possédait alors la plus riche collection d'antiques après celle du Belvédère.
Nous terminerons ici notre promenade, car ce serait trop nous écarter de notre sujet que d'entrer dans une description détaillée des quartiers de la plaine, de la partie de Rome située entre le Corso^ le Tibre et le Capitole.
Nous nous sommes donné la peine de passer de rue
* Les ambassadeurs extraordinaires au doge, 12 oct. 1585. Ârch. \eu.Disp, Rome, fil. 19.
en rue, de maison en maison, et nous avons été surpris de trouver, à part les maisons bâties sous le pontificat actuel, si peu de constructions postérieures au seizième siècle, à Texception toutefois des palais et des quelques maisons de la place Navone, du Monte- Citorio et* de la place d'Espagne. Beaucoup de propriétaires ont décoré leurs façades, changé surtout l'encadrement des fenêtres, mais ils ont rarement touché aux portails, qu'on ne pouvait guère agrandir sans détruire toute l'économie de l'édifice. Après avoir regardé attentivement les fresques précédemment citées des loges de Grégoire XIU au Vatican, on peut en parcourant ces quartiers se faire, au moyen d'un léger effort d'imagination, une idée assez exacte de la physionomie qu'ils avaient à l'époque de Sixte-Quint. Cela étant, nous n'entrerons pas dans Ténumération des palais qui existaient ou qui n'existaient pas de son temps. Aux époques suivantes, les rues étroites engageaient peu à la construction de vastes habitations seigneuriales. On préférait d'autres quartiers où l'on trouvait de l'air, de l'eau et de l'espace. Il n'en est pas ainsi des églises . A l'exception de Saint- Augustin et de Saint-Jacques des Espagnols, qui est aujourd'hui tombé en ruine, de Saint-Louis des Français, de Saint- Jean des Florentins et de quelques autres moins considérables, tous les édifices consacrés au culte ont été modernisés ou bâtis à neuf. Ils portent presque tous le type d'un baroquisme plus ou moins rageur.
J'ai, au deuxième livre, donné une description delà place Saint-Pierre et du Vatican. Le Borgo a conservé beaucoup de sa physionomie d'autrefois, et aucun
quartier n'a mieux que le Transtévère résisté aux innovations et aux améliorations des siècles.
Telle était Rome à la fin du pontificat de Grégoire XIII. Sixle- Quint en a changé la physionomie dans le court espace de cinq ans, non par les merveilles de son goût, qui était celui du temps , mais par les merveilles de son énergie, par des œuvres dont Tune, l'aqueduc, répand toujours ses bienfaits sur une moitié de la ville, dont quelques autres, comme le placement des obélisques, ont singulièrement frappé l'imagination des contemporains ; dont la plus grandiose, la coupole de Saint-Pierre, commande encore l'admiration du monde*.
6. INSTRUCTIONS POUR l'iLLUSTRISSIME ET RÉVÉRENDISSIME SEI- GNEUR CARDLNAL MONTALTO, NEVEU DE NOTRE SEIGNEUR
Rédigées en Tannée 1587 *.
La dignité du cardinalat, conférée à quiconque s'en montre vraiment digne, est déjà par elle-même des
* Antichità di Roma, 1569 ; Antichità di Roma, par Andréa Fuiyio; Venise, 1588, contenant un grand nombre de gravures. — Le cose maravigliose delValma città di Roma, le ampie e commode strade fatte a beneficio puhlico del Santissimo Sisto F, par le P. frà Santi di S. Agostino; Venise, 1598. — Lucio Fanno, délie antichità di Roma; Venise. 1553. Antichità di Roma, per Lucio Mauro, opéra non falta piii mai da scrittor alcitno; Venise, 1558. — Quelques gravures du temps de la collection des estampes de la Bibl. irap. Paris et de la Bibl. Corsinienne; d'autres, Prague, 1605. — Les avvisi des Arch, Flor. fil. 4027. — Enfin les correspondances diplomatiques.
^ Imprimées pour la première fois en italien dans Touvrage intitulé : Tesoro politico, par Phil. Honorius; Vicence, 1602. (Voy. tom. Il, p. 75.)
plus élevées et suréminentes, attendu que le sacré collège est le sénat de l'Église universelle, et le conseil du souverain pontife, et que c'est ce pontife qui le compose de sa propre autorité et sans intermédiaire. Celte dignité, toutefois, apparaît plus élevée et plus éminente encore dans la personne de ceux qui sont alliés au pape par les liens du sang, puisque, en raison du désir qu'il a de leur grandeur et en raison de la confiance qu'il leur accorde de préférence à d'autres, les affaires les plus importantes qu'on soumet au Saint- Siège leur sont communiquées. C'est avec eux que traitent les envoyés des princes, tant ceux qui résident ici que ceux qui sont venus en mission spéciale à cette cour ; c'est par leur organe que le pape apprend à connaître les désirs et les besoins de toute la chrétienté ; c'est à eux qu'écrivent les nonces et les autres ministresdu Saint-Siège; c'est par leur enlremisequ'est gouverné l'État ecclésiastique ; c'est par leur intervention et à la suite de leur intercession que beaucoup d'emplois et de bénéfices ecclésiastiques sont conférés, et, ce qui importe davantage encore, par eux se fait la promotion des cardinaux; enfin, c'est par eux que le pape manifeste sa pensée et qu'il distribue des grâces; leur assistance, plus que toute autre, l'aide à porter le lourd fardeau du pontificat. Et, en ces temps de troubles et de difficultés, cette forme de gouvernenAent paraît plus opportune que celle d'autrefois et même presque nécessaire ; car, la chrétienté se trouvant accablée de divers intérêts et de soucis, la répartition de l'administration entre plusieurs n'offre pas grande sécurité, et on ne peut attendre de résolutions
parfaites concernant telle partie spéciale du gouvernement de la part de qui ne connaît les autres branches el ne peut voir ce qui s'y fait. Voilà pourquoi il est nécessaire que tout converge vers un seul, et c'est ainsi que dans les grands périls les républiques conféraient T.ajitorité absolue à une seule personne. L'importance et la quantité des susdites affaires démontrent, sans qu'il soit besoin d'entrer dans d'autres explications, combien de science, de prudence, de zèle et de soins est nécessaire à ce ministre pour se montrer à la hauteur de sa tâche. Mais, pour descendre de considérations générales plus ou moins vagues à des considérations particulières plus précises, nous parlerons d'abord du but à poursuivre,puis de quelques-uns des moyens àemployer, ensuite nous diviserons les affaires en quelques articles principaux, avec des observations sur la manière de traiter avec notre Seigneur le pape, avec les cardinaux, ambassadeurs, prélais et autres, et nous ajouterons finalement quelques considérations sur la façon de parler et d'écrire.
Le ministre d'un prince ne doit poursuivre d'autres tins que celles du prince lui-même ; sous ce rap* port, il ne doit y avoir aucune divergence de vues entre eux, et comme les fins du souverain pontife doivent être la gloire de Dieu, le salut des âmes, la propagation de la foi, Texallation de la sainte Église, la paix et la tranquillité universelles, le triomphe de la vertu, la destruction du vice, ce seront là également les fins du cardinal son neveu, et c'est de ce côté qu'il devra diriger toutes les forces de son intelligence, tous ses soins, tous ses labeurs. Â la génération des choses dans
Tordre de la nature concourent à côté de la cause première beaucoup d'autres causes secondaires et, si celles-ci coopèrent dans la mesure voulue, les choses deviennent parfaites et belles; mais, elles ne produiront que des monstres de figure laide et horrible, quand les fins de ceux qui s'écartent de l'intention du prince et du vrai but sont monstrueuses et horribles ; à ce sujet les exemples en apprennent plus que les paroles. Outre les fins du prince, son neveu peut avoir quelque égard pour soi-même, non pas dans un sens différent de celles-là, mais comme corollaire naturel et compatible. Ainsi, il cherchera à donner bonne opinion de lui-même aux princes et aux cardinaux et à gagner leur bienveillance, car il ne saurait rien acquérir de plus important que leur estime et leurs bonnes grâces .Ensuite, il se conciliera l'amitié de bon nombre de pei^onnes en les faisant élever au cardinalat ou nommer aux légations auprès des cours étrangères, ou dans le gouvernement, ou aux principaux, offices de la cour et même dans les familles particulières. En dernier lieu viendront la richesse, les revenus, une fortune abondante, ceci étant nécessaire pour vivre avec splendeur et dignité, pour distribuer des bienfaits et exécuter bien des choses.
A cette considération de la fin vient se joindre celle des moyens dont il devra se pourvoir, et parmi lesquels il faut compter en première ligne : les amis, les clients et les serviteurs, ainsi que la fortune dont il a déjà été fai-t mention. Pour triompher dans une guerre, le grand point est de choisir de bonnes troupes ; pour soutenir les charges et les emplois du gou*
vernement tout. dépend du choix des ministres et des seigneurs; pour les choisir, il faut du jugement et, par-dessus tout, une heureuse chance. Mais où il y a grand concours, comme il arrive pour les places dont dispose le neveu d'un pape, c'est plus facile, parce que d'un grand nombre on ne prend que peu et, parmi ceux qu'on a pris, on emploie les plus aptes au service. En faisant choix de personnes, considérez d'abord qui les propose, puis leur patrie, leurs relaticvis, leur conduite, leurs antécédents, leurs études, leur tenue extérieure et encore leur constitution physique, source naturelle des mœurs. Les bons engendrent les bons, et certaines mœurs sont propres et communes à une famille, à un pays, à une nation. On peut recueillir des informations plus exactes des compatriotes, des compagnons et des familles qu'elles ont fréquentées ou servies; il est permis de supposer qu'elles seront dan? l'avenir et pour nous ce qu'elles ont été dans le passé el avec d'autres. Veillez à ce qu'elles soient issues d'une famille estimable, recommandées de part non suspecte, sincèrement attachées à votre personne, vigilantes, laborieuses, infatigables, avares et prudentes en paroles, promptes et entendues à l'action, ambitieuses d'obtenir les bonnes grâces du maître, soucieuses de sa grandeur et de leur honneur ; instruites, au courant de ce qui se passe et versées dans les devoirs de leur charge , supportant aisément les incommodités, les corrections et les avertissements , aspirant à la perfection en toutes choses et à surpasser tous les autres, si faire se peut ; de classe et de fortune moyennes, parce que ceux qui sont trop pauvres deviennent à charge en recherchant
toujours des subventions et que les riches et les grands deviennent ennuyeux à cause de leurs hautes prétentions. Il convient néanmoins qu'un prélat incline plutôt vers les pauvres, parce qu'ils doivent avoir la mémoire reconnaissante, et que, de plus, le talent, le savoir-faire, un attachement véritable pour le service et la gratitude se trouvent abondamment chez les pauvres.
Qu'on évite les natures et les caractères opposés à ceux qui viennent d'être décrits, et surtout ceux qui sont portés à divulguer les secrets, ce qui arrive souvent et sans mauvaise intention à la légèreté, à la jactance, à la loquacité, aux tempéraments amoureux ou vindicatifs, et plus encore à ces natures qui inclinent à la perfidie, vraie peste et poison de la société humaine, produits de l'égoïsme de ceux qui servent leur maîtres uniquement en vue de leur propre avantage. Les indiscrets se révèlent d'eux-mêmes, et on ne peut excuser qui les emploie; mais il n'est pas facile de pénétrer les volontés ténébreuses et les menées de ceux de la seconde catégorie, dont les principes fondamentaux sont l'avarice, l'ambition, une haute idée de soi-même, le mépris d'autrui et l'envie. Ces gens-là sont doués d'une dissimulation profonde qui ne les abandonne que lorsqu'ils en voient d'autres recevoir les dignités et avantages ambitionnés par eux-mêmes. Ce malheur seul les aiguillonne, de manière qu'ils se sentent pressés de se dévoiler à quelqu'un. Ce qui les fait encore découvrir, c'est qu'ils ne restent jamais d'accord avec eux-mêmes, louant la même chose dans un moment et la blâmant dans un autre, défendant ici et attaquant II. 27
là. Ce qu'ils disent à Toreille est autre que ce qu'ils soutiennent en public ; ils ne maintiennent pas leur dire quand le maître discute, et il s'ensuit qu'ils vont toujours en rampant et en observant, et n'ont pas d'allures franches ; ils ne manquent pas d'un certain talent pour Tadulation, qui les fait pénétrer dans les secrets les plus intimes du maître, ni d'une façon subtile de médire dû prochain et d'insinuer des soupçons.
Il n'est pas superflu de faire des discours si longs qu'ils soient pour enseigner à connaître et à éviter cette pestilentielle espèce de serviteurs, et, comme il arrive que cette ivraie n'apparaît qu'après avoir déjà poussé haut, il faut alors en hâter la maturité et la séparer du reste, et, une fois séparée, l'exterminer, afin que le bon grain n'en soit plus infesté et qu'on s'assure bien qu'elle ne puisse nuire au père de famille. Le choix fait, le seigneur qui a de nombreux serviteurs devra les employer tous, les occuper activement, et en affecter le plus possible aux services auxquels ils sont propres. Il est facile d'en utiliser plusieurs comme écuyers tranchants et comme échansons ou écrivains, mais sous un seul chef et à divers soins de la maison ; le service de la chambre et les commissions peuvent en occuper beaucoup. Ceci aura l'utilité de proscrire l'oisiveté, source de tous les vices, de satisfaire tout le monde, parce qu'aucun ne se voit négligé, que chacun peut montrer ce qu'il vaut, et parce que l'émulation, en augmentant le zèle, produit la perfection. Réunis à une besogne ardue et travaillant sous le regard des camarades, les méchants trouveront moins de facilité pour se cacher, et comme leurs occupations les mettent en
rapport avec d'autres personnes de la cour, le maître recueillera parleur entremise des avis et des renseignements sur bien des choses. Personne ne pourra s'élever au-dessus des autres avec trop d'autorité, et aucun, quelque excellent qu'il soit, ne pourra devenir orgueilleux, car d'autres étant pareillement exercés, chacun comprendra que le seigneur peut, en introduisant ceux-là dans la même charge, se passer de lui.
Le maître doit apporter de la gravité dans ses rapports avec ses serviteurs, mais y mêler aussi quelque douceur, plus ou moins, selon leurs diverses qualités et conditions. Le mépris et Tâpretésont odieux. On dirige le mieux ses serviteurs en les aimant comme des parties et commodes instruments de soi-même. En retour, il n'y a pas de meilleure manière de bien servir que d'aimer son seigneur comme on aime sa propre intelligence. Dans la vie en commun des hommes, il est nécessaire de supporter quelques imperfections et de pardonner les fautes commises par inadvertance; seuls le mensonge et l'imposture exigent qu'on sévisse et demeure implacable.
La vérité et la sincérité sont l'essence des relations des princes entre eux. Aucune chose ne leur est plus nécessaire et aucune ne leur manque davantage. L'adulation et l'ambition mettent la vérité dans l'ombre, l'obscurcissent et la cachent en inventant des mérites, en dissimulant des fautes et en fabriquant un tissu inextricable de duperies. Le cardinal-neveu ne peut rendre déplus grand service au pape, et il n'a pas d'obligation plus élevée que de lui faire des rapports véridiques et de lui donner des informn-
tions nettes sur toutes les affaires courantes, et de le préserver des rapports mensongers. Mais comment lui donner ces informations sans les avoir recueillies î ou comment le mettre en garde contre les autres sans s'y être mis soi-même? Bien souvent la vérité est dure et contraire aux desseins de nos domestiques, qui gagnent à l'adulation et basent une autorité licencieuse sur quelques-unes de nos imperfections. Afin de s'en préserver, il faut beaucoup de prudence; vous pouvez néanmoins espérer de réussir, quand , grâce à un choix prudent, les bons forment la majorité de votre entourage, parce qu'en fin de compte la simulation se trahit : ce qui semble être n'est pas encore, l'imitation produit bien une certaine ressemblance, mais ne réussit pas à faire absolument l'identique. Pour savoir à qui et à combien de personnes on peut confier ses affaires et ce qu'on peut leur confier, il faut prendre l'exemple de Notre-Seigneur, lequel, tant qu'il vécut sur la terre, s'adressait à tout le peuple dans certains discours et lors de certaines actions miraculeuses, à tous ses disciples dans certains autres discours, dans d'autres encore aux apôtres seulement, et dans certains autres enfin, plus élevés et mystérieux, à trois et quelquefois même à un seul ; car à Pierre seul il enseigna comment gouverner son troupeau, et à saint Jean il révéla les trèsrgrands mystères de sa génération divine.
Il n'est pas facile de dire quelles sont précisément les choses que le prince ou le cardinal devra confier à plusieurs ou à quelques-uns, ou à très-peu, ou à un seul suivant l'exemple de Notre-Seigneur, et il n'est pasnon
plus nécessaire d'entrer dans des explications à ce sujet, car ces choses s'enseigneront d'elles-mêmes. Néanmoins, il est plus sûr, principalement quand on est jeune et quand il s'agit des principes de l'administration, de taire jusqu'aux choses qu'on pourrait dire, plutôt que de dire, par le désir défaire parler de soi, les choses qu'on devrait taire. On peut communiquer à tout le monde ce qui concerne les temps reculés, les bénéfices ecclésiastiques accordés en consistoire et les événements quotidiens qui ne touchent pas au gouvernement, mais de préférence toujours ce qui est à l'éloge de quelqu'un et non le contraire.
Les mesures gouvernementales déjà exécutées peuvent se dire à quelques-uns, surtout quand il est bon d'en faire connaître les motifs, soit pour les excuser, soit pour les louer. On donne satisfaction au public en se montrant et en acceptant des services aux audiences, aux cérémonies de l'Église et dans les consistoires. Les mesures encore en délibération ne doivent être communiquées qu'à ceux qui sont députés et nommés au conseil et à la direction de ces choses.
Notre-Seigneur n'a pas donné le gouvernement de son troupeau universel à Jean, quoiqu'il l'eût distingué des autres apôtres par le privilège de l'amour, mais il l'a donné à Pierre de qui il était fermement aimé. Ainsi, le prince ne doit pas admettre dans son conseil secret ceux qu'il aime, ni leur donner des emplois et des offices , mais ceux qui sont aptes à les remplir et qui aiment sa gloire et ses bonnes grâces. Confier la conduite des affaires à quelqu'un que nous aimons beaucoup peut nous amener à porter un jugement
aveugle sur ce qu'il fait, en lui donnant un esprit allier, trop de zèle et une confiance immodérée; et aux autres, du mécontentement, la crainte de ce favori ou un respect fatal à nos intérêts.
Les choses différentes exigent pour leur conduite des agents différents ; ici il faut distinguer entre les affaires particulières et les affaires publiques. Pour les affaires particulières, on confie aux uns le soin des rentes et des offices domestiques qui sont nombreux ; aux autres, le soin de la juridiction ou de la protection. Les affaires publiques se réduisent à deux, à savoir : la consulte où se traitent les questions de justice et de gouvernement de l'État ecclésiastique, et la secrélairerie, par laquelle passent les affaires de toute la chrétienté, et où l'on reporte même souvent les affaires de la consulte quand elles réclament un arbitrage ou une décision extraordinaire du prince. Ceci se fait plus aisément quand le même cardinal est préposé à l'une et à l'autre. Ce cardinal a besoin de la science des lois, mais plus encore de prudence pour discerner ce qui est utile, expédient et honnête. De même qu'au dire de Platon, une veine d'or est rare dans la terre, la prudence n'est pas échue en partagea beaucoup ; elle permet de reconnaître dans toutes les questions qui se présentent les divers partis à prendre, de les comparer et de peser sur une juste balance l'utilité, la dignité et la facilité d'exécution ou la difficulté de l'affaire et les moyens de la mener à bonne fin. La prudence n'est ni ambitieuse ni querelleuse ; elle n'a pas en vue le bien particulier, mais le bien public : elle est magnanime et généreuse et elle vise
toujours à la plus grande gloire ; elle se montre dans les choses ardues ; mais pour les petites choses de tous les jours elle n'en fait pas de cas et les méprise presque, ou, pour mieux dire, elle les traite selon leur valeur ; c'est une grâce de Dieu, un don céleste qui fait descendre dans le cœur et dans l'intelligence humaine une lumière cachée et invisible qui devient la source de toute notion élevée comme de tout désir généreux. Notre zèle, notre énergie, quoique d'un secours utile, ne viennent pas en première ligne, de même que nos yeux, si ouverts et si attentifs qu'ils soient , ne voient pas quand le soleil n'éclaire pas et ne renforce pas leur propre vertu. Le nerf de la prudence est la conjecture, laquelle, regardant vers l'avenir qui nous est caché, ressemble à un voyageur qui marche la nuit dans un pays entièrement inconnu et sans savoir où il est, où la route n'est pas tracée ou bien est coupée par des fossés et des fleuves. Alors l'homme timoré s'épouvante à chaque pas et change de direction ; l'homme faible se fatigue et chancelle; tel autre va errant à l'aventure, trébuche, tombe et n'arrive jamais au but, tandis que celui qui sait où il doit aller, qui a déjà fait le voyage plusieurs fois et l'a marqué de l'empreinte de ses pieds, et qui sait nager ou au besoin trouver le pont, celui-là est fort et constant, il persévère dans son entreprise, il règle sa course à travers les ténèbres de la terre sur les étoiles du ciel, il finit par arriver heureusement à l'endroit désigné, et il trouve le port et le repos après avoir surmonté tous les obstacles. Chose magnifique que d'être de cette trempe-là ! Immédiatement après
vient la qualité de savoir suivre un pareil homme. Mais qui n'est rien par soi-même et ne suit pas ceux qui savent se conduire, est entièrement stupide et n'est bon à rien. Vaincre les obstacles, réaliser des choses difficiles et grandes rend faciles toutes les autres. L'intelligence de l'homme prudent ressemble à la vue de certains animaux qui, pendant le jour, reposent pleins de sommeil et comme enveloppés de nuages, mais qui , la nuit venue, ont le regard perçant et guettent le moment de se jeter sur leur proie.
Les deux chiens donnés à Alexandre le Grand par le roi d'Albanie n'attaquaient pas les bêtes médiocres, mais seulement le lion et l'éléphant. La nature a produit une telle diversité de talents et d'occupations que chacun peut s'adonner à quelque tâche qui lui convienne. Les affaires publiques sont considérables, mais en y employant un nombre limité de fonctionnaires de la susdite qualité, le cardinal en soutiendra aisément le poids, et en causant avec ces hommes, il s'instruira de leurs mœurs, de leurs opinions et de leurs avis et augmentera ainsi ses propres lumières, car, en s'approchant de quelqu'un, on lui communique ses qualités et les mauvaises plus vite que les bonnes.- Les lépreux, les poitrinaires, les ophlhalmiques communiquent leurs infirmités ; de même les fréquentes relations portent la contagion dans les âmes. A cette assistance de ses serviteurs il faut ajouter deux qualités : les connaissances ou la science, et l'art de distribuer le temps. Les connaissances se rapportent aux choses politique^ qui sont de votre ressort.
Sans même avoir lu les traités d'Arislote, de Xénophon et de Platon, vous en saurez suffisamment en observant et en étudiant la cour de Rome, qui est à la tête de la chrétienté, et qui a non-seulement des rapports et des rapprochements avec les autres États et principautés , mais qui possède de plus, en ellemême, le principe des républiques et de toutes les formes de gouvernement. Qui voudrait en douter n'a qu'à considérer la multitude et la diversité des ordres réguliers et des autres congrégations ou collèges et à examiner s'il ne se trouve pas là non-seulement les formes décrites par les auteurs savants, mais bien d'autres encore que leur intelligence pourtant si exercée n'est pas parvenue à inventer. Informez-vous et tâchez de connaître les magistrats de cette cour, leurs services et leurs devoirs, ainsi que les phases que leurs travaux doivent parcourir avant que les résultats en soient soumis au pontife, de même que le pontife dirige et gouverne par leur intermédiaire, comme par ses nerfs et ses veines, le corps de la chrétienté, ses Étals et cette cité de Rome. Prenez connaissance dans cette cité des vivres et des choses nécessaires à la vie humaine, et des voies par lesquelles on se les procure; considérez sa puissance, le nombre de ses habitants, les métiers, les armes et les richesses appartenant pour la plupart à la noblesse, laquelle est fort considérable à Rome et composée tant d'indigènes que d'étrangers qui y accourent. Joignez à cela des notions particulières sur les personnes et les familles nobles concernant leurs alliances actuelles et possibles dans l'avenir et principalement celles qui pourraient
transporter de l'une à l'autre de grandes dots et des héritages considérables, et pénétrez de même pour les éteindre leurs dissensions et leurs prétentions. Notez ceci plus particulièrement à Tégard des prélats et autres personnages attachés à la cour, car, vu les fréquents changements et les élévations rapides de gens inconnus, il est nécessaire de compter avec chacun, afin de pouvoir gagner et s'adjoindre les meilleurs, les faire avancer et leur tenir compte de leurs mérites ou de leurs défauts lors de la distribution des grâces souveraines.
Il est inutile de rappeler la surveillance de l'administration du palais et des autres domaines,, attendu que ce point n'est jamais négligé et qu'on en parle fort souvent.
Une fois que vous aurez compris les affaires de Rome, lisez, pour connaître celles de l'étranger, quelques rapports d'ambassadeurs ou d'autres sur les royaumes et seigneuries de la chrétienté, et complétez ces informations en interrogeant beaucoup de personnes tant officielles que particulières de cette cour qui en abonde, et, enfin, pour couronner l'œuvre, regardez au théâtre la représentation de scènes de mœurs étrangères, chose aussi réjouissante que vraiment instructive.
La connaissance de toutes les parties de l'histoire est utile, mais celle de l'histoire ecclésiastique est nécessaire au cardinal ; de même la connaissance des droits du fisc, des juridictions de l'Église, des hauts faits du souverain pontife et celle de la suprême autorité du siège apostolique, devant laquelle se proster-
nent et s'inclinent avec une dévote obéissance les empereurs, les rois et les seigneurs de la chrétienté. Muni de .ces informations, le cardinal pourra veiller avec avantage aux inlérêts du pontife et aux autres graves affaires soumises à ce Saint-Siège. Car, pour celles qui concernent la justice commutative et contentieuse, et qui dérivent du gouvernement de TÉtat ecclésiastique, il devra les expédier par le vote et les mains de ses consulteurs légistes et, de plus, il ne faut pas les comparer aux susdites affaires ni pour le rang, ni pour l'importance ; en outre, comme ce sont des matières litigieuses et le plus souvent criminelles où il s'agit de torturés et de supplices, elles ne conviennent pas au clergé, qui par son caractère est éloigné de pareilles questions. Elles causent aussi, naturellement, des ennuis et on ne les mène pas à bonne fin sans avoir blessé l'une des parties intéressées. Il y a même pour un jeune homme du danger à s'en occu- . per, parce que, comme l'empire et la puissance ne se montrent nulle part autant que dans celui qui est juge de la vie et de la mort, on en a vu plusieurs, avides d'user de leur pouvoir, devenir trop sanguinaires, ou moins indulgents et moins humains qu'il ne sied à des hommes d'Église. Le cardinal par son état est appelé au service de l'Église universelle, dont les princes et leurs royaumes ou territoires forment la part principale. S'occuper de ceux-ci est proprement du domaine pastoral du pape et de son sénat. Servir en ces choses fait connaître un cardinal aux princes, lui acquiert leur estime et leur reconnaissance, lui donne de l'autorité et lui vaut de la bienveillance quand il
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s'agit de choses importantes et la confiance des autres cardinaux. Par là encore on arrive à faire des actions d'éclat , on sert la chose universelle, on procure des faveurs et des grâces à beaucoup de particuliers, et de là résultent des agréments réels qui méritent d'être désirés avec ardeur. Évitez de vous interposer entre des personnes en litige, parce que vous éveilleriez facilement des susceptibilités et vous vous feriez beaucoup d'ennemis ; mais si les fonctions que vous a données le prince impliquent cette nécessité, alors laissez aux consulteurs le soin de juger les controverses et d'appliquer les punitions et les amendes, et quant à vous, n'intervenez que lorsque les circonstances s'y prêtent, et en faveur de la rémission ou de la diminution de la peine, usant cependant de la clémence avec circonspection, parce que l'indulgence inconsidérée engendre la licence et conduit à l'impiété.
Ayez soin de nommer aux gouvernements et aux charges de podestat des hommes intègres et savants, d'activer la marche des procédures, de restreindre les controverses aux principaux points. Attachez-vous à réprimer les calomnies et les persécutions en vous opposant au pouvoir qui tend à opprimer les pauvres, en secourant les veuves et les orphelins, en venant en aide à l'inexpérience et à la faiblesse, en soutenant et en appuyant les bonnes causes , en éteignant les discordes et les haines par la prudence et la sagacité. Usez de votre autorité pour éliminer des arrêts l'avarice, les sentiments sordides et tout autre défaut ou infamie, et pour leur rendre une entière intégrité. Donnez souvent des audiences publiques, surtout les
jours qui précèdent la consulte. Votre intervention doit se faire à l'avantage du service public et non de Tambition, qui sait toujours si bien profiter du temps. Expédiez, avant les autres personnes , les pauvres, les femmes, les religieux et les malheureux; écoutez patiemment, ne soyez pas crédule et réglez votre jugement d'après les preuves; ne prononcez pas de décision, ne faites pas de décret, chose dangereuse môme pour ceux qui sont rompus aux lois et versés dans la juridiction. Sauvegardez Tautorilé des magistrats, et n'ajoutez pas foi aux accusations qu'on porte contre eux ; mais si vous en trouvez un qui soit corruptible et vénal, châtiez-le sévèrement, et, par son exemple, maintenez les autres dans le devoir; n'interrompez ni ne retardez sans motif très-urgent le cours des causes pendantes, car cela occasionne des frais aux parties, rend les procès interminables, énerve les magistrats et affaiblit avec l'autorité la crainte de la justice.
Quand vous recevez les requêtes, répondez en peu de mots que vous veillerez à ce que la justice se fasse. Ne faites pas espérer que vous accorderez ce qu'on vous demande, ni que vous y êtes favorable, car il est quelquefois impossible d'agir ensuite en conséquence, et cela nuit à la réputation. Montrez que vous aimez les informations au sujet des points essentiels, l'exposition du fait succincte et véridique, et tous s'y conformeront. Faites observer ce décret de l'Aréopage qui défendait d'énoncer aucune proposition en dehors delà question. Empêchez que les recommandations et les intercessions des grands ne fassent violence à la justice ;
écouîez-les, mais n'agissez pas sous leur inspiratioD. Les seigneurs croient accomplir un pieux office par leurs recommandations, mais quand cette piété froisse la justice, elle devient une impie iniquité. C'est une très-grande erreur de croire que les demandes de grâces faites par eux ont plus de poids là où la justice se trouve plus violée, car si la justice est une chose sainte et excellenle, la violation en est exécrable et très-mauvaise ; elle transforme en juges les coupables, la partie favorisée et le protecteur. Employez tous vos efforts pour terminer toujours les affaires du tribunal. Bien que celte odieuse malice judiciaire ait énormément augmenté depuis que les guerres et les vraies lioslililos ont cessé, néanmoins la bonne règle est de ne se hiisser jamais écraser par les affaires et de les expédier suivant qu'elles se présentent. A cet effet, la distribution du temps que nous avons proposée comme troisième moyen est très-nécessaire ; elle est d'ailleurs observée par la nature elle-même dans le gouvernement du monde, car, sans ce moyen, il est impossible de rien accomplir. Consacrez donc des heures fixes et invariables 5' vos affaires, les meilleures aux plus grandes et les premières à Dieu, à la récitation de l'Office, au Saint-Sa( rifîce, aux principaux travaux avec vos employés supérieurs, ensuite aux audiences publiques et particulières et aux autres choses qu'il importe de faire, et si cet ordre de temps est parfois troublé ou interrompu par des visites ou autres occurrences, suppléez-y comme vous pourrez, même avec quelque incommodité, et reprenez après votre marche ordinaire.
Il n'est pas facile de partager les affaires et de les restreindre à certaines heures, puisque Tautorité pontificale, qui peut toutes choses et s'étend à tout, est à peu près sans bornes, et qu'en conséquence l'ouvrage de qui est appelé à la servir sera également illimité. Je mentionnerai quelques -unes des pr i nci pales occupations des souverains pontifes des anciens temps qui serviront d'exemple et d'instruction pour l'avenir : Annon^ cer la parole de Dieu, propager la foi parmi les gentils, la purger de l'hérésie, réformer les abus, faire des décrets, des lois et des constitutions ou dispenser de leur observation, célébrer et confirmer les conciles généraux et particuliers, fixer la doctrine et la discipline chrétiennes, conférer les ordres, ordonner et instituer des prélats et des pasteurs et les recteurs particuliers des églises, établir les ordres réguliers et tout le ministère et service ecclésiastiques, déposer et suspendre les prêtres et supprimer les ordres religieux, selon ce qu'ils méritent ; construire, fonder et doter des églises, des monastères, cimetières et hôpitaux, les enrichir d'ornements, de peintures et de marbres, et restaurer les anciens; imposer des décimes, lier et délier, distribuer le trésor de l'Eglise, défendre le peuple chrétien contre les armes des infidèles, délivrer les opprimés et regagner les provinces perdues et par-dessus tout le Saint-Sépulcre et la Terre-Sainte ; conférer des titres impériaux, royaux et autres de moindre qualité, transférer l'empire d'une nation à une autre, confirmer les élections d'empereurs, juger ces princes et également les controverses entre princes chrétiens qui ne reconnaissent pas d'autre supérieur, aplanir les
discordes, faire déposer les armes, donner une forme de gouvernement ; ériger des universités, favoriser les éludes sacrées et tous les beaux-arts, secourir les pauvres, gouverner les États de l'Église, construire des forteresses et des ouvrages de défense; reconquérir les biens occupés, aliénés ou dévolus ; conserver la paix et observer lajusliceàrhumîliation des scélératsetdes impies et pour la sécurité des bons. Aux pontifes de nos jours et à leurs ministres, l'occasion ne manque pas de s'adonner à presque tous les soins que nous venons de signaler, ni celle de bien mériter de la république chrétienne et d'y puiser de la gloire, attendu que le Turc occupe depuis peu Rhodes, la Hongrie et Chypre, et menace le reste, et qu'il infeste nos rivages par ses incursions; il faut exciter à la défense, à la résistance, au recouvrement des points enlevés. Les hérésies semées à travers les royaumes et les nations principales de la chrétienté doivent être combattues et détruites. Les fréquentes disputes et les discordes des princes demandent la réconciliation et un juste arbitrage; et l'Orient comme TOccidenl, récemment ouvert par la navigation de Colomb à notre commerce et au triomphe de la croix, appellent la colombe céleste et invitent à la propagation de la foi. Quelque grandes que soient ces entreprises, quand on considère les autres tâches semblables, qui ont été déjà accomplies et menées à bonne fin, l'âme s'élève sans se troubler, et qui use avec prudence et selon l'opportunité de l'autorité et de la puissance que Dieu lui a conférées, devra encore les estimer, sinon faciles, du moins d'une réalisation possible. Pensez que le bien triomphe du mal
et que la vraie puissance terrifie la méchanceté, que la foi est ardente et forte, et qu'elle l'emporte sur la timide perfidie, comme la salubrité de l'air finit par éteindre la corruption. La volonté humaine en général tend vers le bien ; dans ceux qu'on estime le plus hostiles, on trouve parfois de bonnes dispositions, et, chose incroyable, souvent le premier espoir de salut nous vient de nos adversaires.
Les membres principaux de la chrétienté tirent leur origine de leur chef, qui est le siège apostolique, et celui-ci leur donne la force et le mouvement de par l'autorité reçue de Dieu qui le conduit et le garde moyennant des grâces et des faveurs spéciales. Une élévation de vue qui embrasse d'ensemble l'état du corps tout entier de la république chrétienne est indispensable dans les temps où nous vivons, et elle est digne de ceux qui sont les ministres principaux du pontife romain et qui en ont souvent si grand besoin. Ils devront, en commençant par le bon gouvernement de Rome et du domaine temporel, acquérir l'estime des princes chrétiens, et sous ce rapport il a été fait beaucoup déjà par nôtre Seigneur le pape.
En thèse générale, toutes les affaires concernent ou la justice commutative ou la justice contentieuse qui décide entre les deux parties ce qui est juste devant les lois. La justice distribulive est celle par laquelle lin prince ou un prélat dispense et distribue les magistratures, les dignités, des emplois et des bienfaits.
La première est réglée par la loi écrite, la seconde par la prudence et le libre arbitre, et quoiqu'elle semble être et qu'on ra|)pelle une juridiction arbi-
traire, elle a néanmoins pour loi la raison, l'honnêteté, le bien public. C'est une erreur très-grave et très-pernicieuse de croire que le prince puisse conférer selon son bon plaisir les grades, les dignités et les emplois publics. Ici encore il y a des lois, el des lois bien plus déterminées que dans les autres cas, parce que, les qualités nécessaires pour obtenir telle faveur étant fixées, on ne peut en bonne justice l'accorder à qui ne les possède pas. L'art de l'hygiène a déterminé les bons médicaments et, comme celui qui négligerait de les choisir et donnerait aux malades d'autres remèdes qui ne sont pas bons, ne les guérirait pas, itiais les tuerait, de même le prince qui distribue ses emplois et ses bienfaits à des personnes indignes ne gouverne pas, mais détruit son peuple. Le prince, qui est supérieur aux lois et qui est ou doit être la justice vivante, remet parfois la peine contrairement au texte de la loi écrite, ou bien dispense de quelque chose ou accorde des privilèges. Cependant la loi ne doit être violée qu'avec le plus grand discernement; il faut ou que les circonstances du délit, ou les qualités du coupable soient de nature à justifier un acte semblable de modération, et que la grâce paraisse infiniment plus utile au bien public que l'exécution de la sentence, et la dispense préférable à l'observation des lois. Un privilège consiste à concéder à quelqu'un le droit de faire ou d'obtenir ce qu'auparavant, en vertu de son état, il n'aurait pii faire ou obtenir, ou bien à le soustraire à la juridiction. Le plus souvent les privilèges affaiblissent l'autorité des lois et confondent presque ce qui est permis avec ce qui est défendu, car ils font croire que
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les choses ne sont pas permises ou défendues en ellesmêmes, mais seulement par le caprice d'autrui. Il faut donc rarement accorder de privilèges et uniquement pour des motifs très-graves et évidents. Le supérieur doit encore considérer Futilité et les services des magistrats, écarter ceux qui sont superflus, augmenter ou diminuer l'autorité des anciens, modifier leur nombre, en nommer de nouveaux et créer de nouvelles lois selon le besoin et quand le bien public le réclame; mais en toutes choses l'innovation est dangereuse et ne doit se faire sans raison très-grave, parce qu'autrement on perd cette autorité et cette majesté qui sont le bénéfice du temps.
On peut être large dans la concession des dispenses, principalement pour les mariages, qui chez les princes sont nécessaires en raison de leurs fréquentes parentés, et par rapport à la paix et à la succession dans les États; de mém^e dans la fondation de nouvelles églises et universités, et pour accorder des bénéfices et des grades aux personnes nommées par les princes ; mais en ce qui concerne la concession des dîmes et autres contributions de ce genre et l'aliénation des biens et juridictions temporelles des églises, et la réunion de monastères aux Ordres militaires, il est nécessaire d'être très-réservé, et il ne serait pas inutile de faire des recherches sur les pétitions présentées à ce sujet pendant les deux derniers pontificats, sur les concessions faites et sur le profit qu'en a retiré le service public. Peut-être cet avantage est-il moindre qu'on ne pense, parce que les contributions n'auront peut-être pas été affectées aux
armements et aux usages auxquels on les avait destinées, ce qui cause grand dommage aux églises et au clergé, et diminue beaucoup son autorité et son immunité, lepouToir et la main des agents laïques étant fort lourds.
Les concessions faites sont considérables , et les princes trouvent sous les nouveaux pontificats de la facilité pour en obtenir de nouvelles. Les largesses du passé exigent qu'on soit plus réservé, ce qui contribuera à conserver les églises, l'autorité et la réputation de ce Saint-Siège. Pour le reste des occurrences et affaires, il est bon de considérer la nature de cette cour, celle des princes et celle de leurs ambassadeurs par rapport à quelques-unes de leurs qualités les plus ordinaires.
La cour romaine est le point de réunion de toutes les nations chrétiennes, la patrie commune à laquelle chacun a accès, où chacun peut espérer, et aspirer^ à toutes les dignités qui s'y trouvent jusques et y compris au pontificat. L'autorité des princes a de Timportance; on se sent à leur endroit des dispositions, des sentiments, des penchants de différente nature et, grâce à cette participation à toutes choses, la cour romaine a la forme d'une république ; mais elle a aussi la forme d'une royauté en raison de l'autorité suprême et absolue du pape. La vertu, la noblesse, la richesse, les princes et autres pouvoirs ont de l'influence à la cour de Rome ; la patience par-dessus tout y est encouragée par l'espoir qui est un appui solide. Les espérances y sont tenaces, car, une fois déçues, elles ne manquent pas de se renouveler avec toutes les variations et les tendances diverses de ceux qui s'en prévalent. On y
suit volontiers le char de la fortune et on n'est guère persévérant qu'en cela. Rome est pleine de jugement et de savoir, mais elle sait plus qu'elle ne peut; elle est riche en grands emplois, bénéfices, impositions, et elle a grande splendeur. Sa conservation est chère à tous, même aux étrangers, pourvu qu'ils ne soient pas entachés d'hérésie. Elle a horreur de la guerre, de la guerre chez elle et contre elle ; ailleurs elle ne la déteste pas autant ; elle aime les changements auxquels est soumis le pouvoir. Les camaraderies s'y font et s'y défont facilement. Les factions ne sont pas solides, elles se forment vite et se dissolvent, comme les navires changent de cours dans un golfe où soufflent des vents divers. On y trouve peu de vrais amis ; on est poli, large en promesses et prompt à aider, mais on y est habile en même temps à reléguer au second plan et à détruire ce qui fait obstacle. On y est adroit à s'insinuer. Il faut y tenir compte de chacun à cause de la fréquence des mutations, parce que beaucoup de serviteurs jouissent d'une grande autorité auprès du prince et sont aimés à l'égal des parents. Rome modifie sur quelques points les usages et les manières de procéder selon l'individualité du pape, mais, au fond, elle reste toujours la même ; enfin, elle est studieuse et curieuse d'entendre dire et de savoir ce qui se passe et ce qui arrive n'importe où dans le monde ; elle prévoit avec sagacité les événements futurs, et ne cesse d'en faire l'objet de ses calculs.
Haut placés comme ils le sont, les princes sont altîers et fort désireux d'étendre leurs domaines,
d'acquérir de la gloire et une grande réputation; ils supportent mal que d'autres les égalent où cherchent à les surpasser; ils aiment à être redoutés et respectés, et ne supportent ni le blâme ni la franchise du langage ; ils n'admettent jamais avoir tort, quand bien même cela serait évident; ils ont beaucoup de prétentions, pas toujours bien fondées, souvent vaines; ils redoutent les pièges, rabaissement ou la diminution de leur grandeur et de leur puissance. Entre eux ils sont constamment en suspicion ; ils observent avec inquiétude tout accroissement de forces et d'honneurs qu*ils remarquent chez les autres, surtout chez leurs voisins ; ils sont envieux de la gloire d'autrui ; ils s'offensent de toute concession faite à d'autres, soit de privilèges, soit de titres honorifiques, de secours ou de faveurs, et leur jalousie les pousse à demander pour eux la même chose ou quelque chose de semblable ; ils prennent en mauvaise part les refus et même les ajournements et les obstacles qu'ils rencontrent. L'affection et la confiance sont rares chez eux, et peu de personnes ont sur eux du pouvoir; ils se laissent guider par l'intérêt ; ils sont contraints de feindre et de dissimuler en beaucoup de choses; ils prodiguent les démonstrations apparentes d'obéissance et de respect envers le Saint-Siège ; ils se coalisent pour leur profit, et si le profit vient à manquer, ils se dégagent de leur parole. L'adversité du prochain ne leur déplaît pas toujours; souvent ils en profilent pour s'élever sur les ruines des autres. Ils ne poursuivent pas les succès éloignés ou douteux, ni ceux qui sont dispendieux ou difficiles; ils n'aiment pas à ajourner.
et ils m se soumettent pas volontiers à l'arbitrage d'un tiers. Leurs relations et leurs rapports personnels font naître chez eux non l'affection, mais souvent au contraire le dépit et la discorde. En toutes choses ils aiment Texcès et ils écoutent volontiers ceux qui exaltent leurs actions. Ils aiment à faire nommer des cardinaux par l'influence de leur autorité, à voir respecter leurs partisans et à distribuer de grands bienfaits. Ils aiment les cadeaux, surtout les objets rares et de singulière valeur ou bien ceux qui sont de quelque utihté pour la conservation de la vie. Tout ce qui contribue à accroître leur pouvoir leur parait permis.
Ils envoient le plus souvent comme ambassadeurs des hommes habiles, judicieux, curieux, pleins d'artifices pour s'insinuer, versés dans l'art de bien dire et doux dans la conversation, prudents quand il s'agit de prendre parti à l'improviste, intrépides là où il faut répliquer et résister, infatigables à écrire, cherchant à connaître les prédilections, les haines, les faveurs, les disgrâces, les dévouements et les partis opposés, la grâce, les forces et les desseins du souverain et de toute la cour; observant toute chose et partant des petites indiscrétions de parole ou de faits pour flairer et deviner par conjecture les secrets des cours ; tenant compte de qui les renseigne n'importe par quels moyens, s'étudiant à faire valoir à l'étranger leur propre prince; c'est là le but unique de leur service. Dans cette cour ils causent plus familièrement que dans les autres, et ils ont parfois, comme dans une république commune, quelque but à eux propre. Ils aiment à être réputés prudents, fidèles à leur maître
et agréables au prince auprès duquel ils résident. Quand il y a plus d'un ambassadeur à une cour, ils ont entre eux de l'émulation et ils s'observent mutuellement comme les princes le font entre eux. A Rome, ils ont toujours Tœil ouvert sur l'avenir.
Par conséquent, en traitant avec les ambassadeurs et pour ce qui les concerne, il faut tenir compte de <îes qualités générales et de celles que chacun a encore en particulier, dérivant soit de sa nationalité, soit de sa constitution, de son origine, de ses inclinations naturelles; en raison de quoi les uns sont graves et circonspects, les autres légers et impétueux, d'autres simples et dégagés, d'autres prudents et insidieux, quelques-uns constants et fermes, d'autres mobiles et flexibles, quelques-uns confiants et pleins d'assurance, d'autres ombrageux et soupçonneux. Ces qualités se montrent dans le maintien, dans la manière d'être et de se présenter, et elles sont de haute importance. Au moyen de pareilles observations on pénètre dans l'âme des autres et, comme il est de la plus grande utilité de prévoir, avant d'écouler ce qu'on doit vous dire, de quelle façon et avec quelle insistance il sera parlé, il imported'y réfléchir avec toute la perspicacité possible pour avoir bien arrêté avant la conférence comment répondre et se conduire; voilà pourquoi il est bon de faire ces observations très-soigneusement.
Tâchez qu'on ait de vous bonne opinion et mettezvous en renom de talent et de zèle pour le bien public ; montrez-vous bien disposé envers tout le monde, désireux de faire plaisir et de vous rendre agréable, constant
dans les choses une fois dites, homme de parole et tenace à garder le secret qui vous est confié, exact, reconnaissant et ami des honnêtes gens. Soyez diligent, infatigable , bienveillant pour ce qui est vrai, juste et honnête, disposé à le favoriser. Ayez horreur des innovations, soyez enclin à conserver le rang et l'état des personnes, soyez désintéressé, sans désir ni dessein particulier, indépendant et d'humeur égale.
En accordant quelque chose que ce soit, faites voir que vous en appréciez l'importance et usez de facilité et de réserve selon la gravité du cas. Refusez toujours pour des motifs sérieux ou bien parce que la chose serait inique ou de conséquence fâcheuse ou inutile à qui la demande, ou parce qu'elle aurait déjà été refusée à d'autres supérieurs ou égaux. Coupez court absolument aux prétentions exagérées et tâchez d'empêcher qu'on en élève. Il faut être lent à montrer l'intention de faire selon la demande, plus lent encore à promettre. Évitez de vous obliger et de vous engager à terme bref et limité, ceci, toutefois, seulement pour les choses ardues et difficiles, parce qu'en agissant ainsi pour le reste on se fait passer pour dur et irrésolu. Il faut supporter diverses importunités et ce n'est pas chose de peu de mérite que de frayer indifféremment et sans dégoût avec des natures différentes. Quiconque occupe une fonction publique ne peut ni ne doit se donner à un seul. Chaque discussion, chaque légère imputation amène un froissement plus ou moins grave ; il est bon de les fuir ou bien , quand elles sont nécessaires, de parler, terminer et pardonner tout à la fois et de ne plus toucher le point liti-
gieux. Dans les maux extrêmes et sans remède on en vient à l'opération des membres gangrenés. Si le Saint-Siège a de fréquents sujets d'alarme, il possède aussi des moyens aisés et honnêtes pour se rassurer. Celui qui dès le début de son gouvernement sévit une fois sévèrement contre les orgueilleux et les coupables rend sa tâche facile pour le reste de son règne. Une fois la crainte établie, on peut user de mansuétude. Il est plus utile de conserver de la dignité et de la gravité, surtout dans ses rapports avec ses sujets, que de se faire passer pour doux et affable.
Il est dangereux d'établir des relations fréquentes et familières avec beaucoup de gens, notamment avec les fonctionnaires publics et les curieux, car cela donne lieu d'observer et de divulguer des secrets ou des choses qu'il vaut mieux ne pas faire connaître; et la trop . grande familiarité ne s'accorde pas avec la réserve de la majesté qui est un devoir vis-à-vis de ces personnes. Notre trop grande intimité avec nos serviteurs peut aussi avoir des inconvénients, à moins qu'elle ne résulte de quelque service, mais alors le danger n'en est que plus grand.
Ce que vous avez à traiter avec les cardinaux et autres grands dignitaires, diles-le et traitez-le, autant que vous pourrez, toujours en personne; si c'est impossible, servez-vous de l'intermédiaire de personnes auxquelles vous pouvez entièrement vous fier. Les messages, dans ce cas, doivent être portés et rapportés purement et simplement, sans rien ajouter et dans les mêmes termes, ou dans des termes peu différents de ceux dont vous vous serez servi pour exposer à d'autres le fond et
APPENDICIi;. Uh
les motifs de l'affaire; il suffit de dire tout juste la résolution prise, quoiqu'on ne puisse exclure la réfutation des arguments qu'on oppose à telle faveur que vous avez accordée. Écouter longuement les autres nous donne le temps de réfléchir à ce que nous devons répondre et leur donne de la satisfaction, car chacun trouve plaisir à être écouté. Il est très-utile de noter après l'entretien les points principaux des choses dites et convenues. J'ai entendu dire que la reine Christine de Pologne le faisait.
Dans les affaires et notamment quand on sort de chez le prince, il faut éviter de montrer une figure altérée, malgré les impressions fâcheuses qu'on a pu recueillir, mais il faut, au contraire, conserver son expression habituelle, afin d'empêcher que ceux qui nous parlent et les curieux qui nous observent à la sortie ne se forment une opinion sur ce qui s'est passé.
Qui ne met fin à ses réflexions n'arrive jamais au commencement de l'action . Quant aux affaires de longue haleine qui occasionnent une série de négociations successives, il faut soigneusement les fixer dans sa mémoire et les regarder en pensée comme on regarde des toiles sur le métier à tisser. Dans ces affaires, il faut intercéder auprès du prince en faveur de tous, en s' appuyant sur les arguments les plus efficaces qu'il soit possible de produire, mais il faut surtout intercéder en faveur des cardinaux et de ceux de vos serviteurs que vous estimez dignes d'être protégés. Tenez compte des serviteurs qui sont dans l'intimité du prince (le pape) et jouissent de sa faveur; ayez
l'œil sur eux pour la sécurité du prince et la vôtre, et étudiez*YOus à gagner ou à conserver leur attachement.
Choisissez les meilleures heures pour travailler avec le pape, gardez-vous de l'ennuyer, commencez par les choses agréables et faciles, et passez ensuite aux plus sérieuses qui exigent une prompte résolution et une 'réponse. Exposez-les lui en peu de mots avec ordre et suite, en n'ajoutant que les raisons les plus importantes sur lesquelles elles sont fondées.
Insinuez le parti à prendre ou proposez-en plusieurs pour faciliter la délibération du prince. Alléguez les considérations qui militent en faveur de la chose, si (comme cela arrive à notre imperfection humaine), le prince étant mal persuadé ou pour d'autres raisons, incline vers quelque décision fâcheuse ou injuste. Dans les affaires qui ont trait à la justice, répliquez hardiment , dans les autres temporisez et insinuez les mauvaises conséquences du décret, ou bien interposez, si le sujet le comporte, l'opinion d'une autre personne qui jouisse d'une certaine autorité, ou encore cherchez à l'en dissuader à l'aide d'exemples et de précédents, ou à lui faire différer l'exécution trente jours, selon la loi de l'empereur Théodose faite sur la demande de saint Ambroise.
Les exemples ont une grande force et exercent une bonne influence. Si, toutefois, le prince persiste à maintenir le premier décret, alors exécutez-le et pensez que le cœur du souverain est dans la main de Dieu et que, pour des raisons à nous inconnues, il en ordonne et décide ainsi. Ne vous altérez ni ne vous troublez à
cause de la mauvaise humeur du pape et de ses remontrances, même quand elles sont vives ; elles sont nécessaires et le moyen de les éviter est de les supporter avec patience. Les natures emportées et franches sont pleines d'amour et de gratitude.
Tenez compte des avis, des conseils, des propositions de quelque part qu'ils viennent. Exercez votre jugement par rapport aux événements futurs par l'étude du passé. Évitez de prendre des engagements et de rien donner par écrit ; mais en revanche, quand il s'agit d'affaires intéressant autrui, efforcez-vous d'obtenir les choses par écrit. Les paroles s'envolent, mais les écrits restent, et on vient à y penser plus souvent. On dit facilement : Je n'ai pas dit cela ; mais, quand on le possède par écrit, on ne peut pas dire : Je n'ai pas écrit cela ; les imprudences de la plume ne s'excusent pas aussi facilement que celles de la langue. En parlant et en écrivant servez-vous de votre langue propre ou bien du latin. Il est bon de comprendre les langues étrangères, mais c'est chose servile et inepte de les parler. La concision est nécessaire à cause de la multitude des affaires. Supprimez dans les lettres certains préambules le plus souvent superflus et toujours ennuyeux , et exposez avec simplicité le cas dont il s'agit. Basez votre demande ou votre réponse sur quelques arguments courts, mais sérieux. Dans vos réponses suivez les sommaires que vous trouverez dans les lettres de vos correspondants. Faites écrire à chacun sur les matières qu'il connaît ou qui ont déjà passé par ses mains. Les affaires judiciaires ne peuvent que difficilement être traitées par quelqu'un qui
n'a pas connaissance des lois. Ne recommandez pas là où il pourrait sembler que vous commandiez. Vis-à-vis des subordonnés, les recommandations doivent être des plus modestes et se rapporter soit à des malheureux, soit à de bonnes œuvres, à des hommes de singulière vertu, à la défense de l'Église, à l'exercice de la justice, là où elle languit, à la facilitalion de choix on de décisions au profit du bien général, de la paix et de la tranquillité. Conformez votre style au langage habiluel ; qu'il soit pur et sans affectation. Ceux qui imitent les locutions latines ou la langue vulgaire de quelques anciens écrivains ne connaissent pas la beauté de notre langue, et ignorent les vraies grâces du langage. Quand on traite de plusieurs sujets dans une lettre, il faut les coordonner et diviser en chapitres. Observez, en donnant les titres, l'usage actuel, quoique la chose soit devenue un abus ennuyeux et digne^d'être réformé. Tant en écrivant que quand vous irez traiter plusieurs questions de vive voix avec le pape, avec d'autres ou au consistoire, quelque bonne et exercée que soit votre mémoire, il est utile d'avoir noté les points qu'il s'agit de traiter par écrit ou verbalement. Ce sera la besogne de votre secrétaire de tenir copie et registre des lettres et des écritures courantes, de les classer d'après la date, l'endroit et la nation, de rassembler celles qui se rattachent à une affaire importante, de mettre de côté celles qui contiennent l'argumentation et les titres, de les classer, ranger, et conserver. De temps à autre le cardinal pourra jeter un regard sur ses quasi-archives pour exciter le zèle de ses secrétaires, et afm de pouvoir retrouver lui-même
quelque dossier qu'il a besoin de revoir. Ceux de ces dossiers qui par leur contenu se trouvent être compromettants pour quelque État ou qui traitent d'af faires religieuses, il ne faut les laisser voir à personne, mais les garder dans un cabinet à part sous votre propre surveillance. Mais là comme ailleurs, ne conservez aucun papier qui puisse, à un moment donné, troubler voire repos.
Le meilleur conseil que je puisse vous donner, la recommandation la plus importante que je puisse vous faire, c'est qu'en sortant des audiences et en allant à une conférence quelconque, vous vous adressiez toujours à Dieu en récitant une oraison dli Saint-Esprit, et procédant en toute chose dans la crainte de Dieu. Ceci chacun doit le faire, mais surtout les princes, à cause de la supériorité du poste où ils sont placés pour le bien et le mal infini qui dépendent du bon ou mauvais usage de leur puissance, et afin de se montrer reconnaissants des grâces reçues et de servir d'exemple de la bonté et de la clémence divines.