HIERONIMO LIPPOMANO AU DOGE
Madrid, 3 décembre 1S86.
(Armements de Philippe U contre l'Angleterre.)
J'ai, diverses fois, entretenu Votre Sérénité de la manière dont le roi et ses plus intimes conseillers d'État, et surtout ceux de la guerre, se sont exprimés sur la guerre contre la reine d'Angleterre et sur les difficultés et obstacles à écarter.
.y Maintenant, je vous ferai connaître ce que m'a dit, en toute confidence, un personnage de grande autorité. Il m'assure que Sa Majesté et Ses ministres ont le plus grand désir de venger les injures que la reine d'Angleterre fait subir à cette couronne, mais la difBcultéest de savoir quand et comment, et, à ce sujet, le seigneur en question m'a dit que les Français se perdent parce qu'ils réfléchissent trop peu a leurs affaires, que les.Espagnols, au contraire, y réfléchissent trop et laissent échapper tes meilleures occasions. C'est ainsi qu'on a manqué l'affaire d'Irlande pendant que Drake se trouvait aux Indes. Il est certain que cette entreprise eût abouti au grand châtiment de la reine.
Selon l'opinion de cette personne, le roi n'est pas en mesure de se mettre en campagne promptement, car, si Sa Majesté avait réellement l'intention d'ouvrir les hostilités au printemps prochain, ou bien d'avoir recours à la même ruse qu'Elle a employée, en annonçant, il y a vingt ans. Son départ pour les Flandres, les galères d'Italie et notamment les gros navires de Naples devraient déjà être en route pour se joindre à la flotte du marquis deSanta-Gruz. . . Si on ne part pas au printemps, on sera obligé d'attendre jusqu'au mois d'août, à cause des vents du nord qui prédominent en été , à cause des forts courants de l'Atlantique, et parce que la flotte sera obligée de naviguer de conserve... Sa Majesté devrait prendre ceci en considération. Autrement Elle s'exposerait aux désastres éprouvéssous Charles-Quint. Son père, dont l'expédition contre Alger n'échoua que parce qu'il l'avait faite dans une
mauvaise saison, ce qui a servi d'enseignement au monde et démontré que le succès de semblables entreprises dépend en grande partie de la saison...
Si l'ouverture de la campagne était réellement fixée au mois d'avril, il faudrait, outre les bâtiments, faire s'acheminer, dès à présent, pour le rendez-vous qui est Lisbonne, les soldats italiens et allemands dont seulement quelques compagnies, levées en Bavière, sont arrivées en Flandre. Il faut aussi mettre en ligne de compte les pertes qu'on a faites par les maladies qui atteignent surtout les jeunes soldats quand ils passent l'hiver sur les bords de la mer, ou parce que, aux bivouacs, ils sont privés de sommeil et n'ont qu'une nourriture insuffisante. Il pourrait alors bien arriver qu'au lieu de débarquer en Angleterre avec 50,000 hommes , le nombre en fût bien moins considérable. Pour faire face à toutes les exigences, il faudrait une activité extraordinaire et les Espagnols en sont complètement incapables...
Le roi s'est montré jusqu'ici, — toujours selon mon interlocuteur, — décidément pacifique, mais aujourd'hui, il se voit obligé d^opposer des contre- mines aux mines de la reine d'Angleterre...
Ce que le roi pourrait faire de mieux, ce serait de débarquer en Irlande ; mais pour tenter le coup, il faudrait de grandes forces, car la reine sait très-bien que l'Irlande est la porte d'entrée de son royaume...
Selon le conseil de feu le cardinal de Granvelle, le roi devrait diriger toutes ses forces contre la Hollande et la Zélande, afin de reconquérir ces provinces, dont
la possession faciliterait grandement Tentreprise contre r Angleterre.
Mon interlocuteur suppose que les armements qui se font en ce moment ont pour but : d'abord de donner satisfaction au monde et aux sujets du roi, en faisant constater sa résolution de ne plus tolérer les agressions de cette reine, et ensuite de déterminer les députés des Certes de Castilleetdu clergé à déférer à ses demandes, sinon à toutes du mmns à unegrande partie ; de plus, de contenir les Portugais par la peur, et, au moyen de garnisons qui se trouvent en Portugal, de leur ôter toute envie de tenter des insurrections, d'autant plus que ces peuples (les Portugais) sont aujourd'hui* plus hostiles à la domination espagnole qu'ils ne Tout été au moment de la conquête ; enfin de proléger la flotte du Pérou et les ports de l'Espagne contre les corsaires anglais et d'obliger la reine à armer de son côté et de pourvoir à grands frais à la défense de son royaume. Le roi espère que ladite reine, voyant que la dépense dès armements dépasse de beaucoup la valeur du butin capturé par ses corsaires, finira par se fatiguer et par prêter la main à un accommodement utile et honorable pour Sa Majesté catholique. Si ces prévisions se réalisent, le roi aura obtenu, par sa prudence, sans effusion de sang et sans avoir tiré l'épée, une grande et notable victoire et c'est à quoi il viseS étant déjà vieux et ayant un fils qui est encore un enfant, et qu'il ne voudrait pas laisser exposé aux hasards d'une guerre aussi aventureuse, ni aux mauvaises conséquences qui pourraient en résulter.
' Yoy. sur les hésitations de Philippe 11, tom. I, p. 378.
Et là-dessus me quitta le chevalier en question, qui est fort estimé de toute la cour, de grande valeur et de grande prudence, et qui, autrefois, a été employé dans des affaires d'État de la plus haute importance...
Arch.Yen. Disp.Spagna. fil. 19.