ALBERTO BADOER AU DOGE
Rome, 3 juin 1589.
[Portugal, Espagne, France.)
. . . J'ai ensuite communiqué au pape les dernières nouvelles de Gonstantinople. Sa Sainteté, en me chargeanl d'en remercier Votre Sérçnité, a dit c< qu'Elle avait reçu des avis analogues sur les armements qui se faisaient à Tripoli, et qu'Elle profiterait volontiers de l'occasion pour faire quelque entreprise contre les Turcs à l'avantage de la chrétienté et sans compromettre Votre Sérénité avec le sultan. Malheureusement, ajouta-t-Elle, les choses de ce monde se trouvent dans un état tel qu'il n'y a qu'à pleurer sur les misères de notre temps. Ainsi les dernières lettres d'Espagne, mais non pas les rapports du nonce, mandent que Drake, ayant à son bord Dom Antonio (le prétendant portugais) est entré avec soixante navires anglais dans
le port de la Gorogne et a pris un des forts dernièrement construits. Le roi y a envoyé Don Hernando de Toledo avec beaucoup de cavalerie. Si ces forces entrent en Portugal, il est à craindre qu'elles ne fassent beaucoup de mal et ne poussent au désespoir ces populations qui ne peuvent supporter le gouvernement des Castillans et l'insolence de ceux que le roi y envoie pour la défense du royaume. Dom Antonio s'est autrefois adressé à lui, le Saint-Père, pour le prier de le réconcilier avec Sa Majesté catholique; il a montré à l'ambassadeur les lettres du prétendant, en conseillant au roi de donner à ce dernier, non le Portugal ou des domaines situés en Castille, mais l'Ëlat de Milan ou des possessions dans le royaume de Naples; assurant que, pendant qu'on négocierait là-dessus, Dom Antonio se tiendrait tranquille ; mais Sa Majesté catholique n'a pas même répondu. Le fait que Dom Antonio s'est adressé à lui, prouve deux bonnes choses : d'abord qu'il est fervent catholique et cherche la protection du pape; ensuite que ses affaires vont très-mal. C'est parce qu'on n'a pas suivi les conseils du pape qu'aujourd'hui les difficyltés et les dangers ont tant augmenté. On a aussi lieu de craindre pour la vie de Sa Majesté catholique qui a soixante-lrois ans, car bien qu'Elle tâche de dissimuler Ses infirmités. Elle semble en souffrir beaucoup en réalité. Que Dieu Lui vienne en aide ! car, dans les temps où nous vivons. Sa vie est bien précieuse. » Je n'ai pas manqué de répondre d'une manière convenable, en faisant l'éloge de la personne du roi, dont la vie importe tant au salut de la chrétienté ; j'ai aussi exprimé l'espoir que Sa Sainteté donnera tou-
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jours au monde l'appui de Ses conseils et de Son action.
Le Saint Père parla ensuite des affaires de France, disant « que le roi ne s'était fait aucun bien en refusant de reconnaître son péché(le meurtre des Guises) . » C'est ce qui déplaît le plus à Sa Sainteté. « Elle sait, disait-Elle, que le roi, qui recevait si souvent les sacrements chez les capucins et se donnait la discipline, commettait immédiatement après de graves et énormes péchés. Ses tribulations actuelles pourraient bien en être la puniti^m, et si, même maintenant, il reste encore impénitent (au sujet des massacres de Blois), lui, le pape sera dans la nécessité d'accomplir son devoir, tel que Dieu le lui impose. Tant que Dieu sera avec lui, il ne craindra pas ses ennemis, puisque celui qui sert Dieu sans arrière-pensée mondaine peut toujours compter sur l'assistance de la Majesté divine. C'est ce qui n'est pas arrive à Clément (VII) qui dans un autre but que la gloire de Dieu, a excommunié Henri roi d'Angleterre. Car c'était pour complaire à Charles-Quint, offensé par Henri qui avait répudié sa sœur, que Clément l'a excommunié, espérant par ce moyen obtenir Florence, sa patrie, pour son neveu. Son devoir aurait été de faire prononcer l'excommunication tout d'abord, et sans autre arrièrepensée mondaine; car épouser la femme du frère est défendu par la loi divine, et saint Jean-Baptiste est mort martyr, ayant la tète tranchée, pour avoir dit à Hérode qu'il ne lui était pas permis de posséder la femme de son frère. El c'est pour cela qu'est arrivé le sac de Rome sous le pontificat de Clément, que lui-
même a été fait prisonnier, et qu'à défaut de membres de sa famille, le domaine de Florence est passé à ces Médicis qui ne sont pas de sa branche. Quant à lui (Sixte- Quint), ne se laissant point guider par des convoitises mondaines, il est sûr de l'aide de Dieu, puisqu'il défend sa cause. II craindrait le contraire si jamais il manquait à cette mission ...»
Arch. Yen. Disp. Roma. 61. 23.