‹ SixtineChapitre 12 sur 45 · HISTOIRE DE LA CHAMBRE AU PORTRAIT · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA CHAMBRE AU PORTRAIT

— « C'est une tragique et assez singulière histoire... Elle se tut, paraissant convoquer ses souvenirs, puis :

— « Non, décidément j'aime autant ne pas vous la raconter.

— « Oh ! je vous en prie, fit Entragues, pareil à un enfant qui ouvre déjà deux grands yeux curieux.

— « Non, plus tard, dans quelque temps, peutêtre. Si vous me l'aviez demandée là-bas, avant ces vers, avant une coïncidence que je devine et qui me gêne! Non, maintenant je ne pourrais pas. Quand vous le saurez, vous comprendrez, et cette réticence même vous semblera si claire! trop claire. Ce serait étrange, étrange... On dit qu'elle n'a jamais menti... Eh bien, écoutez : « Le château de Rabodanges était

alors le domaine héréditaire... » C'est plus fort que

moi... Un enfantillage? Ne dites pas cela!

— « Mais je ne l'ai pas dit, l'émotion où je vous vois ne me suggère pas de tels mots. Laissons cette histoire...

— « Eh bien, reprit Sixtine, tâchez de le deviner, vous le pouvez, et je vous le permets. C'est peut-être vous qui me la raconterez. N'en parlons plus et allez-vous-en. Je me lève de bonne heure et je devrais dormir. Vous voyez que je vous traite tout à fait en ami. »

Elle avait l'air si nerveuse que Hubert ne demandait pas mieux que d'obéir, ne se souciant pas de gâter sa soirée par sa gaucherie d'un quant-à-soi désormais nécessaire devant une femme qui ne paraissait plus maîtresse d'elle-même. C'était le moment de la retraite ou le moment des audaces; il prit le premier parti, le second ne lui était pas venu à l'idée. Quand il s'agissait d'autrui ou quand il réfléchissait à loisir sur ses propres aventures sentimentaires, Entragues avait une remarquable lucidité d'esprit ; devant la cause elle-même, la cause en personne, agissante et parlante, il se troublait, comme un éternel écolier, obéissait, sans se rendre compte de sa sottise, à ces fausses insinuations des femmes qui demandent une violette pour avoir une rose.

Il fit donc le mouvement de prendre congé, tout en disant :

— € Je ne voudrais pas troubler de si honnêtes habitudes.

— « N'est-il point écrit, répondit-elle, sur le même ton léger : « Fuyez les occasions de pécher. »

— « Et même saint Bernard, en ses Méditations, considère le péché futur comme aussi grave que le péché perpétré. Ne pas fuir l'occasion, c'est aller au-devant de la faute, et la rendre inexcusable. Mais je ne vois pas bien en quoi le lever matinal s'accorde spécialement avec ce précepte : il me semble au contraire que plus longue est la journée, plus nombreuses sont les pierres du chemin. Puis, est-ce que vous tenez tant que cela à gravir la voie de la perfection ?

— « Je tiens à ce que ma vie ne soit souillée d'aucune promiscuisé de hasard. Les mauvaises conjonctions ne sont-elles pas moins à craindre de sept heures à midi que de sept heures à minuit? La plus élémentaire astrologie le démontrerait, je crois, facilement.

— « Ah ! fit Hubert, qui sentait le besoin d'avoir l'air méchant, vous savez les heures où le Péché fait sa promenade, vous l'avez rencontré ?

— « Souvent, répondit Sixtine, en se moquant, souvent, et Son Altesse me fit toujours la grâce d'un sourire. Elle n'est pas fière et tend volontiers la main; on voit qu'Elle aime les hommes en camarade plutôt qu'en prince ; il y a entre eux une vieille familiarité. Son Altesse est mariée à la Nuit et bien qu'Elle ait domestiqué toutes les Heures à son esclavage, Elle revient avec joie, quotidiennement, au légitime lit qui lui fut dévolu. Par une surprenante multiplication de visage, de statures, de gestes, de

voix, le Péché capte les femmes, en revêtant la forme rêvée de leur désir adoré, et voilà pourquoi j'aime autant avoir fini ma promenade quand il commence la sienne. Mais, je vous en supplie, allezvous-en. Oui, à la même heure, venez de temps en temps. A bientôt. »

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