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LES POLONAIS DANS LE GRAND-DUCHÉ DE POSEN

Le principe de l'affranchissement des paysans a été posé pour toute la Pologne dans la Constitution du 3 mai 1791, dont le libéralisme effraya les puissances voisines qui s'empressèrent de procéder à un troisième partage du royaume. Il eut lieu en 1793. Les Prussiens s'adjugèrent la. Grande-Pologne jusqu'à Varsovie et jusqu'à la Bsoura. Ils laissèrent la question agraire en suspens, et ce ne fut que lors de la formation du grand-duché de Varsovie par Napoléon, que le servage fut définitivement aboli par la loi du 21 décembre 1807. La même année, le Gode Napoléon était promulgué en Pologne ; les Prussiens lui ont substitué leur législation, en 1815, dans la Posnanie. Ce ne fut qu'à partir de 1823 que la question agraire commença à recevoir une solution en Posnanie. Une loi prussienne du 8 avriJ

1823 donna aux paysans la propriété des terres qu'ils occupaient, moyennant le paiement d'une rente et quelques prestations. Une loi du 2 mars 1850 a transformé toutes ces obligations en annuités qui s'éteignirent en 1856. Une Commission générale administrative, instituée en 1823, a fonctionné jusque dans ces derniers temps. Grâce à l'activité d'un de ses présidents, M. Klebs, et au bon vouloir de la noblesse, cette Commission a réussi à régulariser la situation de tous les paysans. La petite propriété a été aussi organisée dans le grandduché de Posen avant qu'elle le fût dans les pays polonais d'Autriche et de Russie. La réforme agraire ne date que de 1848 en Autriche et de 1863 en Russie. Le propriétaire dispose maintenant librement de sa terre et est dans une situation assez bonne. D'après M. Engel (Preussische Stalistik, 1874), les paysans de Posnanie étant restés sous la magistrature et la surveillance policière de leurs anciens seigneurs, le prolétariat augmenterait d'année en année, en même temps que la criminalité, et nombre de misérables n'auraient d'autres ressources que l'émigration. Cette appréciation paraît très exagérée aux hommes compétents. Il y a bien des villages où les paysans sont dans un état prospère, par exemple, Kurnik, Jerzyce, Gorczyn, Winiary, Zegrze, Debiec, Rataje, Konarzewo. . . S'il y a beaucoup d'émi-

grants en Posnanie, c'est moins à cause de la pauvreté des paysans que des difficultés et des ennuis auxquels ils sont exposés. La petite propriété parvient même à se défendre maintenant contre les Allemands et les Juifs. Depuis 1872, il existe une banque rurale polonaise et le Crédit foncier gouvernemental fait depuis trois ou quatre ans des prêts, non seulement à la grande, mais aussi à la petite propriété à 5 0/0, amortissement compris.

Sur 1,700,000 habitants, on peut estimer à plus de 1,100,000 le nombre des Polonais du Grand- Duché. Tandis qu'en Silésie, le parti polonais manque de classe dirigeante et que l'aristocratie est exclusivement allemande, ici, l'aristocratie est polonaise, très attachée à la foi catholique et en possession de domaines importants où elle réside habituellement. Elle se trouve ainsi en contact permanent avec les paysans polonais. Citons les principales familles polonaises de Posnanie : Dzialynski et Zamojski à Kurnik; Bninski à Samostrzel; Potocki à Banlewo ; Raczynski à Rogatin ; Skorzevski, Zoltowski, Taczanovvski, Mycielski, Kwilecki, comte Mielzynski, comte Czarnecki, prince Sulkowski à Rydzyna, prince Radziwill.

C'est la grande propriété qui est la plus menacée actuellement. Les domaines sont souvent mal administrés et les membres de la noblesse se

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laissent souvent entraîner dans des dépenses qu'ils ne peuvent payer qu'en hypothéquant leurs terres. Un jour ou l'autre, il faut les vendre.

Par exemple, dans le district d'Obornik, au nord de Posen, de 1854 à 1882, il a été vendu par des Polonais à des Allemands 14,680 hectares. Ce sont quinze grands domaines dont six ont une étendue supérieure à onze cents hectares. Dans la même région, deux villages appartenant à des membres de l'aristocratie polonaise sont affermés à des Allemands. Partout on voit disparaître les anciens propriétaires polonais ; il 3^ a dix ans, on en comptait dix à Przebedowo, aujourd'hui il n'y en a plus qu'un, les neuf autres sont des Allemands. Il en eit de même à Trojanow, à Dluga Goslina, à Bialezyn, etc . . .

Dans ces dernières années seulement, de 1878 à 1881, dans le grand-duché de Posen, les Polonais ont perdu 131,577 arpents dépendant de la grande propriété. — En 1878, 37,000, en 1879 environ 10,000, autant en 1880, et 77,688 en 1881. Ce dernier chiffre vient de la vente de deux domaines importants, celui de Chocieszewice qui appartenait au prince Radziwill et qui a été acheté par un banquier de Berlin, et celui de Wronek qui appartenait à M. Grabowski, et qui a été acheté par le baron Kaphar, un Courlandais. Les agences qui servent d'intermédiaires

abondent en offres de propriétés appartenant à des Polonais.

Le clergé joue dans le grand-duché de Posen un rôle considérable. Chez lui, le sentiment national est aussi ardent que la foi catholique. Aussi est-il respecté et écouté de tous les paysans. On en jugera par la résistance qu'il a su opposer au Gulturkampf.

Bien que les Allemands et les juifs soient assez nombreux dans les villes, la bourgeoisie est encore en grande partie polonaise. A Posen même, elle se renforce depuis quelques années. Il y a depuis quinze ans, comme dans le royaume de Pologne, un grand essor dans le commerce et l'industrie. A Posen, MM. Liszkowski, Jerzykiewicz, Cegielski, Urbawowski, marchands de draps, de soieries, fabricants d'instruments aratoires ont fait d'assez jolies fortunes. Jusqu'ici la bourgeoisie polonaise a su se tenir tout à l'ait en dehors de la société allemande. Polonais et Allemands font deux camps. Cet antagonisme est tel qu'à Posen un Polonais ne franchirait pas le seuil du théâtre allemand. C'est presque une question de pudeur. Comment pourrait- il en être autrement ? La position faite aux Polonais dans le grand-duché est intenable. Toutes les carrières leur sont fermées. On ne nommera jamais un Polonais conseiller de province ou de district. Dans le

service des postes et des chemins de fer il est rare de trouver un employé polonais. En 1881, il n'y avait que 28 juges polonais sur 235 pour le Grand- Duché. Les parents polonais étant dans l'impossibilité de trouver des carrières pour leurs enfants sont souvent obligés de les envoyer chercher un emploi dans le royaume de Pologne.

Les Polonais de Prusse n'ont pas toujours été aussi maltraités. En 1815, quand la Prusse rentra en possession de la Posnanie la langue polonaise resta langue officielle, il y eut une Diète à Posen et on nomma vice-roi un Polonais, Antoine Radziwill. Le gouvernement conduisit ensuite avec sollicitude et avec succès les délicates opérations de la réforme agraire. La Révolution de 1830 éveilla quelques susceptibilités dans le gouvernement prussien, et cependant en 1848, il était encore disposé à faire bien des concessions. On eut même un instant la pensée de diviser la Posnanie en deux parties, et de doter d'une administration autonome la région orientale qui était exclusivement polonaise. Il se produisit subitement un revirement dans les dispositions de la cour de Berlin. Une garde nationale de douze mille hommes, qui s'était formée, reçut l'ordre de se dissoudre. Cette mesure provoqua une insurrection qui fut bientôt réprimée. Les Polonais continuèrent néanmoins à jouir du libre

exercice de leur culte, et même pour l'instruction publique le gouvernement prussien était alors plus libéral que la cour de Vienne. On vit les jésuites expulsés d'Autriche se réfugier sur le territoire prussien en Silésie et en Posnanie. En 18G3, le gouvernement manifestait encore des intentions bienveillantes à l'égard des Polonais, et il alla jusqu'à autoriser l'usage de la langue polonaise dans les écoles primaires. A partir de 1870, il y eut un revirement complet dans la direction gouvernementale. M. de Bismarck entreprit une germanisation à outrance. Il s'attaqua à l'Église catholique, sachant ainsi frapper au cœur la nation polonaise, et il se mit en devoir de substituer partout la langue allemande à la langue polonaise.

Depuis 1872, l'inspection des écoles primaires en Prusse, faite jusque-là par les pasteurs et les prêtres, a été confiée à des laïques, employés qu'on a eu soin de choisir toujours parmi des Allemands ouvertement hostiles à l'élément polonais et à la religion catholique. Deux exemples permettront de juger la manière d'opérer des plus zélés : Un de ces inspecteurs imagina de changer les noms des écoliers polonais en noms allemands ; le jeune Majerovicz ne devait plus s'appeler que Mayer, le petit Loza devait répondre désormais au nom de Lohse,

la famille Betka apprenait par son enfant que de par l'ordre de l'inspecteur elle ne serait plus connue dans le village que sous le nom de Bethke. — Ces faits se passaient en mars dernier dans la petite ville de Schwersenz, près de Posen, et dans le village de Dopievo (district de Posen) où M. Lux est inspecteur.

Le même mois, dans un faubourg de Posen, à l'école primaire de Saint-Martin, l'instituteur s'adressant à un élève lui demande s'il était Polonais, sur sa réponse affirmative, le maître lui donne un soufflet et ajoute : « Vas te plaindre maintenant aux journaux polonais. » Cet instituteur est M. Wog, l'écolier est le jeune Szczepanski. Le fait est notoire à Posen.

Ces moyens de prussifier les enfants ne sont certainement pas les plus sûrs. En blessant les familles dans ce qui leur est le plus cher, on crée un antagonisme qui rend stériles tous les efforts du Gouvernement. Un des moyens les plus puissants sur lequel compte l'administration pour germaniser les Polonais, est de substituer dans les familles l'usage de l'allemand à celui de la langue maternelle. L'école primaire est le grand instrument de ce travail mais les résultats obtenus sont médiocres.

La langue polonaise est absolument proscrite de

l'école, l'enfant doit tout apprendre en allemand. Pendant les deux premières années, il ne comprend rien à ce qu'on lui enseigne et ce n'est que pendant les trois ou quatre années suivantes, quand il a fini par se familiariser avec l'allemand, qu'il peut profiter des leçons de l'instituteur ; quand il ne fréquente plus l'école vers treize ou quatorze ans, il se trouve au milieu de sa famille, où on ne parle que polonais. Les mères de famille, paysannes ou nobles, ont l'amour de la Pologne si enraciné dans leurs âmes qu'elles mettent tous leurs soins à proscrire de leur intérieur la langue allemande et à rapprendre à leurs fils, quand ils sortent de l'école, cette langue maternelle qu'ils allaient oublier. Vient le temps du service militaire, les recrues arrivent au régiment ayant désappris l'allemand. L'instructeur reprend alors la tâche ingrate commencée par l'instituteur, on fait tout pour triompher cette fois : faveurs à ceux qui savent le mieux l'allemand, sévérité excessive pour les autres. Au bout de trois ans les soldats n'arrivent à ne bien parler ni l'une ni l'autre des deux langues.

L'uniforme a toujours à leurs yeux un certain prestige, et, rentrés chez eux, ils parlent encore quelquefois allemand, par pose, parce que c'est la langue des gens instruits, celle des officiers du régiment. Deux ans de vie de famille et de travaux des

champs les font revenir à l'idiome national et l'almand est oublié pour toujours.

Si le système adopté par les Prussiens n'a que de médiocres résultats, en revanche il cause un grand dommage aux Polonais. En faisant la classe aux enfants dans une langue dont ils n'ont pas l'usage familier on entrave l'éducation populaire.

L'enseignement secondaire et supérieur sont aussi rendus très difficiles aux Polonais. Dans les gymnases, même dans ceux qui sont d'anciennes fondations polonaises, tous les cours sont faits en langue allemande. Enfin, tandis que chaque province de Prusse est dotée d'une université, seule la province de Posen en est privée. Les étudiants polonais du Grand-Duché sont obligés de s'éloigner de leurs familles et d'aller dans des universités allemandes pour y recevoir le haut enseignement. Ils se rendent généralement à Breslau, Berlin, Kœnigsberg, Leipzig, Heidelberg, Wuerzbourg, Munich, ou bien en Autriche, à Vienne ou dans la petite université de Gzernowitz, nouvellement créée en Bucovine.

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