ORIGINE DES COLONIES ALLEMANDES DE SILÉSIE ET DU GRAND-DUCHÉ DE POSEN
Les descendants de Vladislas II, à qui fut attribuée la Silésie vers la fin du xne siècle, partagèrent cette province en plusieurs duchés. Ces ducs appartenaient à la famille des Piasts, qui occupait le trône de Pologne, mais ils se germanisèrent peu à peu par des mariages avec des princesses allemandes, et attirèrent de divers points de l'Allemagne des colons qui s'établirent dans la basse Silésie. En même temps des religieux de l'ordre de Citeaux fondèrent plusieurs établissements. Ces premiers centres de colonisation furent Paradies, Blesen,
Obra La colonisation allemande ne s'arrêta pas
à la Silésie, elle pénétra au cœur même du royaume de Pologne. D'ailleurs cette immigration n'était pas considérée comme un danger. La Pologne avait été
ravagée par les Mongols au cours du xme siècle, les hordes barbares s'étaient avancées jusque dans la basse Silésie. Il y avait tant de ruines à réparer que l'arrivée de familles industrieuses qui repeuplaient les villes était considérée comme un élément de prospérité. Aussi les rois de Pologne accordèrentils souvent à ces immigrants le droit de Magdebourg pour les villes qu'ils habitaient. Ce droit impliquait pour la ville l'affranchissement de la domination de la noblesse, la faculté de s'administrer elle-même et d'avoir pour ses bourgeois un tribunal spécial où le droit germanique était seul appliqué.
Il est remarquable que ces colons, aussi bien que ceux qui arrivèrent pendant les siècles suivants sous la dynastie des Jagellons, ne tardèrent pas à se fusionner avec les Polonais, et un grand nombre de localités qui sont aujourd'hui polonaises ne sont autres que ces anciennes colonies allemandes.
L'immigration allemande prit d'immenses proportions pendant la Réforme. Chassés de Silésie, de Bohême, de Moravie, les protestants allemands cherchèrent un asile en Pologne. Depuis Casimir le Grand, ce royaume s'était offert comme un asile pour tous les persécutés du monde civilisé. A la Diète de Vilna, en 1573, on accorda à ces réfugiés les mêmes droits qu'aux Polonais. C'est de cette époque que date l'accroissement de la population
allemande dans quelques villes du grand-duché de Posen1.
Quelques seigneurs de Silésie ayant adopté la Réforme, comme on était encore au temps où prévalait la maxime Cujus regio ejus religio, une partie de la population polonaise fut entraînée dans le protestantisme. C'est ainsi que l'on trouve encore aujourd'hui, non loin de Breslau, une population polonaise protestante assez nombreuse.
La guerre de Trente ans fut le signal d'une nouvelle immigration allemande. Les protestants allemands, fuyant devant les armées de Tilly et de Wallenstein, peuplèrent des villes entières8 et accrurent notablement la population des villes polonaises3. La noblesse polonaise, les grands propriétaires, les possesseurs de terres ecclésiastiques firent aux réfugiés l'accueil le plus cordial, facilitèrent leur installation en leur cédant des forêts à défricher, de vastes territoires à cultiver et en leur donnant les plus grandes libertés. Les nouveaux venus purent garder leurs lois, leurs coutumes, leurs écoles et leurs églises distinctes, ils reçurent même d'importants privilèges. Aussi le courant ne
1 Schmiegel, Posen, Meseritz, BVaustadt. . .
8 Zaborowo, près Lissa, et Rawicz furent bâties par des Allemands.
3 Lissa, Reisen, Punitz, Bajanovvo, Jutroschin, Zduny, Kobylin, Schocken, Wollstein, Birnbaum, Karge...
\ s'arrêta plus, et sous la maison royale de Saxe, au i xvme siècle, les Allemands arrivèrent par masses. Comme on l'a vu plus haut, cette situation ne faisait alors courir aucun danger à la nationalité polonaise. Tant que la Pologne fut un royaume indépendant, les colons allemands bien accueillis finissaient par adopter la devise, ubi bene, ibi patria. Dans les villes surtout les Allemands s'assimilaient si rapidement aux Polonais qu'après deux générations la langue polonaise était devenue leur langue maternelle et que les noms allemands trahissaient seuls l'origine des familles. Quant aux immigrants qui avaient conservé leurs coutumes et leur langue, ils n'en adoptèrent pas moins avec une parfaite sincérité la cause de leur nouvelle patrie et l'histoire de Pologne conserve fidèlement les noms de nombreuses familles d'émigrés allemands qui se sont signalées par leur dévouement à la cause polonaise et ont même payé de leur vie leur participation à l'insurrection de 1831. Il faut pourtant remarquer que cette sympathie, que l'on rencontre chez un certain nombre d'Allemands pour les Polonais, n'existe que chez les Allemands catholiques et qu'au contraire les Allemands protestants sont animés le plus souvent des sentiments les plus hostiles à l'égard des Polonais.
L'extrême réserve avec laquelle les statisticiens de Berlin touchent la question de nationalités donne une réelle importance à une étude que M. Bœckh a publiée en 1869, à l'aide des documents du bureau statistique de Prusse1. L'auteur est très impartial et son ouvrage est aussi exact que peut l'être un livre basé sur des statistiques de populations polonaises dressées par des fonctionnaires prussiens. Cette étude a du moins l'avantage de donner aux Polonais de Silésie un moyen de constater que, malgré la situation défavorable où ils sont, leur nombre augmente dans certains districts. M. Bœckh reconnaît que clans plusieurs villages de la Sîlësie supérieure les Allemands reculent devant les Polonais. Dans d'autres localités où les Allemands au contraire refoulent les Polonais, il attribue ce fait non pas à une vitalité supérieure à celle de la race polonaise, qu'il déclare être une race dure (liartc racé), mais à l'immigration constante de nouveaux
colons allemands.
Population polonaise de la basse Silésie.
D'après M. Bœckh, dans la basse Silésie, sur 6 350 communes groupant 2,245,000 habitants il
1 Der Deutrhen Volkzahl ûnd Sprachtjebiet, par M. Richard Bœckh, sous-directeur du bureau de statistique à Berlin.
n'y a que 448 communes slaves, soit 91,200 habitants.
M. Bœckh a suivi la méthode adoptée en Prusso et a compté comme Allemand tout individu qui peut parler allemand. « Savez-vous l'allemand? » — Telle est la question posée lors des recensements ; tandis que pour faire la vraie statistique des races d'une région, il faut classer les habitants d'après leur langue maternelle, c'est-à-dire, celle qui est en usage dans la famille.
Déjà à quelques lieues de Breslau, il existe des villages où le polonais est la seule langue en usage. A l'Est, dans le district d'Œls (en polonais Olésnica), M. Bœckh avec la méthode susdite ne trouve que 610 Polonais, il faut de plus compter comme élément slave plus de 1500 Tchèques résidant à Hussinek et à Podiebrad où ils se sont établis sous Frédéric II. Plus à l'Est sont trois districts voisins (Polnisch Wartenberg — Namslau — Kreuzburg) contigus au Grand-Duché de Posen et au Royaume de Pologne. Dans les deux premiers districts, les deux tiers des habitants sont Polonais ; on l'aurait constaté si on avait pris la langue maternelle comme base des calculs et pour le district de Polnisch Wartenberg, au lieu de 28,000 Polonais et de 20,000 Allemands, on eût trouvé 37,000 Polonais et 11,000 Allemands. Pour le district de Kreuz-
burg, la statistique officielle constate l'existence de 27,800 Polonais et seulement de 10,200 Allemands ; les Polonais y représentent donc 73 % de la population.
Ainsi groupés ces éléments pourraient constituer une certaine force. En 1849, le district de Kreuzburg a envoyé deux députés polonais au Parlement prussien, M. Szafranek et M. Gorzalka. Au moyen d'une propagande active on pourrait peut-être obtenir aujourd'hui le même résultat.
Population polonaise de la Silésie supérieure.
Le Dr Bœckh dit de la Silésie supérieure que « c'est un pays exclusivement polonais » ; il n'y trouve que 221,000 Allemands sur 1,012,000 habitants. C'est surtout sur la rive droite de l'Oder, au sud d'Oppeln, que la population polonaise est compacte. Dans plusieurs districts, les Polonais représentent 85 à 90 %. Depuis quarante ans les Allemands ont fait des progrès sensibles, la population allemande a doublé, tandis que la population polonaise ne s'est accrue que des trois cinquièmes; de sorte que le rapport des Allemands aux Polonais qui était pour les treize districts de la Silésie supérieure de 19 % est monté à 23 %. M. Bœckh fait remarquer que l'accroissement pour les Allemands
ne tient pas comme pour les Polonais à un développement normal de la population, mais à l'immigration de 80,000 Allemands parmi lesquels est toute une légion d'employés.
Quand on tient compte des efforts de l'administration pour faciliter aux Allemands leur établissement dans ces provinces et que l'on compare l'accroissement des deux populations, en 1828-1848 et 1868, on comprend que les statisticiens de Berlin craignent, pour le jour où des conditions normales seraient rétablies, l'anéantissement complet de la nationalité allemande au profit de ,1'élément polonais.
Voici les chiffres que donne le Dr Bœckh :
distbicts, 1828. 1848. 1863.
Roscnberg. . .
Gross Strelitz..
Kosel
Polonais...» 28.000 37.700 40.900
Allemands.. 2.700 4.800 5.600
\ Polonais 29 . 900 44 . 200 51 . 200
/Allemands.. 1.700 4.200 8.900
Polonais 25.800 41.700 52.200
Allemands.. 9.900 8.700 11.300
C'est dans le grand-duché de Posen que la lutte entre les Allemands et les Slaves se présente sous les formes les plus variées. Près de 1,200,000 Polonais sont livrés aux Prussiens qui, maîtres absolus, peuvent tout à leur aise expérimenter sur eux
les méthodes de germanisation qui ont pu réussir ailleurs.
Dès que le second partage de la Pologne eût mis les Prussiens en possession de la Posnanie, au lieu de laisser les colons allemands livrés à euxmêmes, ils leur donnèrent l'appui le plus énergique. On pouvait s'attendre à ce que, secondées par l'administration et à l'aide des ressources pécuniaires que l'autorité consacrait à cette œuvre, les tentatives de colonisation eussent un plein succès. Il en fut tout autrement : — Dans le district deNetz, le gouvernement dépensa 180,000 thaler pour établir dans les villes et dans les campagnes 1218 familles, soit 4,629 colons. En 1798, l'installation de 4,378 immigrants dans la circonscription de Bromberg coûta au Trésor 183,975 thaler, soit 157 fr. 50 c. par tète. Ni l'un ni l'autre de ces essais n'ont réussi. Habitués à d'autres cultures et à vivre dans un autre milieu, la plupart de ces colons quittèrent bientôt le pays. Dans le grand-duché de Posen, treize colonies wurtembergeoises furent établies à la même époque. Les résultats n'ont pas été plus satisfaisants, malgré les dépenses considérables faites par le Trésor. On a calculé que cette expérience avait coûté environ 750 francs par tète de colon, 1,000 thaler par famille. Sous Frédéric- Guillaume III on a dépensé annuellement pour cette
colonisation 16,500 thaler pris sur les revenus de la province et en outre, de 1798 à 1807, on a fait 2,043,083 thaler de dépenses extraordinaires.
En définitive ces essais de colonisation n'ont pas réussi, seuls les artisans allemands établis dans les villes y sont restés.
L'administration prit dans le même temps un puissant moyen pour assurer la suprématie prussienne. Elle constitua d'un seul coup toute une aristocratie foncière. Il fut décidé que les vastes propriétés ecclésiastiques et royales serviraient à récompenser les services rendus à la maison du roi. De 1794 à 1798, de Hoym, chargé de l'administration de la Prusse méridionale, opéra cette répartition. Il fut plus tard accusé d'avoir plus favorisé ses amis personnels que les serviteurs du roi, et de Held, qui dut justifier l'accusation qu'il avait lancée contre de Hoym, dressa, en juin 1801, la liste des domaines qui avaient été donnés par de Hoym. Ce précieux document, connu sous le nom de registre noir, est une des pièces capitales de l'histoire de la germanisation du Grand-Duché de Posen1. Dans le seul département de Posen, on compte vingt-deux dona-
1 Le registre noir est intégralement reproduit dans un ouvrage publié à Leipzig en 1861 : Materialien zur Geschnhte polniscker J,andesthcile unter preussischer Veuvaltung. — C'est à ce même
travail que j'ai emprunté les renseignements sur l'immigration-
allemande avant le partage de la Pologne.
taires, presque tous ont reçu trois, cinq, sept, et jusqu'à onze et treize domaines distincts. Le comte de Lùttichau, un émigré danois, reçut treize domaines dans le département de Posen et huit dans celui de Kalisz, d'une valeur d'environ 800,000 thaier. L'auteur du rapport a soin d'ajouter que le comte de Lùttichau avait été choisi comme personne interposée et devait revendre ces terres à prix convenus, à des donataires qui ne voulaient pas paraître en nom dans l'affaire. Pour mieux masquer cette spoliation, l'administration fit pour chacune des terres des évaluations dérisoires que de Held a soin de rectifier. C'est ainsi que les onze domaines donnés au marquis de Lucchesini, ministre, et qui fut ambassadeur à Paris en 1801, ne furent évalués qu'à 151,000 thaler, tandis qu'une évaluation faite par les Tribunaux peu de temps après est de 500,000 thaler. La terre de Lagiewniki donnée au Major Brodowski et estimée 2,650 thaler fut vendue, en juin 1801, 25,000 thaler. Les dix domaines dans la région de Bomst offerts par le roi de Prusse au major de Hùnerbein, à l'occasion de son mariage avec une demoiselle d'honneur de la princesse Louise, sont estimés à 100,000 thaler, tandis que le revenu annuel était de 10,000 thaler. Toutes ces donations n'ont pas d'aussi louables motifs. Eisenberg, président de Cour à Berlin, chargé de
faire une enquête sur les actes de de Hoym qui avaient fini par soulever de graves mécontentements, reçut de de Hoym quatre domaines estimés 23,350 thaler et d'une valeur réelle de 40,000 thaler ; on prétend que ce fut un simple témoignage de gratitude pour l'indulgence dont il fit preuve en ces circonstances.
J'indique dans l'Annexe B les détails du registre noir pour le département de la Chambre de Posen et je me borne à mentionner les noms des donataires dans le département des Chambres de Kalisz et de Varsovie où de Hoym a fait une œuvre aussi néfaste pour la nation polonaise. Pour enlever aux Polonais jusqu'à l'espoir de reconquérir ces terres par leur travail, il fut interdit par deux rescrits royaux du 19 décembre 1*796 et du 27 janvier 1801, de vendre ces domaines et même de les affermer à des Polonais.