‹ Slaves et TeutonsChapitre 25 sur 42 · L'AVENIR DE LA POLOGNE D'OU LUI VIENDRA SON INDÉPENDANCE · texte numérisé non relu

L'AVENIR DE LA POLOGNE D'OU LUI VIENDRA SON INDÉPENDANCE

(Ce qui se dit en Pologne à ce sujet.)

Depuis un siècle les Polonais ont donné de leur sang plus que tous les peuples de l'Europe. Au moment où le troisième partage du royaume allait faire disparaître les derniers vestiges de la Pologne, Kosciuszko soutint une lutte mémorable où l'on vit comment doit mourir une nation qui n'a que des gloires dans son passé. Quand une génération, contrainte d'expier les fautes de ses devancières, sait tomber avec noblesse, elle impose au monde le respect, elle lègue de grands exemples à ses descendants et leur conserve le droit de réclamer un jour l'héritage dont la force seule les a

dépouillés.

Pendant les guerres du premier Empire, la légion dolonaise, rangée autour des aigles impériales, s'illustra sur tous les champs de bataille. En créant le grand-duché de Varsovie, Napoléon préparait à la France l'alliée la plus fidèle qu'elle pût avoir en Europe. Au moment de ses désastres il dut regretter cle ne pas en avoir fait un État puissant.

Alexandre Ier ne fut pas moins prodigue de promesses que Napoléon, il déclara que le partage de la Pologne avait été un attentat dont les conséquences morales n'avaient cessé de peser sur l'Europe et qu'il avait à cœur de le réparer par la formation d'un royaume jouissant d'une pleine autonomie. A l'entendre, la Russie seule pouvait mener à bien cette entreprise. Ces intentions bienveillantes parurent suspectes. Il était clair que le Tsar voulait avant tout empocher le prince de Metternich d'exécuter son plan et cle reformer un royaume de Pologne sous le patronage de l'Autriche. Aussi le congrès de Vienne ne permit pas à la Russie de s'annexer tout le territoire polonais ; il laissa la Galicie à l'Autriche et rendit à la Prusse le grand-duché de Posen. La Russie qui prit le reste eut néanmoins la plus grande partie du territoire polonais. Alexandre donna à cette province le titre de Royaume et la dota d'une constitution, d'une diète et d'une administration

distincte ; en même temps, il laissa les Polonais des provinces annexées (Lithuanie, Volhynie, Podolie, Ukraine) travailler librement au développement de leur nationalité. Le gouvernement russe resta dans ces dispositions pendant les quinze années qui suivirent.

Les souvenirs des guerres de Napoléon étaient encore vivaces, les idées libérales qui se faisaient jour en France sous la monarchie constitutionnelle se répandirent en Pologne. Il s'y forma un parti d'opposition qui devint une menace pour la politique russe. Les concessions des Tsars ne parurent plus suffisantes aux patriotes polonais. Ceux-ci comptaient toujours sur le secours des grandes puissances qui, au congrès devienne, s'étaient montrées sympathiques à leur pays et l'eussent reconstitué si la Russie n'eût pas été seule à en tirer profit. La révolution qui éclata à Paris en 1830 fut le signal du soulèvement. Pendant de longs mois l'armée insurrectionnelle lutta contre les Russes, croyant touj ours que la France et l'Angleterre lui viendraient en aide. Nicolas, empereur autoritaire s'il en fut, et qui se considérait comme le représentant en Europe du principe de la monarchie absolue, n'était pas homme à ménager les insurgés. Tous les privilèges des Polonais furent supprimés et l'usage de leur langue fut interdit. Le royaume de Pologne eut le

sort que l'Autriche infligea vingt ans plus tard à la Hongrie insurgée.

Alexandre II était, à son avènement, animé d'intentions bienveillantes à l'égard des Polonais. Wielopolski, administrateur du royaume, allait en obtenir un régime qui eût rendu l'autonomie administrative à la Pologne, quand soudain éclata la révolution de 1863. La répression fut atroce. Elle égala tout ce que la barbarie la plus sauvage a jamais pu imaginer. Le gouvernement laissé à ses propres inspirations n'eût pas osé pousser les choses à ce point. Ceux qui ont le pouvoir sont souvent retenus par la crainte d'amasser des haines et de provoquer de nouvelles crises. Malheureusement le parti russe qui se disait libéral, mais qui était révolutionnaire avant tout et rêvait l'anéantissement de la nationalité polonaise, devint l'âme de la répression et fit exécuter par Tcherkaski, Milutine et Samarine, son plan d'extermination.

On sait les atrocités qui furent alors commises par les Russes sur les Polonais,, par des Slaves sur des Slaves. Il n'y a certainement pas un Polonais noble ou paysan qui n'ait eu un père ou un frère pendu ou déporté en Sibérie, et qui le croirait? Moins de vingt ans ont suffi pour apaiser ces ressentiments et aujourd'hui, dans tout le royaume de Pologne, le Russe est certainement moins antipa-

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thique que l'Allemand. C'est que le sentiment patriotique chez le Polonais prime tous les autres et que les Russes qui se sont montrés assez barbares pour martyriser la Pologne sont restés impuissants pour la dénationaliser, tandis que les procédés des Prussiens, dans le grand-duché de Posen, et l'envahis-

soment du royaume de Pologne par les Allemands, ne laissent aucun doute sur le sort des Polonais du territoire russe le jour où les Prussiens seraient leurs maîtres.

Depuis nos désastres de 1870, les Polonais ont perdu tout espoir d'obtenir un appui de la France, et ils savent qu'ils ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes ; aussi ont-ils vivement souhaité un rapprochement avec la Russie. C'était leur intérêt, surtout devant la menace d'une guerre prochaine. — Qu'un conflit survienne entre l'Allemagne et la Russie, un nouveau partage du territoire polonais entre les deux Empires serait à coup sûr la question capitale du traité. Qu'on suppose la Prusse victorieuse, — hypothèse qui semble être la plus généralement admise par les Polonais, — avant de s'étendre le long de la mer Baltique, au-delà du Niémen, et de contester à la Russie la légitime possession des provinces baltiques, où la population allemande jouit d'une grande influence, les Prussiens ne manqueront pas de s'assurer tout le cours de la Vistule et de

reprendre le territoire qu'ils possédaient avant 1806 et qui comprenait Varsovie. Cette annexion leur procurerait de grands avantages économiques. — La Vistule, qui descend des Carpates, passe à Cracovie et à Varsovie et traverse des régions riches en bois et en céréales, devrait être un grand courant commercial et une source de prospérité pour la Prusse royale. Mais la Prusse ne dispose que du cours inférieur du fleuve, en aval de la. place forte de Thorn ; en amont ce fleuve appartient à la Russie. La ligne douanière et le système économique de la Russie sont des entraves à la circulation des produits qui pourraient profiter de cette grande voie navigable. Cette situation est anormale. L'annexion à la Prusse du royaume de Pologne jusqu'à la Vistule, transformerait les conditions économiques de toutes ces régions et donnerait à l'industrie prussienne, outre quelques millions de consommateurs, un pays où l'industrie et les mines sont déjà entre les mains d'Allemands.

L'intérêt économique de la Prusse est de toute évidence, il n'en est pas de même de son intérêt politique. Cette annexion peut présenter certains dangers. D'après la constitution de l'Empire d'Allemagne, il y a un député au Reichstag par 100,000 habitants. La représentation polonaise qui compte déjà dix-huit députés s'augmenterait certainement

d'un nombre notable de voix par suite de cette annexion. Il n'est pas probable qu'en face d'une situation parlementaire déjà difficile, le gouvernement de Berlin accroisse bénévolement ses embarras. On serait alors conduit à placer ce territoire sous un régime spécial et à lui refuser le droit d'être représenté au parlement. Ceux qui prétendent pénétrer les secrets du chancelier, croient que la cour de Berlin ne manquerait pas de former aux dépens de la Russie un petit royaume, vassal de l'Empire d'Allemagne, qui lui donnerait ses soldats, verserait ses ressources au budget impérial et ferait partie du Zollverein. — Couronne toute prête à offrir à tel petit roi des pays allemands, dont la Prusse jugerait nécessaire de s'annexer les états et qui trouverait là un dédommagement.

Les Polonais redoutent beaucoup cette combinaison. Le jour où elle serait réalisée, le gouvernement prussien ne manquerait pas de favoriser le développement des colonies agricoles allemandes; en outre, l'élément juif qui se fusionne peu à peu parmi les Polonais, deviendrait allemand dès que l'inliuence prussienne serait prépondérante; les Polonais de la Lithuanie et de la Ruthénie Blanche, qui resteraient sujets russes, étant séparés de leurs compatriotes, seraient livrés sans défense à la propagande russe. La Prusse ne manquerait pas de donner à cet État

polonais une configuration qui le priverait de toutes ressources économiques. Il végéterait alors dans un état perpétuel d'impuissance et de misère. Privé de tout rôle politique, il n'aurait aucune signification et ne pourrait jamais reprendre les traditions du passé. Cette combinaison équivaudrait pour les Polonais à un quatrième partage.

Les propriétaires fonciers trouveraient à l'annexion du royaume de Pologne à la Prusse l'avantage de ne plus payer de droits pour l'entrée de leurs blés en Allemagne, mais le préjudice serait incalculable pour la classe ouvrière qui trouve dans l'industrie ses moyens d'existence. Les usines déjà si nombreuses auxquelles le régime douanier russe assure le monopole du marché russe, seraient privées de ces débouchés; elles entreraient en concurrence avec l'industrie de toute l'Allemagne et finiraient par être ruinées. On a vu que depuis plusieurs années la classe moyenne prend un développement considérable en Pologne, grâce au progrès du commerce et de l'industrie. Cette transformation sociale est très favorable à l'avenir de la Pologne. Le progrès de cette classe moyenne, de ce tiers état, serait gravement compromis par la ruine de l'industrie.

Les Polonais ont longtemps tourné leurs regards vers Saint-Pétersbourg, pour voir si le salut leur

viendrait de la générosité des Tsars, mais ils ont été trop de fois déçus dans leurs espérances pour croire maintenant qu'il puisse entrer dans les vues du nouvel Empereur de reprendre la tradition de son grand-oncle. Cette politique était pourtant la seule que les Russes eussent à suivre. Le jour où les cinq millions de Polonais du royaume auraient obtenu quelques libertés, ils formeraient un centre d'attraction pour leurs frères de Prusse et d'Autriche; la tradition nationale pourrait être reprise et ce groupe finirait même par exercer sur tout le monde slave une grande influence. Peut-être parviendrait-il à prendre une place importante dans les conseils du Tsar et à imprimer une direction plus éclairée à la. politique russe. Il est incontestable que la Russie a un intérêt majeur à faire de la population polonaise l'avant-garde des Slaves en Europe et à s'en servir comme d'un rempart contre l'Allemagne.

On comprend donc que la cour de Berlin ne puisse voir qu'avec déplaisir toute mesure du gouvernement russe qui serait un adoucissement au sort des Polonais. Quelques concessions qu'elle puisse faire à ceux du grand-duché de Posen, comme avant tout sa politique est de poursuivre la germanisation de cette province, ce ne pourrait être que des mesures passagères ; ces concessions seraient retirées

aussitôt que les Polonais s'en serviraient pour fortifier leur nationalité. Au contraire, la plus mince promesse de la cour de Saint-Pétersbourg, la création d'une chaire de littérature polonaise à l'université de Varsovie, le rapatriement de quelques familles exilées, font naître chez eux de vagues espérances. La réalité dissipe bientôt ces illusions, mais malgré tout, les Polonais regardent toujours en haut et attendent le moment où l'aigle blanc, traversant leur ciel à tire d'aile, ira planer au-dessus du sanctuaire de Czestochowa où l'on vénère la reine de Pologne. Le pays a été trop de fois sauvé miraculeusement pour quïl soit permis à un Polonais de jamais désespérer du salut de sa race l.

i Un des obstacles les plus sérieux à un rapprochement entre les Polonais et les Russes est la question religieuse. Tant que le Gouvernement russe opprimera l'Égiise catholique et essaiera de lui imposer la tutelle administrative, l'antagonisme des deux peuples, qui représentent deux croyances et deux civilisations différentes, ne fera que s'accroître.

La cour de Saint-Pétersbourg a compris que la situation des catholiques du royaume de Pologne et surtout des provinces annexées était intolérable et M. de Butcniew a été déjà chargé une fois de négocier avec le Vatican. Le Saint Père a demandé que lou renonçât aux tentatives de substituer la langue russe à la langue polonaise dans les sermons, prières et chants du cuite catholique ; demande qui est d'autant plus fondée que dans l'Empire russe, tous les catholiques sont Polonais. Le délégué du Tsar iTa pu donner aucune garantie à ce sujet.

Le Pape demande en outre que Ton cesse de contraindra les catholiques de Podlachie qui sont du rite grec-uni [uniates) à recevoir le baptême schismatique, — le retour dans son diocèse de MBr Rzewuski, évêque sull'ragant de Varsovie, qui est en exil,

Il est regrettable que les Tsars, au lieu de réagir contre la haine aveugle de leurs sujets pour les Polonais et la manie des gens de Moscou de ne pas admettre qu'il puisse y avoir de Slaves en dehors des Russes, aient laissé passer l'heure favorable pour faire à la Pologne une situation sortable. Si la Russie s'entête dans son exclusivisme au point que les Polonais finissent par se convaincre qu'ils n'ont plus rien à attendre d'elle, comme le sacrifice de tout pour le salut du pays est encore l'aspiration dominante des masses, elles se tourneront, à l'heure décisive, vers toute autre puissance qui sera disposée à reformer un Etat polonais, môme aux conditions les plus onéreuses.

Avant de se résigner à son sort, un prisonnier tourne et retourne dans sa tète toutes les chances d'évasion. Les Polonais, bien qu'ils soient garrottés et gardés par trois geôliers, n'ont pas encore désespéré de recouvrer leur liberté. Il n'est pas une hypothèse, quelque singulière qu'elle puisse être, qu'ils n'aient imaginée. — Sait-on si quelque jour la Prusse, qui a déjà jeté l'Autriche sur les Slaves du sud, n'aura pas intérêt à l'ériger en tutrice des Slaves du nord. Si les armées austro-allemandes enlevaient à la Russie le royaume de Pologne, et

enfin pour Mer Felinski, archevêque de Varsovie, qui est interné en Sibérie depuis 1863, l'autorisation de se retirer à l'étranger.

une partie des anciennes provinces polonaises (Podolie, Wolhynie, Ukraïne), il se pourrait bien que la cour de Berlin, pour qui cette conquête serait peut-être un embarras, chargeât l'Autriche, qui a déjà en Galicie trois millions de Polonais, de constituer, au moyen de cette annexion, un nouveau groupe slave, qui isolerait l'Allemagne de la Russie. La Prusse aura un jour bien des sacrifices à demander à l'Autriche, il faut bien qu'elle trouve un moyen de la dédommager et il est peu probable que l'Autriche se contentera toujours de populations de la péninsule des Balkans aussi peu endurantes que les Herzégoviniens et les Albanais.

La Pologne se fera par François-Joseph. C'est une formule familière aux Polonais de Galicie et qui résume toutes leurs espérances. Cette idée fait déjà son chemin dans le royaume de Pologne. Il est temps que la Russie ménage ses Polonais, car si elle n'a rien fait pour eux, il se pourrait bien qu'en cas de guerre, à la nouvelle que la garnison de Cracovie a franchi les quelques kilomètres qui séparent cette ville de la frontière russe, tous les paysans du royaume vinssent à sa rencontre pour acclamer les Autrichiens libérateurs.

La Pologne n'a plus qu'à attendre son heure, à garder le dépôt sacré de ses traditions et à acquérir de nouvelles forces par le travail et l'économie. Il

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est contraire aux intérêts de la Prusse et de la Russie de toujours maltraiter ce peuple. L'Autriche a compris que le temps de la réconciliation avec les Polonais est venu, elle a pris les devants dans la voie des concessions. On se rappelle que Skobelew lui-même, alors qu'il prêchait la croisade contre les Allemands, avait fini par comprendre qu'il était temps pour les Russes de changer de procédés à l'égard des Polonais. Le discours qu'il prononça à Varsovie, au retour du voyage tapageur qu'il fit en Occident, était très explicite; il n'a pourtant pas paru suffisant au comte Pierre Koutouzow. On lira avec intérêt la réponse qu'il fit au général :

« II serait sage que la réconciliation du peuple » polonais avec la Russie s accomplît avant que » V heure de la guerre avec les Teutons, que vous » prédisez, ne sonne. Et ce n'est pas avec des » phrases plus ou moins galantes envers une nation » outragée dans ses aspirations les plus légitimes, » ni avec des compliments à l'adresse des officiers » polonais, dont la bravoure a de tout temps été » reconnue par l'histoire, que l'on parviendra à une » entente sérieuse avec cette nation. La Pologne » russe continue à subir le régime, ou, pour dire le » mot, le joug russe qui lui fut infligé le lendemain » de l'insurrection comme pays conquis par la force » militaire. L'organisation actuelle de la contrée ne

» contient môme pas la dose d'autonomie dont ce » pays jouissait au temps de l'empereur Nicolas Ier. » Ce n'est pas par des concessions et. des amabilités » envers tels ou tels personnages polonais, ou à telle » ou telle institution locale que l'on regagnera la » confiance, l'estime et les sympathies de la société » polonaise. Il faut pour cela le courage civil de » notre part pour avouer nos torts et nos fautes » envers les Polonais, sujets russes, la compréhen- » sion complète des grands intérêts vitaux qui » unissent la nation polonaise à la nation russe, » et leur indiquent un avenir commun, la ferme » résolution de préférer les intérêts politiques et » économiques de l'Etat russe aux rancunes histo- » riques et aux principes pseudo-nationaux. »

La guerre prochaine est aussi à l'ordre du jour en Allemagne, il paraît à chaque instant des brochures sur ce sujet. L'étude qui a eu le plus de retentissement est intitulée : Le théâtre de la guerre en Pologne : Étude géographique et militaire publiée à Hannover et signée Sarmaticus. En voici les principales conclusions :

« Si les armées austro-allemandes sont victorieuses, nous devons renoncer à tout avantage matériel. Nous ne pouvons demander ni cession de territoire, ni contribution de guerre. Le seul

avantage sera de rejeter la grande puissance slave dans ses anciennes limites et de former un État qui servirait comme de transition entre le centre germanique et VEst slave de V Europe. Ni la Prusse, ni l'Autriche ne sont disposées à s'étendre jusqu'à la Vistule, n'ayant pas intérêt à augmenter leur population slave d'autres Slaves dont le caractère national est aussi accentué que celui des Polonais. Il faudrait faire V essai d'un État polonais sagement limité vers l'Est, gouverné par unje maison princière de l'Ouest de l'Europe, peut-être par un prince cadet de la maison de Habsbourg et voir s'il serait viable. Les Polonais sont assurément plus attirés vers r Autriche-Hongrie, qui est un État polyglotte unissant déjà plusieurs nationalités, que vers l'Empire allemand qui est éminemment national.

v Si la nationalité polonaise est encore de force à constituer un État, elle pourra se développer tranquillement sous la protection de deux grandes puissances, la Prusse et l'Autriche. Les Allemands y trouveraient l'avantage de repousser les frontières douanières de la Russie et d'avoir entre eux et les Russes une limite bien définie. Les départements prussiens du littoral prendraient un nouvel essor, les plaines de la Vistule et de l'Oder retrouveraient la prospérité, enfin la Pologne serait mise en con-

%lt SLAVES ET TEUTONS

tact avec l'Occident par de nouvelles lignes de communication. — Une union commerciale, douanière et postale entre V Allemagne, V Autriche et la Pologne donnerait à ces trois pays la prédominance sur tous les marchés du monde. La Russie seule ferait les frais de cette transaction, car exclue des centres commerciaux de l'Europe centrale, elle n'aurait d'autre ressource que de s'étendre vers l'Asie. »

Dans une brochure publiée dernièrement à Leipzig sur le même sujet et dont on trouvera dans les annexes une analyse complète, l'auteur faisant allusion aux conclusions de Sarmaticus qu'on vient de lire dit : « Ce projet de fondation <Xun » État 'polonais pour le cadet de la maison de » Habsbourg, état qui servirait pour toujours de » mur entre l'Allemagne et la Russie, a gagné » beaucoup de partisans dans les cercles civils » et militaires d'Allemagne. Les Prussiens ayant » assuré la sécurité de leurs frontières seront sa- » tisfaits s'ils obtiennent simplement le rembour- » sèment de leurs dépenses. — L'Allemagne doit » laisser à l'Autriche son alliée tous les avantages » matériels, car toute la force de la jeune monar- » chie allemande doit être concentrée là où la » Sentinelle du Rhin, livrée à ses propres forces, » devra recommencer la lutte contre Y ennemi

» héréditaire qui menace ses idéales et saintes » conquêtes. »

Le dernier ouvrage allemand sur ce sujet est intitulé : — la Pologne, la Russie et l'état économique de l'Allemagne. — L'auteur affirme la nécessité absolue de la reconstitution d'une Pologne, qui engloberait les provinces de la Russie méridionale, s'étendrait au-delà du Dniepr et toucherait la mer Noire.

Ce n'est pas dfaujourd'hui que les Prussiens se préoccupent de la question polonaise. Déjà, avant la guerre de 1870, M. de Bismarck paraît avoir senti qu'il pourrait bien se produire telle éventualité qui rendrait nécessaire la reconstitution dune Pologne indépendante, et il ne pouvait manquer de désirer que ce royaume se reformât sous le patronage de la Prusse. Le dualisme austro-hongrois récemment inauguré pouvait servir de type ; pourquoi un compromis analogue à celui imaginé par M. le comte de Beust. en 1867, pour r Autriche- Hongrie ne pourrait-il pas un jour souder le nouveau royaume de Pologne au royaume de Prusse ou même à l'Empire d'Allemagne qui allait se constituer bientôt ? — On se rappelle que M. de Bismarck avait, dès cette époque, recommandé au Prince Fritz de faire apprendre à ses fils la langue polonaise.

Plus on va et plus l'opinion tend en Allemagne à la fondation d'un État polonais et quand les Russes comprendront enfin qu'il est de leur intérêt de prendre cette initiative, il sera trop tard.

Un revirement dans le système suivi jusqu'ici par les Russes à l'égard des Polonais est moins facile aujourd'hui qu'avant la guerre de Bulgarie; c'est du moins l'opinion de quelques bons esprits en Pologne. La Russie ne leur paraît déjà plus maîtresse de sa politique intérieure et ils croient 'que si elle voulait aujourd'hui donner au royaume de Pologne une autonomie administrative, cette mesure éveillerait les plus vives susceptibilités en Allemagne. M. de Bismarck n'est pas d'humeur à laisser les Russes organiser sur la Vistule des confins militaires, comme les autrichiens en avaient autrefois tout le long de leurs frontières pour se protéger contre les incursions des Turcs. Un État polonais, soutenu par la Russie et ayant à défendre lui-même son indépendance ne serait peut-être pas dangereux pour la Prusse, mais il serait bien gênant. Il entretiendrait une agilation continuelle parmi les Polonais du territoire prussien et serait toujours sur le pied de guerre. On ne bâtit rien de durable près d'une poudrière. Le Prussien veut un mur de séparation entre lui et son voisin le Russe, s'il le construit, il s'arrangera pour que ce soit un

mur de soutènement qui protège sa maison du côté de l'est; si au contraire il laisse son voisin l'entreprendre, il sait bien que les maçons moscovites vont élever un rempart, et qu'ils le couronneront de créneaux dont les embrasures seront tournées vers l'ouest. C'est ce que M. de Bismarck ne veut pas.

Tout développement de la Pologne en dehors de l'hégémonie allemande est considérée par les Prussiens comme une entrave à la marche du germanisme. Le roi Sigismond Ier, en donnant, en 1525, à son neveu Albrecht de Brandebourg la Prusse ducale à titre de fief, commit une faute grave. Il constitua, auprès de la Pologne, un État allemand, qui devait bientôt faire la loi à ses successeurs. Dès sa formation cette Prusse protestante fut la négation de la Pologne catholique, et les rois de Prusse n'ont pu saisir la direction de la politique dans le nord de l'Europe que le jour où la Pologne a commencé à décliner. C'est devenu une vérité traditionnelle en Prusse. Tous les gouvernements qui se succèdent à Berlin ont pour doctrine le maintien du morcellement de la Pologne. Avant l'insurrection de 1863, au moment où grâce à l'influence de la France, la Russie et l'Autriche étudiaient les concessions "possibles en faveur des Polonais, la Prusse déclara qu'elle enten-

dait rester étrangère à tout compromis. Mais voici bientôt le moment où il va falloir quand même faire quelque chose pour la Pologne, les Prussiens le sentent et ils auront soin de faire un État slave qui ne puisse jamais leur porter ombrage.

Si vous vous adressez à un Polonais modéré, connaissant bien le pays et que vous lui demandiez ce que l'on peut raisonnablement exiger dès à présent de la Russie, il vous répondra :

« Le gouvernement' russe devrait dès maintenant » rétablir dans le royaume de Pologne V usage de » la langue polonaise dans les écoles, les gym- » nases, les tribunaux et V administration locale, » et donner une pleine liberté à Vexercice de » la religion catholique. Il devrait sans tarder » prendre des mesures préparant, pour un pro- » chain avenir, une autonomie administrative » complète et sincère.

» Tous les Polonais verraient là un gage de » réconciliation. L'effet de ces concessions serait » immense ; et en cas de guerre entre la Prusse et » la Russie, il n'est pas douteux que tous les efforts » des Polonais seraient alors dirigés en vue du » succès des armées du Tsar. »

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Il y a cent ans, l'Europe a laissé commettre un crime de lèse-nation.

Ceux-là môme que Sobieski sauva de l'invasion des Turcs se partagèrent la Pologne.

On ne supprime pas impunément dans un guetapens une race en pleine sève, une nation de 14 millions d'hommes.

L'heure de l'expiation approche pour les copartageants.

La guerre prévue par Skobelew est toujours menaçante et serait un immense malheur pour l'Europe entière.

A la Conférence internationale de l'Arbitrage et de la Paix, qui vient d'avoir lieu à Bruxelles, M. Lasker, député au Reichstag, est venu applaudir aux efforts de ce Congrès pacifique et a dit : .

« Il faut regarder l'Allemagne comme la gar- » dienne de cette paix qu'on désire tant, car ce » n'est que dans ce but qu'elle s'est armée d'une » façon si formidable. »

Si le prince de Bismarck veut sincèrement cette qaix, et s'il craint de laisser après lui une succession aléatoire, il faut qu'il se décide à laver Fini puité de Frédéric II

Le Cliancelier de fer, prenant l'initiative de réunir les puissances intéressées, en vue de reconstituer un Etat polonais indépendant, c'est à peine croyable ; et c'est pourtant là une des chances les plus sérieuses qu'il y ait de conjurer la guerre.

FJN.

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