L'UNIVERSITÉ DE VARSOVIE ET SON INFLUENCE SUR L'ÉDUCATION NATIONALE
Il y a deux moyens de dénationaliser un pays. Le premier consiste à s'attaquer au paysan en s'emparant du sol, le second, à s'attaquer aux classes supérieures en détruisant chez elles la notion du devoir social.
Le premier moyen est le plus sûr. Quand on a dépouillé le paysan de la terre de ses pères et qu'il n'a plus d'autre ressource que d'être un simple manœuvre, on a définitivement triomphé d'une nation. Mais il faut des siècles pour une telle entreprise et, même réduit à cette triste condition, le paysan conserve encore longtemps ses usages et sa langue, et arrivé aux derniers échelons de la misère et de l'ignorance, la foi religieuse résiste encore en lui. Le dernier homme d'une race tombe avec le dernier prêtre.
Le second moyen est le plus rapide. Dès qu'on a réussi à ruiner la noblesse, à asservir le clergé, à éteindre chez les classes dirigeantes la notion du devoir social, l'amour du bien public, le respect des traditions, la passion de la gloire nationale, le peuple n'a plus qu'une vie factice. Il perd bientôt toute signification politique ; il est frappé au cœur.
Pendant des siècles la haute aristocratie et le clergé furent dans tous les pays les dépositaires des traditions nationales. Chaque fois que la noblesse est détruite ou dispersée, on peut dire que la nation a cessé d'exister politiquement. Au xive siècle, la noblesse bulgare, serbe, roumaine, tombe sous le cimeterre ottoman. A Mohacs, c'est le tour de la noblesse hongroise ; à la Montagne-Blanche la noblesse tchèque disparaît. C'est autant de peuples qui perdent pour des siècles leur indépendance. Plus tard, quand Marie-Thérèse veut dompter la Hongrie, elle attire à la cour de Vienne ce qu'il reste déjeunes magnats, leur fait contracter des mariages avec des Allemandes et essaye par ses faveurs de leur faire oublier ce qu'ils doivent à la patrie magyare.
Aujourd'hui les nations qui ont longtemps souffert, et qui, au milieu des épreuves, ont compris quels étaient les éléments essentiels à leur exis-
tence, ont reconnu le besoin de retrouver une aristocratie. La Hongrie a eu soin, il y a quinze ans, de ne pas laisser à l'écart les anciennes familles de magnats ; elle leur a rendu la situation qu'elles tenaient des vieilles constitutions du pays. Les prérogatives dont elles jouissent n'excitent pas la jalousie des masses et le Magyar le plus pauvre est fier de leur splendeur. En Bohême, les Tchèques, parvenus par la seule force de la démocratie à imposer leur programme à la cour de Vienne, entourent de tous les égards la noblesse de Bohême et lui rappellent au besoin que, malgré ses attaches allemandes, elle doit servir la cause tchèque.
Le clergé, pour qui toute nation comme tout individu a une mission providentielle à remplir, se montre partout le gardien des anciennes traditions. C'est un des éléments les plus forts pour maintenir les principes sociaux. En Hongrie, en Bohême, en Pologne, on lui réserve une large place dans la direction des affaires et son influence, loin d'être contestée, est considérée comme légitime et même nécessaire.
Ecraser la grande aristocratie et tuer l'influence du clergé sont donc les deux premiers articles de tout programme tendant à détruire l'esprit national.
Les peuples que les révolutions politiques ont
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privés de ces deux grandes forces sociales n'ont plus d'autres guides que certains esprits d'élite dont les circonstances ont facilité l'éclosion et qui ont été façonnés par le haut enseignement des universités. Dans les sociétés démocratiques, l'Université joue donc un rôle capital. Aussi les despotes, soit dans les monarchies, soit dans les républiques, ont toujours su mettre la main sur cette grande école des peuples.
Chaque génération apporte à un peuple une jeunesse pleine de sève et de grandes aspirations ; c'est parmi cette phalange que se trouvent les nobles caractères et les âmes généreuses destinés à prendre la place laissée vacante par les gentilshommes énervés qui ont renié les traditions de leurs ancêtres et déserté le poste que leur assignait le devoir social. L'université est le rendez-vous de ceux qui sentent en eux l'énergie nécessaire pour tracer leur sillon dans la vie. L'étude de la philosophie, de l'histoire, de la littérature et des sciences doit éveiller en ces esprits, encore à la recherche de leur voie, des sentiments élevés, des idées libérales, et l'amour du bien public. L'étudiant n'est pas encore arrivé à ce degré d'égoïsme sceptique qui l'empêche de se passionner pour sa patrie, quand il suit la marche glorieuse de son pays à travers les siècles. S'il fait la comparaison entre le présent et le passé,
et qu'il voie sa patrie avilie, sa race prête à périr, il creusera de lui-même les problèmes sociaux, cherchera le moyen d'arrêter ses compatriotes dans leur mouvement rétrograde et leur montrera la voie qu'ils doivent suivre. Le réveil de l'esprit national pendant ce siècle n'a pas d'autre cause.
Un gouvernement, qui veut empêcher une tradition nationale de se reformer, doit donc avant tout s'emparer de l'université qui est la grande école d'éducation. Il veillera à la rédaction des programmes, marquera la tendance de l'enseignement, désignera pour les chaires des professeurs qui soient à sa discrétion. Il leur interdira l'usage de la langue maternelle des étudiants, les obligera à parler la langue officielle. On devra taire dans les leçons tout ce qui peut réveiller le sentiment patriotique ; au besoin on faussera l'histoire et on fera à tout propos le dénigrement du passé. Malgré tout il pourrait arriver qu'il y eût parmi les élèves des esprits élevés, ardents dans la recherche de la vérité, sur lesquels ces manœuvres n'auraient pas de prise. Pour enlever à ceux-là toute velléité de s'occuper des intérêts nationaux, les professeurs s'appliqueront à fausser l'âme pour pouvoir plus facilement fausser le jugement de ces esprits indépendants.
Des hommes comme Palacki, Jugmann, Safarik, Rieger sont gênants pour un gouvernement. Que de tracas un pouvoir despotique aurait évités, si au temps de leur jeunesse, il avait pu tuer dans ces âmes l'amour du pays. Désintéressés, apôtres, aimant le peuple, cherchant la gloire, ils ont pu faire de grandes choses et relever leur pays ; sceptiques, égoïstes, à la recherche du bienêtre et des jouissances faciles, ils n'eussent rien fait pour la Bohème et les Tchèques n'existeraient plus.
Les Russes ont compris tout cela; ils ont organisé l'université de Varsovie en conséquence. Sur 1,112 étudiants il y a 800 catholiques, tous Polonais. L'enseignement y est donné en langue russe. Tous les professeurs sont Russes ou dévoués corps et âmes à la politique russe. La haine de tout ce qui est Polonais est le brevet moral indispensable pour occuper une chaire, et dans le choix des professeurs, l'autorité s'applique à désigner ceux qui ont les tendances les plus positivistes. L'intérêt matériel, le but utilitaire, le mépris des traditions, l'étude de la science, non pour la science elle-même mais comme moyen de faire fortune, les jouissances immédiates, telle est l'essence de l'enseignement ûans toutes les branches. La philosophie matérialiste dissout peu à peu chez les élèves tous les
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germes de patriotisme. La religion, l'esprit de famille, ne sont plus que des conventions dont le progrès a montré la fausseté. On emprunte à l'Allemagne tout ce qu'elle a de plus dissolvant. Le catéchisme matérialiste de M. Bùchner est plus répandu en Russie qu'en Allemagne, il est devenu le credo de la jeunesse russe. Il semble même que le ministre ait pris à tâche de doter la Pologne, pour l'éducation de la jeunesse, des professeurs dont les doctrines ont le plus d'affinité avec le nihilisme.
La société polonaise déplore ces tendances. Déjà les esprits clairvoyants remarquent que le système d'éducation russe produit ses effets. Beaucoup de jeunes gens songent avant tout à gagner de l'argent et, comme par un reste de pudeur, ils s'excusent de cet unique souci sur la nécessité de reconquérir une position sociale. A force de répéter que les Polonais n'ont été jusqu'ici que des Hamlets ou des Don-Quichottes, on a fini par convaincre la jeunesse que les grands poètes nationaux sont des utopistes, que Jules Slowacki est un exalté. Le temps viendra peut-être où Kosciuszko ne sera plus regardé que comme un aventurier. Le goût des études économiques et sociales disparaît peu à peu. Le journalisme envahit tout. Les points de vue étroits et mesquins prennent la
plus grande place dans les préoccupations journalières l.
Autrefois, la jeunesse polonaise allait suivre les cours des universités de Padoue, de Prague, de Paris ; revenue en Pologne, elle restait en contact avec la civilisation occidentale dont elle prenait les idées ; de là chez les Polonais une tendance profondément distincte de celle des Russes. Ceux-ci pour supprimer tout contact avec ce qu'ils appellent l'occident pourri, non seulement ont élevé un mur de Chine tout le long de la frontière, empêchant ainsi tout livre et tout journal indépendant de pénétrer dans l'Empire et ne laissant passer que les produits les plus malsains de la littérature et de la philosophie étrangères ; mais ils ont été jusqu'à interdire à la jeunesse polonaise de sortir de l'Empire. De dix ans à vingt-un ans, on ne pouvait naguère obtenir de passeports. En cas de maladie il fallait une faveur spéciale de l'Empereur; depuis un an le gouverneur général du royaume de Pologne peut en accorder, mais avec interdiction d'étudier à l'étranger. — Aux universités de Saint-Pétersbourg et de Moscou, les étudiants polonais sont nombreux et
1 Tous les Polonais ne jugent pas aussi sévèrement la jeunesse de Varsovie. Beaucoup l'excusent, car la situation d'un grand nombre d'étudiants, même boursiers, est si précaire qu'ils sont obligés la plupart du temps pour vivre de donner des leçons ou de faire des traductions pour les journaux.
ils font camp à part ; à l'université de Dorpat et à l'école polytechnique de Riga, où la tendance est allemande, les élèves polonais sont presque tous des fils de marchands.
Il paraît qu'à Dorpat il se produit un fait assez singulier. Les étudiants en théologie protestante, boursiers du royaume de Pologne et pour la plupart fils de colons allemands des environs de Kalisz, arrivent à l'université très imbus des idées allemandes* mais au contact des élèves polonais des autres facultés, ils finissent par prendre avec ardeur fait et cause pour la Pologne. Le même changement s'opère chez les juifs polonais et lithuaniens.
Il faut rappeler ici que dans les diverses universités de l'empire de Russie, le gouvernement a limité au dixième des étudiants le nombre des élèves polonais admis à suivre les cours.
L'université de Varsovie a passé par toutes ies vicissitudes de la politique. Supprimée en 1832, elle fut rétablie en 1862 par le marquis Wielopolski comme école principale polonaise. En 1867, elle fut transformée en université russe et elle comptait alors 1,600 élèves. L'interdiction de la langue polonaise et l'incapacité notoire de certains professeurs, ont amené la décadence de cette institution. En 1877 elle ne comptait plus que 643 étudiants; cette année,
sur 1,112 élèves, les Polonais sont au nombre de 800 : 22 pour les lettres, 125 pour les sciences, 224 pour le droit, 429 pour la médecine1. Le nombre considérable des élèves en médecine s'explique, comme pour l'université de Breslau, par l'impossibilité où sont les Polonais d'obtenir des fonctions publiques, ce qui les force à chercher une carrière indépendante.
L'enseignement est très inférieur, il ne cadre en rien avec les aptitudes de la jeunesse polonaise ; les procédés des écoles byzantines sont le fond de toutes les méthodes. Aussi les meilleurs esprits pensentils qu'il serait préférable d'envoyer les élèves à Moscou ou à Saint-Pétersbourg ; là du moins en face d'un élément étranger et hostile à leur pays, il pourrait se produire chez eux une réaction, tandis que sur le sol natal les idées matérialistes s'infiltrent peu à peu et atrophient leurs âmes. On compte 174 juifs à l'université de Varsovie, c'est parmi eux que les doctrines positivistes trouvent le plus d'adeptes. Les schismatiques russes sont au nombre de 98, la plupart fils de popes, gens déclassés, pour lesquels ne s'offre, au terme de leurs études, aucune position sortable; ils ne sont pas vus d'un bon œil
i Voir l'intéressant tableau (annexe F) qui donne, pour chaque faculté de l'Université de Varsovie, le nombre des étudiants catholiques, protestants, schismatiques et juifs.
par la société polonaise qui redoute leur contact pour la jeunesse. Cet enseignement qui n'a aucun principe pour base, prépare à la Russie toute une classe de mécontents prête à précipiter un désastre dont elle saura tirer parti.
Aai mois de mars dernier, il y eut dans tout le monde polonais un mouvement de surprise. On apprit que le gouvernement russe allait créer une chaire de littérature polonaise à l'université de Varsovie. Un Polonais, M. Chmielowski, fut désigné pour ce cours. Sa valeur littéraire n'est pas contestée, mais comme il a manifesté d'une manière ostensible sa tendance russe dans une histoire de la littérature où l'on retrouve les idées émises sur la littérature slave, par MM. Spasowicz et Pypine, les Polonais n'ont vu là qu'une demi-concession. Aux termes du décret impérial qui est intervenu, le titulaire de la chaire ne sera pas professeur, mais seulement lecteur. Quant au cours lui-même, après de longues discussions, le gouvern ment a prescrit l'emploi de la langue russe. Dans ces conditions M. Chmielowski a refusé le poste auquel il était appelé et le ministre a chargé deux professeurs
russes de l'université de Varsovie d'occuper la chaire de littérature polonaise. M. Budilowicz, qui n'est autre que l'agitateur panslaviste que le grand procès politique de Lemberg, en juin dernier, a rendu célèbre et M. Makuszew. Le premier fera l'histoire de la littérature polonaise jusqu'au seizième siècle, le second traitera les trois derniers siècles. Enfin, M. Théodore Wierzbowski, auteur de divers travaux sur l'histoire de la Pologne, vient d'être autorisé à lire en polonais quelques fragments de la littérature.
Cette solution n'a pas surpris les Polonais. C'est toujours le même procédé. Le gouvernement fait une promesse, les Polonais tressaillent et l'Europe stupéfaite applaudit au libéralisme des Russes. Une fois l'effet produit, le ministre discute le mode d'exécution de la mesure, revient peu à peu sur las concessions faites, et en définitive rien n'est changé. Je me trompe, cette fois deux professeurs russes viennent d'obtenir des sinécures et de nouveaux émoluments.
En Russie, la censure est impitoyable. Aux frontières, tout imprimé est suspect ; tout journal est saisi ; tout livre, même classique, qui contient un seul mot qui ne soit pas conforme à la doctrine gouvernementale est confisqué. Le Figaro est le seul journal français jugé inoffensif et qu'on soit certain de trouver partout. Les consuls des diverses puissances jouissent seuls du précieux privilège de recevoir des plis intacts ; c'est certainement la prérogative qu'ils apprécient le plus. La plupart des journaux allemands se trouvent dans les cafés, mais de grandes taches d'encre d'imprimerie couvrent des colonnes entières, il est rare qu'une feuille pénètre dans l'Empire sans être ainsi maculée par la censure.
On voit qu'il n'y a pas de presse en Russie, car
il n'y a pas de presse là où l'écrivain n'a pas le droit de discuter librement les intérêts politiques et économiques en vue d'éclairer l'opinion publique.
L'apologie du gouvernement est la seule littérature politique qui soit autorisée. Un journaliste serait mal venu à critiquer un acte administratif ou à donner des informations de nature à soulever la moindre question politique ; la censure renverrait au bureau du journal les épreuves successives couvertes de ratures, si elle n'en interdisait pas complètement la publication. Un poète qui s'était permis de qualifier Néron de tyran m'a dit qu'il avait été prié de changer la rime et de trouver un mot moins offensant, attendu que c'était une atteinte à la majesté du Tsar que de traiter de la sorte un empereur. . . Quand le zèle bureaucratique arrive à ces extrêmes, le grotesque l'emporte sur l'odieux.
La presse polonaise est plus particulièrement <en butte aux tracasseries de ce genre. Entre chaque ligne la censure cherche une allusion. Il faut un graricl courage et une parfaite habileté pour tenir une plume à Varsovie. Mais il y a une telle vitalité dans l'élément polonais de cette ville et une si grande activité économique qu'en dépit de toutes les entraves plusieurs journaux
importants ont trouvé moyen de se maintenir. Journaux politiques. — Il faut citer en première ligne la Gazeta Warszawsha l (Gazette de Varsovie) qui représente les tendances conservatrices de cette petite noblesse de province (szlachta), qui vit dans ses domaines, administre elle-même ses terres, forme le fond de l'aristocratie polonaise, et qui compte près de dix mille familles dans le royaume de Pologne. Le Wiek 2 (le Siècle) défend les mêmes intérêts avec beaucoup de hardiesse et avec une tendance religieuse plus accentuée. Le Slowo (la Parole), organe des conservateurs libéraux, s'adresse aux mêmes lecteurs. Toutefois, son directeur, M. Sienkiewicz, romancier bien connu par les nouvelles qu'il publie sous le pseudonyme de Litwos (le vieux Lithuanien) donne à cette feuille un caractère positiviste, inconnu jusqu'ici dans le journalisme polonais, — l'étude objective des faits, le réalisme s'imposant en tout et excluant toute préoccupation de l'idéal. Avec M. Sienkiewicz, le naturalisme vient de faire son entrée dans la littérature
1 La Gazette de Varsovie est le plus ancien journal polonais. Elle a été créée au siècle dernier, par un jésuite, le P. Luskina, et depuis plus de cent ans elle est la propriété de la famille de Leszuiowski. Son directeur est M. Kenijr, l'un des plus éminents publicistes polonais. Cette feuille est à la fois modérée et progressiste, et est universellement estimée.
* Le Siècle a pour rédacteur en chef M. Zaleski, avocat.
polonaise, renversant toutes les traditions idéalistes que, pendant plus de quarante ans, Kraszewski, poète et romancier si fécond, avait soutenues avec tant de gloire.
La petite noblesse de province est abondamment pourvue par ces trois feuilles qui ont ensemble un tirage supérieur à dix mille exemplaires. Chaque gentilhomme a donc son journal politique.
Citons encore Y Écho qui n'a pas de tendance bien définie et doit à sa neutralité de ne compter que des amis — 4,000 lecteurs ; la Bibliothèque de Varsovie, et la Niwa (la plaine), revues analogues au Correspondant, très lues, très estimées et dont les tendances sont conservatrices et catholiques.
Journaux d'informations. — En première ligne, on doit citer le Kurjer Warszawshi l (Courrier de Varsovie), rédigé sur le modèle des journaux américains : la nouvelle quotidienne, les télégrammes, les annonces. Il est à Varsovie ce que le Tagblatt est à Vienne. Il est lu surtout dans la ville ; sur 21,000 abonnés, 18,000 sont de Varsovie. C'est une des plus anciennes feuilles du royaume de Pologne et le caractère même de sa rédaction lui a permis de vivre à une époque où le ciseau des censeurs a
1 Le Courrier de Varsovie a pjur principaux rédacteurs MM. Szymanowski et Czapelski.
coupé les ailes à tout organe politique. On peut citer encore pour mémoire le Kurjer Codzienny (Courrier quotidien) qui essaie de marcher sur les traces du Courrier de Varsovie. Il nage entre deux eaux, fait du positivisme à outrance, mais n'a qu'un très petit nombre de lecteurs. Le Karjer Poranny (Courrier du matin) est le journal des faits divers, des sinistres, des nouvelles à sensation ; il est bondé d'annonces.
Journaux commerciaux. — La Gazeta Polsha l (Gazette polonaise) s'occupe surtout des intérêts économiques et agricoles et fait passer la politique au second rang ; elle est la propriété de M. Kronenberg, banquier. Dans le même ordre d'idées, la Gazeta handlowa (Gazette du Commerce) qui est l'organe d'un groupe d'israélites ; et les Nowiny (les Nouvelles), journal des intérêts matériels, qui appartient aussi à des juifs. Les Nowiny, la Prawda 2 (la Vérité) et la Przeglad Tygodniowy (Revue de la semaine) sont des organes radicaux de la nuance la plus accentuée 3. Le radicalisme fait journellement des adeptes dans le royaume de Po-
1 La Gazette Polonaise a été fondée par M. Kraszewski et est dirigée par M. Léo, avocat.
1 La Vérité a pour rédacteur en chef M. Okonski, qui écrit sous le pseudonyme de Swietochowski.
3 Ces trois journaux sont les feuilles préférées des étudiants de l'Université.
logne ; c'est le résultat des doctrines nihilistes qui s'infiltrent dans les classes ouvrières par le contact des Russes et des idées socialistes qu'apportent avec eux les Allemands. On s'étonnera que les Russes tolèrent des journaux qui insinuent en Pologne les idées qu'ils sont obligés de combattre en Russie. Cette contradiction peut s'expliquer. Les Russes redoutent plus pour la Pologne la tradition polonaise catholique que les tendances socialistes ; incapables de russifier le rojaume tant que la population est conservatrice, ils voient avec plaisir les feuilles radicales démoraliser les masses; ils savent qu'ils viendront alors plus facilement à bout de la race polonaise.
Il existe encore d'autres publications qui méritent d'être mentionnées. Je me borne à une simple nomenclature :
VAtheneum, la plus importante des revues de Varsovie, fondée par M. Spasowicz, l'avocat le plus distingué de Saint-Pétersbourg et dirigée par M. Chmielowski.
La Kronïka rodzinna (chronique de la famille) a pour rédacteur en chef, le poëte Odyniec, l'ami de Mickiewicz.
Le Przeglad hatolichi (revue catholique) est exclusivement consacré aux intérêts religieux.
Le Zwiastun (le prophète); revue protestante créée par le pasteur Otto.
Vlzraelita, revue israélite progressiste, dirigée par M. Peltin. — Il existe aussi une feuille talmudiste en jargon juif.
Journaux illustrés : Tygodnïk illastrowany
(l'Hebdomadaire illustré). — Tygodnih poioszechny (l'Hebdomadaire universel). — Klosy (les épis), c'est le plus répandu. — Blaszcz (le lierre). — Zorza (l'aurore).
Il y a, en outre, un grand nombre de revues scientifiques, littéraires, médicales, agricoles, écrites en polonais.
Les journaux polonais sont aussi très nombreux en province, mais ils sont soumis à une censure plus capricieuse encore que celle de Varsovie et la mauvaise administration des postes rurales est une entrave continuelle à leur progrès.
Les journalistes de Varsovie ont un mérite rare en Russie. Ils ont les mains nettes et ne connaissent d'autres roubles que ceux payés par leurs abonnés. On ne saurait comparer leur situation à celle faite à leurs confrères dans les autres pays. En butte aux tracasseries de l'administration, ils n'ont pour arme que leur plume, et encore la censure la brise-t-elle chaque jour; ils se plaignent de ne recevoir aucun secours de l's&'istocratie polonaise
dont ils servent la cause et dont l'intérêt véritable serait de les seconder. En revanche, l'aristocratie reproche à plusieurs de ces journalistes de critiquer à tout propos les efforts qu'elle fait pour améliorer le sort des travailleurs et pour aider les indigents. Cette façon de se créer aux dépens des riches une popularité dans la classe ouvrière peut éveiller dans les masses des sentiments de jalousie et est très préjudiciable à la paix sociale et à la cause polonaise.
Avant l'insurrection de 1863, il y avait en Russie plusieurs journaux polonais, notamment le Tygodnih Petersburgshi, journal hebdomadaire, et le Slowo, à Saint-Pétersbourg, le Courrier de Wilno, à Wilna ; pour la première fois, depuis cette époque, il vient d'apparaître un journal polonais en Russie, \eKraj{\e Pays), que M. Pilz, ancien rédacteur des Nowiny, a été autorisé à publier à Saint-Pétersbourg. Il faut rapprocher de ce fait l'ouverture d'un nouveau théâtre polonais à Oranienbaum, près de Saint-Pétersbourg. Cette dernière ville en a déjà un et il est question d'en créer un autre à Moscou. Ce sont là les premiers symptômes d'un changement de système de la part des Russes. Auront-ils l'habileté d'aller plus loin dans cette voie?