‹ Slaves et Teutons: notes et impressions de voyage (volume 2)Chapitre 37 sur 55 · L'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

L'ÉMIGRATION

Dans la période décennale de 1872 à 1881, *730,000 émigrants ont quitté le sol allemand pour TAmérique. Les chiflfres de ces deux dernières années sont les plus forts, 106,190 émigrants en 1880 et 210,547 en 1881. La Prusse entre pour 131,912 âmes dans le nombre des émigrants, en 1881, dont 25,027 pour la Poméranie, 23,045 pour la province de Prusse occidentale, 21,S1âpourlegrandrduché de Posen, 5,557 seulement pour la Silésie.

L'émigration a été si forte pour la Posnanie pendant les années qui ont suivi la guerre, qu'en cinq ans, de 1871 à 1875, la population de la Posnanie n'a augmenté que de 22,241 âmes, soit 0,35 pour cent par an. La persécution religieuse, l'introduction de la langue allemande dans les écoles, et surtout la crainte du service militaire sont les prin-

l'émigration 18i

cipales causes d'une aussi forte émigration. De ISIS à 1880 rémigration a été moindre et la population s'est accrue de 94,800 âmes, soit 1,17 pour cent par an, tandis que l'accroissement dans toute la Prusse n'a été que de 1,14 pour cent.

Bien que le paysan soit très pauvre et que la population soit très dense dans la Silésie supérieure, il n'y a qu'un bien petit nombre d'émigrants. Ce ne sont pas d'ailleurs les plus pauvres qui peuvent émigrer, il faut avoir quelques ressources pour aller tenter la fortune en Amérique. En outre, les populations de la Silésie supérieure trouvent facilement du travail dans les industries du district de Beuthen et les ouvriers qui vont travailler aux mines dans d'autres parties de l'Allemagne reviennent toujours à leurs villages.

Le gouvernement paraît dans ces régions assez indifférent à la propagande des courtiers d'agences d'émigration, car le départ des Polonais seconde singulièrement ses plans. La place laissée libre peut être aussitôt prise par des colons allemands.

Les Polonais d'Autriche n'émigrent que bien rarement. C'est dans les districts de Pilzno, Tarnow et Bochnia qu'on constate le plus de départs, et si les compagnies n'avaient pas des agents juifs et polonais dans ces localités, le paysan ne penserait pas à s'expatrier. 11 s'en va parce que la terre est très

\9i SLAYKS KT TKBTdNS

aorcelée, que te prix en est relatÎTemeitt cher, et qn'il espère avec la somme qyCû retirera de cette Tente faire de belles opérations en Amérique.

Beaucoup de Potonaîs de la Posnanie et de la Prusse occidentale vont chi^rcher du traTaU sur le sol alkmand. On peut éraloer cette pc^utation flottante i une centaine ée mille ou¥rieni. A Berlin, il y en a plus de trente mille ; le reste, fiemplit les usines de Westpbalie et de la pro- Ttaice Rlkéaane. A Essen, Bocbum^ Dortmund, Oetaenkirdien on les comf^e par mittîeiii. On en trouve aussi beaucoup dans la proriaoe de Saxe, dans le Hanorre et dans les ports de la Baltique. Ces ouTriers polonais, Irien qu'ils soient prîTés dans ces provinces allemandes de prêtres sachant leur langue et qu'ils soient tout à £ût dépaysés, ne se trompent pas aux élections et savent bien voter pour le candidat allemand catiioliqne* Cest grâce à leurs voix, de Taveu même des journaux catholique» allemands, que plusieurs députés du centre ont été élus dernièrement, et même dans des circonscriptions qui n'avaient eu jusque là que des députés libéraux non catholiques (Test à ces ouvriers polonais que riUnstre ban» de Sdkorletner-Alst, chef du parti catholique, d<»t son élection.

LES POLOXAIS DE LA. PBUSSS BOTALE

La province de Prusse occidentale (Danzig) est aussi appelée Prusse royale, parce qu'ayant été reconquise par les Polonais sur les chevaliers teutoniques, au xv« siècle, elle fit partie de l'ancien royaume de Pologne jusqu'au premier partage. La province de Prusse orientale (Kœnigsberg) ou Prusse ducale fut alors laissée à l'ordre teutonique, mais sous la suzeraineté de la Pologne, et fut convertie, en 1525, en un Duché séculier par Albrecht de Brandebourg. Ses successeurs et les Margraves, électeurs de Brandebourg, qui en prirent possession en 1618, s'intitulaient ducs de Prusse, et jusqu'en 1657 durent prêter hommage au roi de Pologne pour ce fief ^ .

1 On verra à Paris, an Sabn de 1883, le nouveau tableau du célèbre peintre polonais Matejko, qui consacre ce souvenir. — LHom^noêe prussien (Hold pruski). — L'artiste en a fait don à la ville de CTracovie.

La Prusse royale avait, en 1880, 1,405,898 liabitants, et la Prusse ducale, 1,933,936 habitants.

En 1871, les statisticiens allemands estimaient à 800,000 le nombre des Polonais dans ces deux provinces. On sera bien près de la vérité en les comptant actuellement pour 1,100,000.

Dans la Prusse royale surtout, l'élément polonais catholique est très fort, car sur 12 sièges au Reichstag, les Polonais en ont 6, et peu s'en est fallu qu'ils n'en aient gagné 2 de plus. — Dans la Prusse ducale la moitié au moins des catholiques de Warmie (région au sud de Kœnigsberg) est de nationalité polonaise. Le long de la frontière du royaume de Pologne, dans la Mazôvie dont la principale ville est Luck, il y a environ 400,000 Polonais protestants. Ayant la môme religion que les Allemands, ils avaient toujours fait cause commune avec eux, mais, depuis qu'on a imposé l'emploi de la langue allemande dans les écoles primaires, le sentiment national semble s'être réveillé chez les Mazures et ils commencent à avoir conscience de leur individualité.

Si on mentionne les Cassoubes, qui sont à l'ouest de Danzig et dont il sera question plus loin, on connaîtra les divers groupes slaves des provinces de Prusse orientale et occidentale ; mais c'est dans

LA LUTT£ EN PRUSSB BOTALU 185

la Prusse royale, au nord de Thori, sur toute la rive droite de la Vistule, que rélémônt polonais a le plus de vitalité. L'esprit national y a fait tout à coup de rapides progrès et on Voit par là ce qui pourrait arriver dans les autres groupes slaves de la Prusse, si la question nationale polonaise venait à se poser.

Il y a quelques années, cette contrée était encore considérée comme pays allemand. Jusqu'en 1846, rien ne pouvait laisser croire en effet que les Polonais de cette région sauraient jamais secouer leur torpeur. On parlait bien encore le polonais dans le peuple, mais la noblesse se servait habituellement de la langue allemande. En 1846, il y eut un peu d'agitation et on fit quelques arrestations à Danzig, à Tliorn et à Culm. L'insurrection qui éclata en 1848 dans le Grand-Duché contribua à réveiller le sentiment national dans la Prusse royale. La noblesse polonaise se retrouva et encouragea ces tendances. Citons les familles les plus en vue : Sierakowski, Czarlinski, Ossowski, Lyskowski, Rybinski, comtes Czapski, Dzialowski, Komierowski, Donimirski, Ealkstein, Slaski. L'élément polonais a ici une certaine vitalité, puisque cette province a envoyé dernièrement au Reichstag six députés polonais sur douze représentants. Jusqu'aux dernières élections, les Polonais de la Prusse royale n'avaient pu

486 SLATBS BT TEUTONS

obtenir q!ie qiMm si^es • . Ce progrès indhiae un réveil chez les ^onais de cette région. On s'en est ému à Cracovîe. M. le comte Stanislaw Tarnowski, professeur dTiistoire de la littérature à TUniversité de Cracovie, a fait dernièrement dans cette contrée nn voyage dont il a rendu compte dans la Revue Polonaise (Przeglad Polski, février 1882), sous le titre Prusse Royale. Il indique comment ce pays autrefois polonais a été peu à peu envahi par les Allemands. Les renseignements qui suivent sont empruntés à ce travail.

Cette contrée a été une des premières envahie par les Allemands. En Grande-Pologne, Tinvasion n'est devenue dangereuse que sous la domination prussienne; dans la Prusse royale, il faut remonter jusqu'aux chevaliers teutoniques pour voii* s'installer les premiers colons allemands et hollandais ; les nouveaux venus construisirent leurs maisons sur le type des habitations polonaises, mais empruntèrent pour les églises le style des couvents de Danzig.

Dans la Grande-Pologne, les Prussiens ont changé officiellement, encore dahs ces derniers temps, les noms polonais de beaucoup de villages en noms alle-

* Voir rasnexe C — Béputation polonaise.

LA LUTTB BIT PKUSSS ROYALE 187

manàsS mais dans la Prusse roydrtai noms allemands de diyerses localités somi de drte très ancienne. Le nom polonais de Szen^iza n^est pas autre gne Scbœn viese ; Waplewo n'a pas une consonnance polonaise^ ce village tire son nom de Wappei, dieyalîer teutoniqoe qnl passe pour^rayoîr fondé; Kîszpork doit venir dn mot allemand Christbarg.

L'annexion de cette proTÎnce à la Pologne dans la seconde moitié du xv^ siédte n'arrêta pas Finrasioii. Les Allemands ne cessèrent pas d*af« fluer dans les villes et sy installèrent déônitiTement. Quand les rots de Prusse s'annexèrent la Prusse royale, lors du premier démembrement de la Pologne, le gouTemement aida de tout son pouvoir la colonisation. Les Allemands des villes se répandirent dans les campagnes, achetant partout des terres aux Polonais. Ce système, le plus efficace pour dénationaliser un pays, réussit singulièrement dans la Prusse royale ; ainsi, dans le district de Mari«awerder (en polonais Kwidzyn), il ne reste plus que dix propriétaires fonciers d'origine polonaise.

Aujourd'hui la vie polonaise n'a plus de refuge que dans un certain nombre de villages et de fermes, et on peut se livrer à Berlin à des calculs précis sur

^ Strzeszyno a été changé en Sedan, Stneszynko en Wortb, Chwalkowo en Weissenburg, Gniewkowo en Argenau, Kisz- \umo en Welnan, Tnemeuso en Tremeesen

ItfS SLAVES BT TEUTONS

la durée possible de la résistance. La période la plas désastreuse fut de 1815 à 1830. Les guerres de Napoléon avaient ruiné en grande partie la Prusse royale. Toutes les transactions furent arrêtées; les propriétaires auxquels le Gouvernement avait ouvert autrefois un large crédit n'étaient pas en état de les rembourser. L'administration, pour aider les cultivateurs à passer la crise, accorda de longs d^ais pour le paiement des intérêts, de plus, on donna à la province une subvention de deux millions de thaler. M. Schon, président de la régence de Marienwerder, comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de cette situation pour assurer la suprématie des Allemands . La population des villes étant en grande partie allemande, il eut soin de répartir entre elles la subvention ; puis sans observer les délais accordés par le Gouvernement, il exigea immédiatement des propriétaires polonais tout l'arriéré, sous peine d'expropriation. En même temps on créa toutes les entraves possibles pour empêcher d'autres Polonais de racheter ceis terres. Le partage des biens communaux et Fabolition immédiate des servitudes amenèrent des changements subits dans les exploitations agricoles, ce qui acheva la ruine d'un grand nombre de petits propriétaires ; les Allemands surent profiter de l'occasion.

A partir de 1830, les Polonais commencèrent à se

LA LUTTB BN PRUSSB ROTALB 489

défendre avec acharnement ; la noblesse polonaise qui tenait la grande propriété administra ses domaines avec soin et se garda bien de s'exposer désormais à des ventes forcées. S'il y a encore aujourd'hui quelques ventes, c'est aux dépens de la petite propriété ; encore le fait est-il rare.

Le système adopté par les Allemands a amené partout un mélange des populations allemandes et polonaises, aussi les villages n'ont ils plus la même physionomie que les autres contrées de la Pologne. Les maisons en pierre, de véritables fermes modèles qu'on trouve en beaucoup d'endroits, montrent que les Allemands disposent du capital. Les cultures ne dépassent guère cent arpents pour la petite propriété. Tous les cultivateurs étant d'anciens colons venus du dehors, n'ayant pas connu la corvée, se contentent de travaille^: leurs champs et ne sont nullement disposés à se mettre aux gages des grands propriétaires du pays. De là la nécessité pour ces derniers d'avoir un nombreux personnel de serviteurs pour exploiter leurs terres et de construire autour de la ferme tout un village pour les loger.

Il est très remarquable que la population polonaise au contact continuel des Allemands dans les yillages ne finisse pas par se fusionner. Jusqu'en 1830 tout faisait supposer que les Polonais de cette

499 SLA¥B8 XT TBDIOVS

contrée disparattraient dans te courant de œ Biède Les enfants des cultivateurs aussi bien' que les fih des gentilshommes polonais parlaient déjà allemand entre eux. U n'en est plus de même. L'exemple donne par la Qrande-Pologne qui combattait pour sa défense, les efforts de quelques patriotes, le mar laise produit par la pression administrative a rendu aux Polonais de la Prusse royate ie sentiment de leur nationalité. Les popolationB des campagnes se montrent très résolues dans cette latte contre le germanisote. Ces dispositions ont pitMkdt leurs effets. Si les grands propriétaires allemands réussis* sent encore à interdire aux Polonais l'accès des assemblées de district (Ereistag), ceux-ci prennent leur revanche aux élections parlementaires. La Prusse royale a élu aux élections de 1881 six députés polonais au lieu de quatre. Dans le district de Marienwerder, un de ceux où l'élëœent polo* nais est le moins fort, tous les partis allemands coalisés n'ont pu (aire passer leur candidat qu'à une majorité de quelques centaines de voix. A Thom, M. Michel Szczaniecki a obtenu une minorité supérieure à celle qu'il avait eue en IS'ÎS. Le Culturkampf n'est pas étranger à ce progrès, nùn-seulement la persécution religieuse a stimulé le paysan polonais mais elle a détaiché du gouvernement beaucoup d'Allemands. Dans la campagne les AUa^

Là ldttb bn prussb rotalb ^94

mands catholiques sont nombreux. Les années précédentes ils votaient toujours pour le candidat allemand, depuis la persécution contre les catholiques ils Yotent pour des Polonais.

En remontant le cours de la Tistule on rencontre la ville de Thorn. Cette puissante forteresse à quelques kilomètres du territoire russe située sur la rive droite de la Vistule, permet à une armée de pénétrer au cosar de la Russie sans avoir à traverser le fleuve* C'est la ville la plus importante de la Prusse royale après Danzig. Voici ce qu'en dit M. Tarnowski : « La vie polonaise s'y fait jour à chaque pas. les Poioaais y sont nombreux — ii s'y publie lin journal politique en langue polonaise (Gazette de Thorn). Les banques, les h<ôtels^ les magasins sont entre les mains des Polonais. Tandis qu'à Danzig il est rare de trouver quelqu'un sachant le polonais, à Thorn les Allemands sont eux-mêmes obligés de le savoir. » Thorn possède un musée polonais, une société littéraire et scientifique pour les Polonais. Pelplin et Culm ont aussi deux petits journaux politiques hebdomadaires très répandus» le Pielgrzym (le Pèlerm) et le Przyjaciel Ludu {VAmi du peuple).

H existe encore dans la Prusse occidentale un groupe slave qui mérite une mention spéciale ; —

49â SLAVES ET TEUTONS

les Cassoubes qui peuplaient autrefois la Poméranie et qui parlent un idiome particulier qui diflfère peu du polonais. Ils ne sont maintenant guère plus de 20,000, tous paysans [Gbur), dispersés dans les campagnes au nord de la Prusse occidentale, à l'ouest de Danzig et sur le littoral de la mer Baltique où ils vivent de la pêche. Us furent séparés de la Pologne en 165T et passèrent sous la domination du duc^ de Brandebourg, mais ils restèrent catholiques et continuèrent à dépendre du diocèse polonais de Cujavie. U y eut longtemps au milieu d'eux nombre de gentilshommes polonais très pauvres mais très patriotes. Les Allemands ont pourtant fini par germaniser une partie des Cassoubes et le pays s'est en outre dépeuplé et se dépeuple encore tous les jours par une très forte émigration en Amérique. Bien qu'il n'y ait plus chez les Cassoubes d'aristocratie polonaise pour maintenir chez eux le sentiment national, comme ils sont d'une race forte, très résistante, et que tous ceux qui habitent la région comprise entre Danzig et Lauenbourg sont de fervents catholiques, ils continuent à se considérer comme solidaiies des Polonais, essaient de résister aux Allemands et se font représenter au Reichstag par des députés polonais.

Page 1