LA LUTTE EN PRUSSE ROYALE
Avant de quitter le sol prussien pour suivre les Allemands dans le royaume de Pologne, il est utile de rappeler que, sur 433 députés qui forment le parlement de Prusse, il y a actuellement 18 députés polonais *. On sait que la Silésie supérieure, qui est en grande partie polonaise, nomme 12 représentants allemands catholiques, et on vient de voir l'importance de la population polonaise dans la Prusse orientale (Warmie et Mazovie). Si on parvenait à faire voter dans ces deux provinces les habitants polonais pour des candidats de leur nationalité, le parti polonais au parlement de Berlin compterait une trentaine de députés.
Un groupe dont M. Niegolewski est le chef essaie, dans ce but, de former un comité central pour les élections dans tous les pays polonais de Prusse. Il a à sa disposition un journal assez répandu, le Courrier de la Grande-Pologne (Goniec Wielkopolski). Ce projet paraît, quant à présent, irréalisable ; cependant, en face du système de germanisation à outrance suivi par le gouvernement prussien, il peut ae produire telle complication politique qui en assure le succès.
^ La nouvelle Chambre prussienne (Landtag], élue les 19-26 octobre 1882, comprend 1 36 conservatçur? et 47 conservateurs libres, — 100 ultramontains et 18 Polonais, « 61 nationaux libéraux, 29 sécessionnistes, 38 progressistes et 5 socialistes.
Le grand-duché de Varsovie, créé par Napoléon en 1801, fut partagé en 1815, au congrès de Vienne, entre la Prusse et la Russie ; la Prusse, qui avant 180T étendait sa domination jusqu'à Varsovie, ne reprit que le grand-duché de Posen, tandis que toute la partie orientale forma une province dépendante de l'Empire russe, qui fut placée sous un régime spécial et reçut le nom de royaume de Pologne ou royaume du Congrès (Kongresowkaj.
En 1863, on comptait 2*79,000 Allemands dans le royaume de Pologne, actuellement on en compte 408,000.
L'élément allemand forme trois groupes dans le royaume de Pologne : 1® les colonies agricoles ; 2® les établissements industriels ; 3^* les grands pro^priétaires.
1° Colonies agricoles. Lorsque des colons allemands Yiennent par bandes et s'installent dans un village, ils conseryent toujours le caractère national. Un siècle après, on les retrouve intacts. Mais quand les familles sont isolées, elles deviennent polonaises, souvent dès la seconde génération, toujours à la troisième.
L'établissement des premières colonies allemandes remonte à plusieurs siècles ; mais c'est surtout après le dernier partage (n93), alors que toute la rive gauche de la Vistule appartenait à la Prusse et formait la « Prusse méridionale » ou « Nouvelle Prusse », que des familles d'agriculteurs arrivèrent en grand nombre de toutes les parties de l'Allemagne et s'installèrent dans ce pays appauvri et dépeuplé par la guerre. L'immigration allemande continua jusqu'en 1806. Ces colons sont de bons cultivateurs, ils sont économes et deviennent bientôt riches. Les Polonais ne voient pas en eux un danger pour leur nationalité.
2^ Établissements industriels : Ce sont les 'Allemands qui ont le plus profité du système protecteur établi en Russie. Tout le long de la frontière, de
petits fabricants ont pu, à la faveur de la baisse du rouble, installer des ateliers avec un mince capital. C'est surtout dans le développement subit de la grande industrie que les Allemands ont donné la mesure de leur influence croissante. Les aciéries, installées par M. Rau, à Varsovie, occupent plus de 3,000 ouvriers, tous Polonais, à l'exception d'une centaine de Belges et d'Allemands. La direction de ce nombreux personnel reste exclusivement entre les mains d'Allemands très peu soucieux des intérêts moraux ou matériels de l'ouvrier polonais. Dans les grandes tanneries de M. Temler et de M. Schvede, on retrouve le personnel-direction allemand et le personnel-manœuvre polonais. 11 en est de même dans la plupart des autres industries, à Osorkof, Pabianitze, Zgierz, Tomaszow qui sont des centres manufacturiers de première importance, notamment pour la filature de coton et le tissage. Plusieurs de ces districts industriels furent créés par le Prince Lubecki, après les guerres de Napoléon ; mais ce n'est que depuis l'établissement du nouveau régime douanier qu'ils ont pris une grande importance. Lodz, le Manchester de Pologne, est une ville toute allemande ; fondée depuis soixante ans, elle a passé dans ces dernières années de 38,000 à 80,000 habitants. La seule fabrique de M. Scheibler emploie 6,000 ouvriers. Ce développement industriel
est en partie postérieur à la guerre de Bulgarie, car les droits de douane qu'on pouvait auparavant acquitter en papier durent être payés en or. Cette mesure s'appliquant à des tarifs déjà très élevés rendit ces droits prohibitifs et arrêta à la frontière tous les produits manufacturés venant des usines' allemandes. Les industriels allemands trouvèrent alors avantage à transporter leur matériel en Russie dans la grande plaine qui s'étend sur la rive gauche de la Vistule. La main-d'œuvre des ouvriers polonais étant meilleur marché, ils trouvèrent encore là une nouvelle source de bénéfices. Plusieurs d'entre eux ont fait d'immenses fortunes. En quinze ou vingt ans, on en a vu réaliser quinze ou vingt millions de roubles. Ces capitaux gagnés sur le territoire russe sont ainsi entre les mains de gens qui ont toutes leurs attaches en Allemagne, qui ne • voient dans leurs ouvriers que des machines et se gardent bien de faire le moindre sacrifice pour un pays dont ils drainent les* richesses qu'ils iront un jour dépenser en Allemagne. La plupart d'entre eux évitent avec soin tout ce qui pourrait amener une fusion avec l'élément slave, ils ne marient leurs filles qu'à des Allemands et font donner à leurs fils une éducation essentiellement allemande.
3° Grande propriété. C'est après l'insurrection de^ 1863 que les Allemands ont recommencé à acheter
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de grandes propriétés en Pologne et en Lithuanie. Tout ayant été remis en question par la réforme agraire qui entraîna l'attribution aux paysans des parcelles qu'ils cultivaient, un grand nombre de vieux gentilshommes troublés dans leurs habitudes préférèrent vendre leurs domaines. Les terres subirent une grande dépréciation et les Allemands virent là une source de spéculation ; en peu de temps une quinzaine de grands domaines passèrent entre leurs mains. Le gouvernement russe qui n'avait clierché qu'un moyen d'affaiblir l'aristocratie polonaise, s'effraya bientôt des progrès de l'élément allemand. Il s'était formé à Berlin une société de capitalistes pour profiter de cette crise foncière et acheter des forêts en Pologne. En présence des difficultés qu'elle éprouvait de la part de l'administration russe, elle eut recours en 1866 à l'intervention déjà puissante de M. de Bismarck. « Achetez toujours et tant que vous pourrez, leur aurait répondu le Chancelier, la législation prussienne avant vingt-cinq ans aura arrangé tout cela. » Les Prussiens achetèrent toujours et tant qu'ils purent, mais les employés russes qui appliquaient alors la réforme agraire de manière à nuire le plus possible aux grands propriétaires polonais n'eurent pas plus de ménagements pour les nouveaux acquéreurs allemands et ces derniers furent bientôt ruinés.
Ceux même qui ont acheté depuis la réforme agraire n'ont pas été plus heureux. Pour mener à bien des cultures améliorantes comme celles entreprises par ces agriculteurs allemands, il faut jouir d'une bonne administration, d'une bonne justice et être sûr du lendemain ; en Russie ils ne trouvèrent que du mauvais vouloir et de l'arbitraire. Aussi, découragés par les insuccès, les Allemands n'emploient plus aujourd'hui leurs capitaux qu'à la recherche et à l'exploitation des mines de fer, de charbon, de zinc et à l'acquisition de forêts. Les Russes ont fait une fausse manœuvre. Les capitalistes allemands, maltraités quand ils achetaient des terres dans le royaume de Pologne, ont franchi la Vistule et se rendent acquéreurs en Russie, à bien meilleur compte, de grandes terres partout où il est interdit aux Polonais et aux catholiques d'acheter, en Podolie, Volhynie, Lithuanie, Ukraine, dans la Russie blanche (gouvernement de Grodno), dans la Courlande et dans la Samogitie, cette ancienne possession des Chevaliers teutoniques que les Prussiens considèrent comme partie intégrante de leur domaine historique. — L'interdiction faite aux Polonais et aux catholiques d'acheter des terres dans ces provinces a été renouvelée même depuis 1865. Un journal russe de Kiew {Kiewlanîn) a publié récemment un état de la colonisation allemande dans
rUkraïne, la Podolie et la Volhynie. Cette dernière province est littéralement envahie par les Allemands. Dans cet article on reconnaît que les Russes n'ont su tirer aucun profit personnel de l'interdiction qui frappe les Polonais et les catholiques et que seuls les Allemands en ont profité.
L'envahissement de la grande propriété subit un temps d'arrêt dans le royaume de Pologne, mais le terrain conquis autrefois est considérable et bien gardé. On cite parmi les plus grands propriétaires allemands de cette contrée : Le comte Henkel von Donnersmark, — M. Trescow, — le comte Renard, à Sielcé, — le prince de Hohenlohe, près d'Olkusz, -T- et le baron Kramsta. Ces derniers possèdent chacun de vastes territoires houillers et quelquesuns font à Saint-Pétersbourg des démarches persistantes pour obtenir tout ce qu'il reste de concessions disponibles. On a reçu de l'un d'entre eux jusqu'à cent soixante demandes concernant le bassin polonais qui se prolonge par la frontière jusqu'à Kœnigshiitte. Les Allemands ont déjà le monopole des mines de zinc, le moment est proche où ils seront seuls à posséder des mines de charbon. Il paraît même que les mines inépuisables de Dombrowa, qui furent exploitées par TÉtat dès 1820, alors que l'industrie houillère n'existait pas encore en Silésie, et qui ont été ensuite vendues par le
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gouvernement russe à une société franco-italienne, passeront bientôt à la société allemande de Lawrahûtte et Kœnigshiitte.
En somme, si les colons agricoles allemands ne présentent pas ici de danger pour les Polonais comme dans le grand-duché de Posen, le nombre toujours croissant des grands industriels -et des grands propriétaires allemands qui accaparent dès maintenant le marché russe, et toutes les matières premières, éléments essentiels de toute industrie, doivent leur inspirer des craintes sérieuses pour l'avenir.
D'après les livres du Crédit foncier de Varsovie, il y a actuellement dans le royaume de Pologne environ 300 domaines d'une certaine importance qui appartiennent à des Allemands, sujets de l'empire d'Allemagne — Gouvernement de Varsovie, 79 — Gouvernement de Kalisz, 81 -^ Gouvernement de Plock, 58 — Gouvernement de Piotrkow, 30 — Gouvernement de Suwalki, 14 — Gouvernement de Kielce, 12 — Gouvernement de Radom, 9 — Gouvernement de Siedlce, 9 — Gouvernement de Lublin, 7. Le tableau suivant montre comment dans le district de Bedzin les principaux domaines ont passé des mains de propriétaires polonais à celles de propriétaires allemands ou juifs. Il en est de môme dans la plus grande partie de la Pologne.
202 SLAVBS ET TEUTONS
DISTRICT DE BEDZIN (GOUVERNEMENT DE PIOTRKOW)