‹ Slaves et Teutons: notes et impressions de voyage (volume 2)Chapitre 7 sur 55 · CAUSES DE L'ANTAGONISME DES SLAVES ET DES TEUTONS · texte numérisé non relu

CAUSES DE L'ANTAGONISME DES SLAVES ET DES TEUTONS

Les Allemands ont une force d'expansion qui tend à les faire déborder au-delà de leurs frontières. Du côté de la France ils trouvent une population laborieuse, compacte, organisée et qui dispose d'un capital supérieur à celui qu'ils apportent ; aussi ne peuvent-ils faire de progrès à Touest que par la conquête. Sur leurs frontières orientales au contraire, les Allemands ont sur les Slaves la supériorité que donne une civilisation plus avancée. Ils chassent devant eux des populations qui ne reculent que la rage dans l'âme. De là, chez les Slaves une haine mortelle qui fait de l'Allemand l'ennemi héréditaire.

A ces causes d'antagonisme déjà très anciennes

s'ajoute une rivalité poUtique de date récente.

Jusqu'à l'écrasement de l'Autriche à Sadowa,

la Prusse, bien qu'elle fût considérée comme grande puissance, n'était en fait qu'une puissance de second ordre. Jusqu'en 1866 elle n'avait que vingtquatre millions d'habitants en face d'Empires de trente-six, de quatre-vingt-six millions de population. N'étant pas assez forte pour avoir une politique indépendante, elle ne pouvait s'engager dans aucune entreprise sans s'assurer des dispositions favorables de la Russie. Ses succès militaires contre l'Autriche et contre la France l'affranchirent de cette tutelle et placèrent sous sa domination l'Allemagne tout entière. Aujourd'hui elle commande à quarante-cinq millions d'hommes. Subitement placée au premier rang des grandes puissances européennes, elle a renversé les rôles. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne peut plus rien faire, même dans le monde slave, sans sa permission. Cela peut paraître étrange, mais c'est la réalité. En 1818, les Russes n'ont pu entrer en Bulgarie que le jour oii l'Empereur d'Allemagne promit au Tsar d'empôcher l'Autriche d'intervenir; et il n'est douteux pour personne que^ la Prusse n'a laissé les Russes s'engager dans cette guerre, qu'avec l'espoir de les yoir s'affaiblir et l'arrière-pensée de leur disputer leurs conquêtes au moment du traité de paix. Au congrès de Berlin, la Bulgarie a été taillée dans les territoires occupés par les Russes avec une. jalouse

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parcimonie, et, séparée de la Roumélie, elle n'a plus été qu'une principauté boiteuse, tandis que la Prusse poussait au contraire TAutriche dans la péninsule des Balkans pour y faire échec à Tinfluence russe. La Russie, affaiblie par la guerre de Bulgarie et terrorisée par le nihilisme, voyait peu de temps aprèi^ l'Allemagne former une étroite alliance avec l'Autriche. Elle se trouvait dès lors en face de pluô de quatre-vingt millions d'hommes fournissant les plus puissantes armées de l'Europe.

L'ancien tuteur, le Russe, voit #un œil jaloux le Prussien, de protégé qu'il était, devenu assez fort pour lui faire la loi et lui contester un jour ou l'autre la possession de ses propres domaines.

Puis il y a entre la Prusse et la • Russie tout un bornage à refaire. Quand Frédéric II et Catherine Il ont partagé la Pologne, il fallait faire vite pour ne pas réveiller TEurope qui dormait. On invoqua des prétextes plus ou moins plausibles pour prendre telle ou telle province, sauf à faire plus tard des échaûges qui ne seraient plus que des questions d'ordre intérieur. Un siècle n'a pas suffi aux Prussiens qui avaient pris des pays complètement slaves pour s'assimiler ces éléments. èjbjuA bien chez les Russes que chez les Prusskui ià question est pendante. Le principe'des nationalîtéj^ qu'ils invoquent partout où il est d'accord avec

leurs intérêts, cesse d'exister pour eux dès qu'il s'agit d'arrondir leurs domaines. Les deux empires ont, de vieille date, la même doctrine quant aux agrandissements : prendre toujours si c'est avantageux à l'Etat. .

Si les deux gouvernements ont le même système d'accaparement, les races ont deux tendances bien distinctes. Les Allemands représentent la civilisation occidentale ; le bien-être des masses est le but final. Les Russes au contraire en sont encore aux théories arriérées de l'Orient. Le peuple obéit servilement au souverain qui est la personnification de Dieu ; les idées de progrès introduites par Pierre le Grand sont considérées par bien des Russes comine incompatibles avec le génie national ; ils y voient même la cause de tous les maux qui affligent le pays. Le retour aux traditions asiatiques est à leurs yeux l'unique moyen de salut pour la race si ave.

A la lutte de deux gouvernements pour la prédominance politique, à l'antagonisme de deux races dont l'une est civilisée et l'autre à peine sortie de la barbarie, s'ajoute en Russie la. rivalité de deux partis qui se disputent la direction des affaires. « Chez nous^ nous ne sommes pas chez 7ious, » Skobelew a résumé dans cette parole les froissements de tous les jours et le mécontentement de la

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société russe. Le peuple russe se sent dominé, dirigé, exploité par une franc-maçonnerie allemande, qui depuis Pierre le Grand occupe tous les hauts emplois dans Tadministration et dans Tarmée. A la cour surtout, ces influences essaient d'entraîner le Tsar dans une politique dont l'intérêt du parti est le seul mobile. Empêcher les Russes d'apprendre à se gouverner eux-mêmes est la condition de l'existence de ce parti. Le peuple est enveloppé par cette bureaucratie tatillonne, tracassière, vénale qui le tient dans un réseau d'intrigues et le pousse sans qu'il puisse savoir où il va, au gré du caprice des • gens de cour. Il faut à un Russe presque du génie pour ravir aux Allemands un de ces postes dont ils ont le monopole. La faute en est à la haute société russe qui a favorisé pendant longtemps l'implantation du système bureaucratique allemand, et chargé des étrangers du soin de faire toutes les tentatives administratives dont elle était elle-même incapable. Le comte Koutouzow, dans sa réponse au général Skobelew, s'exprime nettement à ce sujet :

a Les classes supérieures russes elles-mêmes » devenaient tantôt les dupes, tantôt les complices, » mais toujours les collaborateurs de cet élément » allemand qui s'était donné pour but de dresser » la nation russe à sa guise, d'utiliser ses faiblesses

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» et ses imperfections d'une part, ses capacités ^> et sa force de l'autre, pour le bien de leur patrie i> allemande, de leur Vaterland. L'histoire du » progrès en Russie depuis Pierre le Grand, c'est » l'histoire des efforts des éléments civilisateurs » russes pour se frayer un passage à travers les » phalanges de forces étrangères principalement » allemandes, qui une fois appelées par le sort à » jouer un rôle actif dans les destinées du peuple » russe s'efforçaient toujours de le dominer au lieu » de le servir.

» Il est à désirer que V émancipation de la » Russie de ses Allemands à elle s'accomplisse » avant qu'un conflit avec les Allemands étran^ » gers n'arrive. Il serait téméraire d'engager le » pays dans une guerre avec une nati07i qui » aurait peut- être dans ce même pays son avdnU » garde d'intrigants^ de complices dans la lutte, » de conspirateurs et de traîtres favorisant Ven- » nemi. »

C'est assez de raisons pour rendre deux peuples ennemis, mais il y a des causes plus intimes qui font pénétrer cette haine jusqu'aux masses populaires. Le paysan slave, partout où il voit l'Allemand s'établir, sent qu'il va perdre ses moyens d'existence. La terre, le commerce et l'industrie lui échappent et passent peu à peu aux mains des

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Allemands. Le sort qui lui est réservé ne saurait donc être douteux. La petite tribu des Wendes qui agonise en Saxe, près deBautzen, est un débris des populations slaves qui peuplaient jadis l'Allemagne du Nord. Les Allemands ont gagné la vallée de rOder, la rive gauche leur appartient déjà tout entière. On se bat maintenant sur la rive droite. Les Prussiens s'y trouvent aux prises avec les Polonais. Les capitalistes prussiens arrachent lambeau par lambeau aux gentilshommes polonais les domaines de leurs ancêtres; le paysan allemand, las de s'expatrier en Amérique, vient s'établir à côté du cultivateur polonais, et aidé de ses compatriotes et du gouvernement, il finit par le supplanter. C'est la famille slave appauvrie qui est forcée de partir pour le Nouveau-Monde. Depuis l'école primaire jusqu'à l'université tout l'enseignement est combiné pour germaniser les générations qui viennent. Le paysan polonais voit que le gouvernement prussien impuissant à le dénationaliser s'attaque à ses enfants, qu'au besoin on change leurs noms polonais en des noms allemands. Quant au bourgeois, s'il n'envoie pas son fils faire ses études à l'étranger, il est obligé de le laisser aux mains de professeurs, dont la gloire est d'inculquer à la jeunesse qui leur est confiée les théories allemandes. Et plus tard, il n'y a ni place dans l'administration.

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ni avancement dans l'armée pour quiconque est polonais. Le commerce et l'industrie étant aux mains des Allemands, il faut passer la frontière et aller à Varsovie si l'on veut trouver des moyens d'existence.

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