‹ Slaves et Teutons: notes et impressions de voyageChapitre 10 sur 73 · LES TCÈÈQUES ET LES ALLEMANDS EN BOHÊME · texte numérisé non relu

LES TCÈÈQUES ET LES ALLEMANDS EN BOHÊME

Un étranger ne peut passer quarante-huit heures à Prague, sans entendre rapporter cette parole bien significative de François Palacky s'entretenant avec Jungmann et Safarik des destinées du peuple tchèque : « Si le plafond de cette pièce s'écroulait, la nation tchèque aurait cessé de vivre. » Cette réflexion n'a pas plus de cinquante ans de date et la Bohême a changé de face en ce court espace de temps. Depuis le désastre de la Montagne Blanche^ en 1620, où les Tchèques avaient reçu le coup de grâce de la main des Allemands, on les avait vus quitter la voie des peuples slaves et entrer, à la

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remorque de rAutriche, dans le concert des nations germaniques. Au début de ce siècle, il semblait que la disparition de la race tchèque fût un fait accompli. Comment se fait-il que nous la retrouvions aujourd'hui émancipée, bientôt maîtresse de ses destinées et ayant déjà acquis une telle force qu'elle est, à Theure actuelle, une des pièces les plus icnportantes de l'échiquier slavo- germanique ?

Les trois savants dont je viens de citer les noms, et que la nation tchèque a déjà placés au premier rang de ses grands hommes, concentraient en eux les dernières énergies de cette branche de la grande famille slave dont on suit le glorieux passé dans rhistoire du royaume de Bohême. Il y avait autour de Prague quatre à cinq millions de paysans oublieux de leurs traditions et de leurs origines et qui ne paraissaient même pas se douter qu'ils n'avaient rien de commun avec les Allemands . Ceux-ci les enveloppaient de tous côtés et s'imposaient à eux grâce à une puissante organisation sociale, à une instruction et à une civilisation supérieures. Les Tchèques avaient même négligé la vieille langue bohème; l'idiome des Premysl et des Ottokar, qui reçut sa forme définitive au temps de Jean Huss, n'était plus parlé que chez les paysans et dans quelques rares familles bourgeoises attachées aux vieux

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usages. On ignorait complètemeat , çp'aivaait Is;^ guerre de Trente ans, la Bohème avai^ di^à su s^ créer une littérature uaÉionale •

Le pays avait teUejoieut perdu soia caxaetère propre que les étrangers traversant la Bôbéme, il y a trente ans, pouvaient dire» sans être démentis^» quUls ny avai^it vu que des Allexsands : -^ Mssd^ nistratioa et magistrature aUifiananâes» |srlsli(»i(2ratifir et bourgeoisie allemandes, université et théâtre at lemands:; la langue aUemaoïde em^ployée partout dane les afaires publiques au3si bien que dans le£i relations^ privées^

Les Tchèques n'avaîeatmémie pas le supréi»e se* cours^^ que la plupart des races soumises à use diOr* mination étramgère* trouvent pour se protéger; une rdigioa distincte et un rite distinct. Les AUemaniis de BoMme étant en grande znajin^ité catboXifue^s romatinsr comme les Tchèques^, les uns et les anJ;res se confondaient dans left m^èmes églises et recevaient rmse^nement chrétien du haut d'une môme chaire. Le prêtre s'adressaiit en aUemand è ses parolssieas» cette langue étaait» da^ left villes^ surtout, com^piriâe de tous les âdèle^^

PaLacky, JungmaïKn et Saânrik disposaient ators de la seule ressource qui reste à un peuple pour reprendre sa liberté quand il ne peut plus courir les chances éhmst insurrectioa: -^ le souvenir des

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gloires passées, le culte des vieilles traditions, le labeur patient pour retrouver les origines de sa

race et reconstituer Tidiome national. C'en fut assez

pour rendre la conscience de leur individualité et de leur force à des hommes que la recherche du bien-être, les convoitises et l'envie n'avaient fâs fait dégén^er.

Au temps où nous nous reportons, Palacky écrivait sa grande histoire de la Bohême, Satarik des.sinait ses cartes ethnographiques et recherchait Iss monuments de Tautiquité slave, Juagmann prépar rait son volumineux lexique tchèque. Le premier montrait à ses compatriotes le rôle considérable de la nation tchèque en Europe : — les princes de la famille des Premysl occupant le trône pendant près de six siècles, d'abord comme ducs, puis comme rois de Bohême; au milieu du xiii* siècle Pi'emysl- Ottokar II, maître un moment d'un royaume qui s*étendait de la Baltique à l'Adriatique ; son successeur Wenceslas réunissant jsous son sceptre le royaume de Bohême et celui de Pologne; au siècvle suivant les rois de Bohême (princes, de la maison de Luxembourg^ Charles IV et Weaceslas portant toisrr à tour la couronne des Césars gernaaniquej^; — enfin» au xv« siècle la tentative des réforoîieSv populaires, violente et passionnée, provoquée par Jean Huss, le c(mcile de Bâle et VétpnnaQte hisèsiir^âu

roi George de Podiebrad, qui fut le dernier reflet de la nationalité tchèque.

Palacky eut soin d'écrire ses ouvrages en langue tchèque pour ses concitoyens et en langue allemande pour toute l'Europe lettrée. M. Saint-René Taillandier, qui déjà en 1843 suivait attentivement le mouvement des nationalités slaves et magyares de Tempire d'Autriche et en marquait les étapes avec une admirable précision, eut le mérite, en 1855, de mettre en pleine lumière l'œuvre de Palacky et d'en montrer toute la portée : « Les » Tchèques de nos jours ont donné ce singulier » spectacle d'un peuple qui renaît à la lumière et » qui, choisissant un des siens parmi les plus » dignes, lui donne mission de retrouver son his- » toire. — Palacky accomplit deux œuvres à la » fois ; en racontant la Bohême du passé, il rend » témoignage à la Bohême nouvelle. »

Les cartes que Safarik dressa permirent de reconnaître les positions occupées en Europe par la grande famille slave, les cantonnements successifs de chaque groupe et de saisir le lien de fraternité unissant tous ces peuples, qui soit par le nord soit par le sud s'avançaient jusqu'au centre de TEurope.

Initiés par ces travaux aux luttes que leur race soutenait depuis son entrée en Bohême, les Tchè-

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