ET LE TEUTON
AU début de cette année tout faisait prévoir une guerre prochaine entre les Russes et les Allemands. Le général Skobelew prononçait à Saint-Pétersbourg et à Paris des discours dont le retentissement fut immense. Cette grande personnalité militaire se posait en face de FAUemagne et de TAutriche en champion du slavisme. A Tentendre, la race slave, dont les avant-postes sont au cœur de l'Europe et qui s'enfonce jusqu'aux steppes de TAsie centrale, était frémissante et n'attendait qu'un signal pour
i SLAVES ET TEUTONS
envahir l'Allemagne. L'Orient tout entier menaçait l'Occident comme au temps d'Attila et de Gengiskan. En même temps Ignatiew dirigeait la politique russe et semblait tout préparer pour le moment décisif.
Ignatiew nest plus au pouvoir et Skobelew a disparu. La question égyptienne a surgi et l'Eu^ rope a concentré son attention sur les intérêts qui se débattent en vue des Pyramides.
L'orage qui grondait dans la vallée de la Vistule s'est-il dissipé? Cette lutte inévitable entre le Slave et le Teuton, qui, au dire du général Skobelew, était imminente, est-elle indéfiniment ajournée ? N'y avait-il dans les prédictions de cet homme de guerre qu'une de ces audaces familières au héros de Plevna et de Géok-Tépé ? Skobelew ne possédait-il pas seul, grâce à sa grande popularité, le moyen de réaliser les projets que lui inspiraient son patriotisme et sa haine des Allemands?
Non. Skobelew n'était pas un hallucinë. Qu'on relise ses discours, qu'on relève un à on tous les griefs qu'il signale, on verra les causes du conflit qui tôt ou tard doit éclater.
Que de haines amassées dans le cœur des Moscovites 1 Ecoutez les reproches que les Russes adressent aux Autrichiens : «
— En 1849, l'insurrection hongroise était trion- ^
LBS PAROLES DB SKOBBLEW S
phante, nous avons envahi ia Hongrie, écrasé les Magyars et sauvé la maison de Habsbourg; l'Autriche étonnant le monde par son îngrotitude a assisté impassible à notre désastre de Sébastopol. — En 1878, l'Autriche gardait une neutralité défiante et jalouse pendant que les Russes versaient des torrents de sang en Bulgarie, pour arracher les Slaves des Balkans à la tyrannie musulmane ; — au congrès de Berlin, l'Autriche a mis la main sur la Bosnie et l'Herzégovine, recueillant ainsi les fruits de sacrifices faits par d'autres. Les chrétiens orthodoxes de ces provinces sont plus maltraités qu'au temps des Turcs, on s'attaque à leur foi, et leurs réclamations sont étouffées dans le sang. Non content de ravir à Thégémonie russe les dix-sept millions de Slaves de la monarchie austro-hongroise, le gouvernement autrichien essaie encore d'étendre sa suprénxatie sur tous les Slaves de la péninsule des Balkans.
L'Autriche, on le voit, a bien des comptes à régler avec la Russie. Mais l'Autrichien n'est pas seul en cause^ c'est la race aUemande tout entière que le Russe couvre de sa haine, c'est l'Allemand qui pour lui est l'euneaji héréditaire ; l'Allemand, qui attaque les Russes en pleine Russie, fausse les ressorts du patriotisme russe et empêche les Moscovites de remplir leur mission providentielle à l'égard des
peuples slaves. Skobelew voulait qu'on le sût en Occid( nt et il ne pouvait en parler sans que la rage lui montât au cœur.
« Chez 7îot4s, nous ne sommes pas chez nous. — » Oui , l'étranger y est partout. Sa main est dans » tout, nous ne sommes pas dupes de sa poli- » tique, mais victimes de ses intrigues et esclaves » de sa force... Nous sommes tellement dominés » et paralysés par ses influences innombrables et » funestes, que,* si nous nous en délivrons, comme » je l'espère, un jour ou l'autre, nous ne pourrons y> le faire que le sabre à la main. . . . Cet étranger, » cet intrus, cet intrigant, cet ennemi si dangereux » pour les Russes et pour les Slaves ... je vais le » nommer. C'est l'auteur du i^ran^; nach Oste^i*. » Vous le connaissez tous. — C'est l'Allemand. »
On se rappelle l'explosion de clameurs que ces paroles produisirent dans la presse. On s'attendait à un désaveu officiel venant de Gatchina et à la disgrâce du général ; mais auprès du trône étaient Ignatiew et ses amis, qui pensaient ce que Skobelew avait osé dire : Ignatiew, dont l'œuvre capitale, le traité de San Stefano, a été détruite à Berlin, et avec lui tout le clan russe jaloux de l'influence que ^ possède le parti allemand dans les conseils du scu«
^ Élan ven VBsL