LES PAROLES DE SKOBBLEW
Terain. Allaient-ils laisser tomber un blâme sur Skobelew? En môme temps, dans la ville sainte, MM. Katkof et Aksakof, les patriarches et pontifes du panslavisme surexcitaient, par leurs articles de la Gazette de Moscou et du Riiss^ les sentiments de haine, dont le fougueux général venait de dévoiler toute la violence. Et puis, Skobelew n'était-il pas Thomme le plus populaire de la Russie, le héros légendaire au courage intrépide et au caractère indomptable, celui sur qui l'on comptait pour conduire les armées russes quand l'heure de la délivrance aurait sonné pour les Slaves. Le pauvre moujik qui n'a jamais refusé son obole au collecteur des comités de propagande moscovite attend ce jour-là avec impatience. Frapper Skobelew pour avoir annoncé de par le monde la bonne nouvelle, c'eût été ébranler la foi du paysan russe dans le Tsar héritier du ïsar libérateur.
Attendre un désaveu officiel et sincère de la part d'Alexandre III était une naïveté. Des assurances pacifiques, les paroles les plus courtoises à l'adresse de l'empereur d'Allemagne, une réprimande au général pour avoir oublié que la discipline militaire n'autorise pas des allures de tribun, un mot d'ordre a 1 parti national pour enrayer le mouvement, un avis aux- publicistes de Moscou pour qu'ils missent
une sourdine à leurs cris de guerre, et tout ce grand tapage a cessé.
Comme la guerre ne devait plus avoir lieu au printemps, TOccident redevint calme et rentra béatement dans sa somnolence habituelle. Les événements semblent avoir donné raison aux optimistes. Depuis lors Ignatiew est tombé en disgrâce, Sko-* belew s'est laissé prendre dans le rets de quelque Dalila tudesque et bien des gens en Occident sont convaincus que la paix ne peut plus être troublée avant longtemps.
La disparition de Skobelew n'a provoqué chez nous qu'une curiosité pasailgère, mais chez tous les peuples de race slaire on pressent qu'il y a là un mystère dont les Allemaiids seuls ont le secret, et les Moscovites se promette»! bien d'en tirer vengeance quelque jour. Quoi qu'on fasse, il y aura toujours en Russie deux versions sur cette fin tragique.
— Skobelew était un ivrogne, un viveur, diront les Allemands, il est mort à la suite d'une de ses orgies quotidiennes.
— Skobclew était votre ennemi déclaré, répondront les patriotes russes, il vous avait promis la guerre à courte échéance ; c'était un grand homme de guerre et il n'avait pas quarante ans, vous en aviez peur et vous nous l'avez tué.