‹ Slaves et Teutons: notes et impressions de voyageChapitre 57 sur 73 · LA FORMATION DU TIERS ÉTAT POLONAIS · texte numérisé non relu

LA FORMATION DU TIERS ÉTAT POLONAIS

divers, absoiWe par les occupations commemaîes et industrielles, séparée de l'Occident par le murde Chine que les Russes ont élevé le long de leurs frontières, privée de toutes les institutions qui" ailleurs maintiennent chez les peuplés le sentiment national, est-elle animée du plus ardent patri^otlsme? Voilà ce que les Polonais n*ont jamais bien pumf'expKquér. Ce n'est pourtant pas très engageant de se poser comme patriote polonais en Russie, on n^en retire aucun avantage et on s'expose à toutes sortes de contrariétés de la part de FadministratioR. Dans un temps où, môme chez les peuples qui se pîtpïent le plus d'intelligence et d'élévation de caractère, bn voit tant de gens rompre avec les traditions les pluâ respectables, s'incliner devant le fait accompli, et, par peur de perdre les places qu'ils tiennent de la faveur du gouvernement, transiger avec les prîncîpQs qui sont la sauvegarde des sociétés, ce qui se pasëe à Tarsovie e* à Posen est un phénomène.

« Il n'est pas possible, dit M. Renan, recevant » M. Cherbuliez à l'Académie française, qu'un pays » qui possède dans son sein tant d'esprit, tant de » cœur, tant de force de travail, une telle somme » de conscience et d'honnêteté, ne surmonte pas les » germes de maladie qu'il porte en lui. Les dix » justes qui auraient pu sauver Sodome eussent

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» pesé d'un poids bien léger, les jours d'élection, » dans les scrutins de cette yille coupable, et pour- » tant au jour solennel où TÉternel compte les » siens» ils auraient suffi pour faire absoudre la cité » entière. Finissons donc par Fespérance. »

Ces dix justes tous les trouverez à .Yarsoyie et c'est par milliers que l'Éternel peut les compter en Pologne. A Cracovie, à Posen, à Varsovie, vivent dans le silence et le travail, des familles de vieille souche qui ont conservé les saintes traditions de la Pologne et n'ont jamais désespéré du salut de la patrie. Bien que leurs membres aient été écartés de toutes les fonctions publiques et soient encore préoccupés de sauver les épaves de leurs fortunes, ils sauraient, le cas échéant, s'imposer les plus durs sacrifices pour reconquérir la liberté. Les petits bourgeois des villes et les petits nobles des campagnes sont encore deux points d'appui pour la reconstitution de la nation polonaise.

LES nnFS DANS LE ROTAUME SE POLO&KE ^

Les atrocités dont les juifs ont été victimes en Russie ont soulevé dans toute la chrétienté un cri d'indignation ; et ce n'est pas au moment où la persécution est sur le point de cesser qu'il faut relever leurs torts. J'ai eu ailleurs l'occasion de dire les causes de la haine des paysans roumains à leur égard ; la situation est identique en Russie, et on pourrait dire de la plupart des villages ruthènes et polonais ce que j'écrivais alors sur le rôle des juifs dans les villages moldaves *.

La Pologne a de tout temps été le pays le plus hospitalier du monde, tous les opprimés savaient y trouver un asile, les juifs en ont fait leur patrie. Sur les sept millions de juifs qui sont répandus dans les diverses parties du globe, 5,500,000

^ Un nouveau royaume. Voir le Correepondant du 25 aYiil 1881 •

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sont en Europe, presque tous sur le territoire de l'ancienne Pologne et des pays voisins. D'après des évaluations approximatives il y a 3,000,000 de juifs en Russie et en Pologne, 1,500,000 en Autriche- Hongrie, 600,000 en Allemagne, près de 300,000 en Roumanie.

Dans le royaume de Pologne la progression est si rapide que la plus grande préoccujf^tion des Polonais est de savoir s'ils auront assez de force pour s'assimiler peu à peu cette multitude de juifs. On comptait en 1816, 212,000 juifs ; en 1831, 373,000; en 1856, 473,000 ; en 1873, 860,000 ; aujourdTiui leur nombre dépasse un million.

Nous retrouvons en Pologne comme en Galîcie deux catégories de juifs : les orthodoxes et les progressistes. Ces derniers ne sont guère que dans les villes et malgré les efforts de leur chef le docteur Natanson, ils restent en infime minorité. Les orthodoxes se tiennent sur leurs gardes ; dans les écoles primaires (chajder) ils s'appliquent à inspirer aux jeunes générations le respect des traditions et à leur inculquer les préjugés qui ont contribué à les rendre égoïstes et exclusifs. Aussi ne manquent-ils jamais de dénoncer à l'autorité russe la propagande progressiste et se plaignent-ils qu'on essaie par là de les poloniser,

La Pologne est cependant le pays où la fusion

LES JUIFS DtàKS L8 ROTAtTItE DE POLOGNE %%t

des jaifs dans ia masse de la population s'opère dans )a plus graofide proportion. Placés entre les Russes et les Polonais, c'est pour ces derniers que les juifs ont pris parti. Sans doute vous trouverez beaucoup de négociants juifs, très cbauds partisans de rautorité russe, mais ' vous apprendrez bientôt gu*Bs sont pour la pkipart fournisseurs de Tarm^ ou des divers services publics. Leur intérêt leur impose leur manière d'être. Le haut fonctionnarri^ russe est une proie. La coterie juive s'en empare dès son arrivée dans le royaume. Résiste- t-il ? Elle arrive plus lentement, mais elle arrive sûrement il le circonvenir : les juifs trouveront toujours une femme assez accréditée pour servir d'intermédiaire. Mais en dehors de ces cas particuliers, les juifs foiô cause commune avec les Polonais. L'antipathie pour les Russes est telle qu'il arrive souvent que les marchands juifs leur font des prix doubles de ceu^c qu'ils font aux Polonais. C'est là un fait très connu en Pologne. Les juifs et les paysans polonais finissent toujours par s'entendre ; aussi le mouvement anti-sémitique n'aura jamais dans le royaume la même intensité qu'en Allemagne. Les Polonais déplorent les scènes qui ont eu lieu à Varsovie en décembre dernier, lors de l'échauffourée de l'église Sainte-Croix, et en font retomber toute la responsabilité sur rautorité russe. Les mesures administra-

tives que prend sans cesse le gouvernement de Saint-Pétersbourg à l'endroit des juifs sont bien de nature à augmenter l'antagonisme des juifs pour les Russes, et par suite à amener un rapprochement plus intime entre les juifs et les Polonais. Dernièrement encore l'autorité russe rendit une ordonn:ance aux termes de laquelle le nombre des médecins militaires juifs ne pouvait excéder cinq pour cent du nombre des médecins militaires de l'Empire; prescription en contradiction absolue avec leur diplôme qui leur donne la faculté d'exercer la médecine sans restriction aucune.

Pourchassés en Russie, traqués en Allemagne où la ligue anti-sémitique se renforce chaque jour, les juifs se rapprochent maintenant plus que jamais des Polonais auprès desquels ils savent trouver un meilleur traitement. Cette entente des juifs et de la population aux dépens de laquelle ils vivent est spéciale au royaume de Pologne. On sait combien est ardente en Allemagne, en Russie, en Roumanie, en Autriche, la haine que les juifs ont soulevée contre eux. Pourquoi n'en est-il pas de môme en Pologne ? Là aussi toute la financé est entre les mains des Israélites, tout le commerce des villes leur appartient ; dans les campagnes ils occupent une partie des villages et ils y pratiquent l'usure sans le moindre scrupule. Dans quelques localités le juif

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est déjà devenu propriétaire du domaine du seigneur polonais.

Rosser les juifs n'a jamais été dans les habitudes des Polonais. L'esprit de tolérance ayant toujours régné en Pologne, les juifs polonais n*ont pas comme leurs coreligionnaires des autres pays le souvenir de violences et d'outrages que les générations qui se succèdent ne peuvent oublier. Arrivés à la fortune les juifs n'ont donc aucune vengeance à exercer, la société polonaise semble môme les inviter à entrer dans son sein, il n'y a entre eux et les catholiques polonais d'autre séparation que celle qu'ils établissent eux-mêmes par leurs préjugés et leur manière d'être ; tandis que dans les autres pays où on les traite comme des parias, le jour où ils ont l'argent et la force ils constituent une société à part et déclarent la guerre à l'aristocratie dont ils se sentent méprisés.

En Pologne le juif parvenu à la fortune cherche généralement à apporter au pays le contingent de ses efforts, souvent il se fait catholique et entre alors de plain pied dans la société polonaise. Le baptême emporte en quelque sorte la naturalisation sociale. Déjàauxvi® siècle les choses se passaient ainsi, un juif baptisé avait les mêmes droits que les nobles, le plus souvent il était glacé sous la protection de quelque riche polonais qui en avait accepté

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le parrainage et qui Taittorisait même à prendre son nom. D'autres ajoutaient simpleoteut à leur Bou ime finale poloiàaise, c'est ainsi qoe pkis d'un léYkkj catholique est un ancien Lévi ismélUe. Beaucoup empruntèrent l»u*s noms aux villes de Pologne : Plocki de Pkxck, Kaliski de Ealisz, Waeszawski de Varsovie. <2u^ues-iins de ces catbéeainënes eurent même la £Emtaisie de s'afitibler des ncMBS polonais les plus retentissants ; ils puisaient dans les gloires nationales à pleines mains ; par exemple, vous trouverez en Pologne bien des familles juives du nom de Leszczynski (comme le roi Stanislas) ou de Zamoiski et ce n'est pas sans peine ^ue la glorieuse famille des Zamojski a réussi à leur faire changer le J en i pour éviter toute confusion. D^à au XVIII® siècle on avait dû interdire aux juife convertis de s'approprier certains noms historiques.

Après le troisième partage de la Pologne, alors que la Prusse s'étendait jusqu'à la Vistule, les juiÊs furent moins libres pour leurs changements de noms. Les Prussiens les forcèrent à prendre des nom&i allemands. Tant mieux pour ceux qui pouvaient payer, on les appela Kronenberg (montagne des couronnes), Goldberg (montagne d'or), Silbersiein (pierre d'argent). . . . ., quant aux pauvres on leur imjposait les noms les plus grotesques. -^

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Des ordoMaifeCes des empeofeiirs Nicolas I*' et Àkxaikdre II ont défendu awL jniiis de ebafOger leurs Skoios de luûiUe. Pour se so«stFaire à cette prescripiieA, kieftdes>infsaïleiiiaiidss qui veulent se faive passer povir juifi» jW)lonaisi^ute&t un nou polonais à leur .pMmer Bom, par exeinple : X«es Kirschrot s'appellent Kirschrot-Prawnichi.

Les Polonais n'ont pas eu jusqu'ici à regretter leur tolérance. Un grand nombre de familles Israélites sont devenues catholiques et font preuve du patriotisme le plus élevé. Citons notamment les Mehesy ou Franquistes, anciens disciples du juif Franck qui avait formé, au siècle dernier, une petite église et qui finit par se convertir. Ils sont environ une cinquantaine de familles dans le royaume de Pologne. Parvenues à la quatrième génération, ces familles ont conservé leurs traditions, sont très attachées à la foi catholique, jouissent de grandes fortunes et s'occupent activement des affaires. Elles montrent ce que la Pologne peut attendre des juifs si on réussit à les assimiler. M. Wolowski, l'un des fondateurs du Crédit foncier de France, était franquiste, de môme les Zielinski, Jasinski, etc. . .

Pendant l'insurrection de 1863, on vit bon nombre de juifs combattre avec les insurgés pour l'indépendance de la Pologne et, après la défaite, les

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smyre dans Texil. Aujourd'hui la plupart des Israélites instruits se feraient volontiers catholiques, mais beaucoup craignent de perdre les avantages de la solidarité juive sans être accueillis de suite sur un pied complet d'^alité parmi les catholiques. Un certain nombre se font luthériens.

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