‹ Smilis: drame en quatre actes, en proseChapitre 11 sur 69 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

l'amiral.

Voilà une question que je ne t'ai pas adressée, moi,

mon bon Richard 1

ricbârd.

Tu as raison, on ne peut pas oublier le seul ami de la jeunesse, le premier compagnon d'études et de voj^ages, le frère d'armes des premiers combats.

Nous avons eu vingt ans ensemble, et, vois-tu, les amitiés nées dans l'âge mûr peuvent être aussi sûres ; elles n'ont pas, comme la nôtre, le pouvoir magi(Jue d'évoquer tout entière la jeunesse!

RICHARD

Te voilà, et j'ai quarante ans de moins.

l'amiral.

Je recommence la vie ; nous sommes des écoliers, puisque te voilai Nous ne nous sommes jamais quittés, nous n'avons pas souffert, nous allons faire de beaux projets d'avenir, puisque te voilà, toi, avec qui hier je jouais aux barres I

Ils s^asseyent sur le canapé à gauche.

RICHARD

Ah ! mon vieux Kerguen !

l'amiral.

Ah ! mon vieux Richard ! Je te vois bonne mine. Quelle santé as-tu? Quinze ans de colonies, c'est dur, — monsieur le gouverneur!

RICHARD

J'ai porté cela assez bien. £t toi, la santé?

l'amiral.

De fer. Pour que je sois malade, il me faut des balles dans le corps, ou des chutes à me rompre les bras. Mais ta vie, où en est-elle? Ta vie morale? Qu'as-tu fait? Que vas-tu faire?...

Je suis seul.

l'amiral.

Tu as un neveu I... Un marin comme nous. On en dit beaucoup de bien.

RICHARD

Je te le présenterai. Il doit me rejoindre avant trois jours. C'est un bon esprit, un cœur généreux. Oui, il est charmant, et nous nous entendrons à merveille, pourvu que je lui obéisse exactement! Tu connais cela, toi, l'obéissance passive, hein, amiral ?

L' AMIRAL, sérieux.

... Âh! tu as vu Martin? C'est juste, il t'a reçu!... U a eu le temps de causer 1 C'est son père aussi, ce brave homme 1

RICHARD

Sais-tu que je meurs d'envie de la voir, ta perle d'Orient. Heureux homme, qui trouves moyen d'enlever de jeunes Grecques au beau milieu d'une tournée hydrographique!...

l'amiral.

Ah! mon ami!... Sais-tu ce que j'appris en arrivant en France? C'est le même jour, à l'heure môme où je recueillais l'orpheline, que ma femme et mon enfant avaient expiré. Comprends-tu?

RICHARD

Elle les remplace.

l'amiral.

Toutes les deux! — Les deux êtres que j'ai perdus, je les revois en elle. A mesure que l'enfant grandit, il me semble retrouver la jeune femme que je n'ai pas eu le temps de chérir. Si tu savais! Quel charme enfantin et virginal ! Quel spectacle, le progrès peu à peu de l'enfant toute pe-

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