‹ Smilis: drame en quatre actes, en proseChapitre 34 sur 69 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

RICHARD

Tu me dis en effet des choses effrayantes! Que s'est- il donc passé ?

l'amiral.

Ce qui s'est passé! — Ah! Richard! — Aucune des volontés de l'époux n'arrivait au cœur de la femme ! Je parlais, — et chaque réponse était une innocence. La petite Ame, à peine en fleurs, toute tremblante, à chaque fois que j'y touchais, laissait tomber sur moi des candeurs et des puretés! Elle m'en a couvert! — Je la reverrai toujours en épousée, en blanc, sous sa couronne d'oranger. Richard, il m'a paru tout à coup que cette blancheur était un deuil, — ohl bien plus triste que le noir! — le deuil pâle des jeunesses qui meurent vierges!

RICHARD

Que me dis-tu là?

l'amiral.

Bonne nuit, mon père!... » Quand elle a répété l'adieu de chaque soir, oh! comme tout à coup j'ai senti que je suis son père et que je ne pourrai jamais chuchoter à son oreille des paroles d'époux!... Bonne nuit, père!... c'est ta fille ; tu as poussé sur elle les verrous et les grilles d'un odieux mariage! Tu l'as emprisonnée et tu resteras son gardien. Plus de liberté, pas d'amour : sa jeunesse passera sans joie. Tu as fait le bonheur de ta fille, bonne nuit,, père!

Ce que tu m'apprends là si brusquement me confond, mais surtout ton désespoir, qui m'effraie, me semble im modéré ; je ne le conçois pas encore. Il y a beaucoup de ces mariages qui parurent d'abord un peu disproportionnés et qu'on a pu juger par la suite vraiment réussis, fort heureux !

l'amiral.

C'est ma fille.

RICHARD

Ta fille d'adoption I Le temps fait bien des choses. Un seul jour amènera bien des changements.

l'amirâl.

C'est ma fille!

RICHARD

Il n'est pas un de nous qui ne connaisse un homme de ton âge fort heureux d'avoir épousé une jeune fille de l'âge de Smilis.

l'amiral.

Mais celui-là ne l'avait pas tenue toute petite et bercée entre ses bras ; il ne l'avait pas appelée Louise, du nom de sa fille morte ; il n'avait pas, le soir, sur le bord du berceau, tenu ses mignonnes mains jointes pour la prière sur sa petite poitrine d'enfant ; il n'avait pas formé son tendre esprit à l'obéissance confiante et absolue ; il n'avait pas veillé quinze ans sur l'ignorance de son cœur, comme pour en abuser!... C'est ma fille, et je ne suis qu'un mauvais père!

RICHARD

Tu l'as trop aimée, c'est vrai!...

Ah! mais toi, tu aurais pu me'sauver de moi-même. II fallait me conseiller, me brutaliser, m'éclairer.

RICHARD

Tu m'aurais envoyé au diable!

l'amiral.

C'est vrai... à tous les diables!... Ne l'ai-je pas fait, d'ailleurs, quand tu as paru seulement me soupçonner de penser au mariage !... Tes soupçons même m'ont encouragé, car tout chemin conduit où veut aller la passion 1 Je me disais : « Puisqu'on y pense, c'est donc possible! » Des raisonnements imbéciles m'ont bourdonné aux oreilles

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