Smolensk
Lorsque je visitai Smolensk au cours de l'été de 1909, je fus à la fois surpris et frappé d'admiration à la vue du site pittoresque où s'élève cette cité qui a joué un rôle si important dans Thistoire de Russie; dominée par les dômes resplendissants de ses nombreuses églises, elle déborde hors de ses murailles séculaires fièrement campées sur des collines verdoyantes ; le majestueux Dnièpre la baigne et une immense plaine gracieusement vallonnée l'entoure ; cet ensemble constitue un panorama d'une saveur singulièrement originale. Malgré son passé tragique, les murs gigantesques qui la
cuirassent, ses tours altières, ses portes largement espacées et patinées par le temps, Smolensk sourit à ses visiteurs et, lorsqu'on la quitte, on en emporte un souvenir inoubliable. Une fois dans la ville, quand on a gravi la colline sur laquelle s'élève la cathédrale, l'horizon s'élargit et le spectacle qui s'offre à vos yeux est plus grandiose, plus magnifique et en même temps plus charmeur.
Celui que Ton découvre en se plaçant au pied de la tour de la Gaieté ( Vécéloukha) est non moins séduisant.
Si l'on sort de la ville à l'endroit où son sol a le plus d'altitude, par la porte de Molok^ on trouve le Musée d'art ancien, généreuse-
^ Ce nom de Molok semble provenir de celui d'une divinité du paganisme : Moloch. D'autres personnes prétendent quil dérive de celui dune rivière : Molokhovka. qui n'existe plus. Celte porte lut détruite en 18J2, lors de la retraite de la Grande Armée de Napoléon. L'empereur Nicolas F' la fait reconstruire.
ment fondé par la princesse Ténicbeff. En 1909, elle a fait don à l'Institut archéologique de Moscou de ses collections et du beau monument édifié pour les y disposer, mais à la condition que ces collections resteraient à Smolensk. Il y a là des séries importantes et instructives d'objets appartenant à toutes les branches des arts nationaux de la Russie. Il est souhaitable que ce musée reçoive de nombreux visiteurs et que les habitants de la vieille cité et du gouvernement qui en dépend y puisent le goût et le respect des monuments du passé.
A l'approche du centenaire de 1812, nous avons cru pouvoir rappeler dans la deuxième partie de cet ouvrage, en prenant pour témoins ceux qui furent acteurs du grand drame, les deux passages des Français à Smolensk, c'est-à-dire la marche vers Moscou et le mouvement en retraite. Un siècle presque
s'est écoulé depuis. Que reste-t-il des ressentiments et desanimosités d'alors ? L'oubli est venu ; oubli des rivalités, mais non celui des luttes épiques et des tournois titanesques du passé? Et on peut le dire bien haut, dans ces batailles de géants, dans ces rencontres pour la vie, pour l'honneur, les deux adversaires étaient dignes l'un de l'autre. Gloire donc aux héros de 1812 ! qu'ils soient tombés en défendant Smolensk ou en attaquant ses remparts ; qu'ils aient succombé derrière les parapets des redoutes de Borodino ou en cherchant à les enlever ; qu'ils aient péri de froid et de misère pendant la retraite ou la poursuite qui fut presque aussi désastreuse, qu'importe ! nul n'aura à évoquer un souvenir amer, mais des pages glorieuses dont les deux pays ont le droit d'être fiers. Russes et Français s'uniront alors dans la même pensée de respect religieux et d'admiration émue pour honorer les morts qui tombèrent sur les champs de bataille. En présence de ces céré-
monies de 1912, l'union des deux nation? sera encore resserrée, s'il se peut; plus que jamais elle sera faite d'estime réciproque ; plus que jamais, elles marcheront d'accord dans l'histoire.
La création d'un musée des souvenirs de l'année 1812 ne doit pas laisser la France indifférente, d'autant plus que la Russie désire que notre pays y soit représenté comme il convient, c'est-à-dire avec grandeur. Aussi le comité créé pour cet ohjet, comité composé des personnalités les plus importantes de Moscou et hautement protégé par S. M. l'Empereur, a-t-il nommé un correspondant* français chargé de rechercher en France ce qui pourrait constituer, en quelque sorte, une section française et de réunir les objets dignes d'y figurer.
1 M. le baron de Bave.