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CHAPITRE PREMIER

LA PRINCIPACTÉ APANAGÉE

La date de la fondation de la ville de Smolensk est inconnue ; mais elle doit remonter à un passé reculé. Dès le ix^ siècle, l'empereur de Byzance, Constantin Porphyrogénète. la désigne sous le nom de Milinista et la qualifie de cité importante et opulente. Elle se trouvait en effet au centre des routes commerciales reliant le Nord au Sud, TOrient à rOccident; c'était donc une étape pour le transit commercial entre les Khozars et les villes hanséatiques. Kiev seule était plus considérable que Smolensk qui rivalisait avec Novgorod-la-Grande.

Sur le plateau de Valdaï, parmi des collines pittoresques, au milieu de forêts vierges de pins, de sapins et de bouleaux, naissent les sources des trois grands fleuves russes ; la Volga, le Dnièpre et la Dvina occidentale. En cette contrée, que Ton peut à juste titre appeler la région des sources, s'établit un peuple slave, les Krivitchi, lesquels se divisaient en deux groupes, ceux de Polotzk ' et ceux de Smolensk'. Ces derniers occupaient le territoire correspondant au gouvernement actuel de Smolensk et ses environs. Placés dans un pays où étaient situées les sources des trois cours d'eau sus-indiqués, ce qui lui donnait une importance géographique exceptionnelle, ces Krivitchi exercèrent une grande influence sur les destinées historiques de la Russie.

1 M. Rambaud les désigne sous le nom de Polotchanes. — Histoire de la Ruasie, p. 19. Paris. 1900.

- « Les Krivitchi sont assis (habitent) aux sources de la Volga, de la Dvina et du Dnièpre, et leur ville est Smolensk ; c'est là que sont assis les Krivitchi. « Chronique dlpalhicff, 8.

Les données positives concernant les Krivitchi ne remontent pas au delà du x^ siècle. Dovnar Zapolski a recueilli ce qui a trait à ce peuple dans ses Aperçus de l'histoire des terres des Krivitchi et des Drégovitchi jusqu'à la fin du Xir siècle^. Il mentionne, d'après Constantin Porphyrogénète, que les bateaux sur lesquels les Russes descendaient à Constantinople étaient construits à Milinista (Smolensk), Tchernigofî et Vischgorod ; que les Slaves et les Krivitchi payaient un tribut aux Russes. Il indique aussi qu'ils prirent part à l'expédition contre Constantinople en 907 et à la campagne d'Igor en 944. Il insiste sur le rôle prépondant qu'avaient alors les voies fluviales, lesquelles, en cette région, formaient un admirable réseau pour les transports commerciaux : Volga, Dvina, Dnièpre et leurs nombreux affluents. Les chroniqueurs savaient très bien quels étaient les rivières et les

1 Kiev, 1891.

fleuves qu'il fallait descendre pour atteindre la mer.

La grande route commerciale appelée :

Route des Varègues chez les Grecs ^ passait par Smolensk. Le négoce y amenait des représentants de bien des peuples divers : Phéniciens, Varègues, Normands, Khozars, et en outre, des Slaves et des Finnois qui habitaient les lointaines et mystérieuses contrées du Nord-Est de l'Europe*. D'après la chronique de Nestor, la route qui conduisait des Varègues chez les Grecs, et réciproquement, côtoyait le Dnièpre. Au point où il cessait d'être navigable, il y avait rupture de charge et les marchandises étaient transportées par terre jusqu'au Lovot". Parle Lovot on pénétrait dans le grand lac Ilmen qui a pour déversoir le Volkov, lequel aboutit dans le lac Nevo (Ladoga) dont l'émissaire a son em-

^ fier «e historique de Smolensk {en russe), anonyme. Saint- Pétersbourg, 1894. Edition de l'état-major.

2 Le nom actuel de ce fleuve est Lovât.

bouchure dans la mer des Varègues '.

C'est en 859 que les Krivitchi devinrent tributaires des Varègues-.

En 882 , Oleg, successeur de Rurik , s'empara de Smolensk^ et, en 907, il emmena des Krivitchi dans son expédition contre Constantinople*.

Ils prirent aussi part à la campagne d'Igor ^ en 944.

Mais arrivons à la formation de la princi-

^ Chronique de Nestor, chap. iv.

- Ibid., chap. XIV.

^ Ibid., chap. xviii.

* Ibid., chap. xxi.

» La chanson d'Igor adresse des reproches au grand prince Vcévolod, père de Monomaque, pour ne pas être venu en aide à Igor dans sa lutte avec les Polovtzi.

« Grand prince Vcévolod, tu n'as pas songé à t'élancer de tes régions lointaines pour défendre la couronne dorée de ton père, toi dont les rames de tes vaisseaux peuvent triompher de la Volga et dont les casques de tes guei"riers peuvent mettre le Don à sec. » — C'est une manière d'indiquer que les guerriers de Vcévolod étaient si nombreux qu'ils auraient pu tarir l'eau du Don en la puisant avec leurs casques. Cette image poétique est d'un grand effet. — La chanson d'Igor. Etudes sur les variantes du texte primitif, par le prince P. P. Wiazemsky, p. 246. Saint- Pétersbourg, 1877.

pauté de Smolcnsk, sous l'influence des grands-ducs de Kiev, dès le commencement du xi" siècle.

Le passé historique de Smolensk, à Tépoque des princes apanages, est aussi intéressant que peu connu. Le voyageur, arrivé en présence de la ceinture imposante de vieilles et épaisses murailles qui entoure cette ville, à la vue de sa situation pittoresque et propice à la défense, est tenté de penser que les péripéties souvent si dramatiques de l'histoire de Smolensk se déroulèrent dans cette enceinte. Mais ces fortifications ne datent que de l'époque de la puissance de Boris GodounofT' et de son règne -.

C'est dans un des faubourgs de Smolensk qu'il faut chercher l'emplacement de cette ville à l'époque des princes apanages. Ce faubourg se nomme Smiadine. Là, sans doute,

* Sous le règne de Féodor Ivanovitch, 1584-1598. - 1598-1602.

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ICOXE DES SAINTS HORIS ET CLEB DE L EPOQUE DE BORIS GODOCNOt'E

Collection de la Princesse TénicliclT.

les princes avaient un château fortifié '.

Smiadine fut le théâtre de la mort tragique du prince Gleb, prince de Mourom et fils de Vladimir le Saint : il fut mis à mort par ordre de son frère Sviatopolk, Gleb revenait de Kiev par Smolensk croyant, sur les dires de Sviatopolk, que Vladimir était vivant et désirait le voir. A partir de Smolensk, Gleb voulut voyager par eau ; mais, à peu de distance de cette ville, à Smiadine, il fut rejoint par un envoyé de son frère, laroslav de Novgorod, qui lui apportait la nouvelle de la mort de Vladimir, de Sviatoslav et du martyre de son frère Boris.

Au moment ou Gleb pleurait son père et son frère et priait pour eux, des assassins surgi-

^ Extrait du Guide-Souvenit' de Smolensk, par Orlovsky. Smolensk, 1006. « Aux environs de Smolensk, se trouve un endroit nommé Smiadme. D'après la légende, ici fut tué en 1015 le saint prince Gleb par son frère Sviatopolk. Un couvent à présent disparu existait en cet endroit ; on ne connaît pas la date delà fondation de ce couvent. On pense que c'était en 1145. Toujours dans le même endroit se trouvait le palais des princes de Smolensk; ces princes ne vivaient pas dans la ville à cause des quei'elles entre eux et le vétché (assemblée populaire). »

reiit en armes et, la garde du prince de Mourom ayant faibli, ils s'emparèrent de son bateau et le tuèrent '. Son corps resta quelque temps abandonné au bord de la rivière, puis fut inhumé à Vischgorod avec le corps de son frère Boris-.

Smolensk fut le théâtre d'une autre traîtrise pendant la rivalité d'Isislaf avec Vseslaf de Podolsk, lequel était un descendant du fils aîné de Vladimir le Saint. Alors qu'il se trouvait au camp près de Smolensk, Isislaf entra en pourparlers avec Vseslaf, le convia avenir chez lui et jura sur la croix qu'il n'avait absolument rien à craindre. Vseslaf eut confiance en sa parole et se rendit sur la rive opposée du Dnièpre, Le prince Isislaf le reçut aimablement, le mena dans sa tente et

i P. Nikitin. Histoire de la ville de Smoloisk, p. 18 {en russe). Moscou, 1848.

- Les noms des princes Boris et Gleb sont très populaires dans rhistoire de Russie. L'intérêt qui sest attaché à ces victimes de Sviatopolk en a fait en quelque sorte les saints nationaux de la Russie. Chronique de Nestor, p. 282. Paris, 1884.

le remit entre les mains de ses soldats ainsi que ses deux fils. Les trois malheureux furent conduits à Kiev et jetés en prison ^

L'histoire des descendants de Rurik est des plus embrouillées et celle des guerres qu'ils se livrèrent entre eux, excessivement confuse.

Parlons d'abord des guerres intestines entre princes : de 1055 à 1^26, les grands princes de Kiev en soutinrent :23; les princes de Tchernigoff, 20; ceux de Polotzk, 18; ceux de Sousdal, 11; ceux de Smolensk, 6 seulement.

laroslav le Sage laissa Smolensk à son fils Sviatcheslav qui arriva dans cette ville après la mort de son père (1054). Il mourut en 1057\

Vladimir Monomaque, fils de Vcévolod, né en 1053, s'établit à Smolensk en 1078. Il fut

1 p. Nikitin, Histoire de la ville de Smolensk [en russe). Moscou, 1»48.

- Chronique de Nestor, chap. lxiu et lix. Sviatcheslav était né en 1036.

prince de Smolensk pendant trente-trois ans.

En 1101, il commença les fondations, à Smolensk, de léglise en pierre de l'Assomption de la sainte Vierge*, sur l'emplacement même où se trouve actuellement la cathédrale de l'Assomption.

En Tan 1103, Vladimir Monomaque remporta une grande victoire sur les Polovtzi. A son retour, il fit une entrée triomphale à Smolensk où il consacra la cathédrale de l'Assomption dans laquelle il plaça l'image miraculeuse de la Vierge Odiguitri qui se voit encore dans la grande cathédrale de Smolensk et dont l'histoire est intimement liée à celle de cette ville.

Nous nous occuperons avec quelque détail de cette icône :

Le Guide de Smolensk^, par Gratcheff, donne à son sujet ces renseignements :

* Chronique de Nestor, chap. lxxxiv.

L ICOXE DE LA SAINTR-VIERGE (iDlllUlTRl

Conservée dans la calliédrale de Sniolonsk.

Cette cathédrale * contient la célèbre icône de la vierge Odiguitri. D'après la légende transmise par un écrivain byzantin, Nicéphore Kalliste, cette icône aurait été peinte par Févangéliste saint Luc. Elle se trouvait d'abord à Jérusalem, ensuite à Constantinoplc. Lorsque l'empereur byzantin Constantin Porphyrogénète avait envoyé sa fille Anna en Russie pour qu'elle épousât le prince Vcévolod, il lui avait donné cette icône. Après la mort de Vcévolod elle passa à son fils Vladimir Monomaque. Il devint plus tard prince de Smolensk et fonda en cette ville

^ La cathédrale de Smolensk, Ouspenskn (Assomption), a été fondée en 1677. Elle a été terminée en 1740. JMais en 1760 la coupole principale s'est écroulée. On reconstruisit et ce travail fut achevé en 1772. Cette église se trouve à la place même où s'élevait une plus ancienne église fondée par Vladimir Monomaque en 1101. En 1611 Sigismond m détruisit cette église de Vladimir Monomaque, à la place de laquelle il construisit une église catholique. Lorsque les Polonais évacuèrent Smolensk, cette église catholique construite en 1611 devint orthodoxe et fut démolie en 1634 pour édifier la cathédrale actuelle construite de 1677 à 1740. Guide de Smolensk, par Gratcheff. Smolensk, 1908.

Téglise susmentionnée et y plaça l'icône en question en Tannée 1103.

D'autre part, nous empruntons ce passage intéressant à la Desaiption des images de la sainte Vierge par S. Snessoref '.

Icône de la sainte Vierge Odiguitria (celle qui montre le chemin), de Smolensk'.

(( Cette image, d'après les traditions historiques, avait appartenu à l'empereur Constantin Porphyrogénète, lequel s'en servit, en 1046, pour bénir la princesse Anna, sa fille, qui épousa le prince Vcévolod, fils de Yaroslav le Sage ; et cette bénédiction eut lieu avant le départ de la princesse pour la Russie. Voilà l'origine du nom Odiguitri.

a Après la mort de Vcévolod. elle passa à son fils Vladimir Monomaque, lequel la transporta à Smolensk et la déposa dans la cathédrale de l'Assomption qu'il fit construire en 1101. Ensuite la légende de saint Mercure

* Saint-Pétersbourg, 1891.

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LA VIEUGE ODIGL-ITR[ DAXS LA CATHKDUAl.E DK SMÛLEXSK

vint prouver que cette image était le bouclier de la Russie.

« L'an 1398, pendant l'invasion de Tamerlan, Vitold, grand-duc deLithuanie qui avait annexé Smolensk, bénit, avec Ticône Odiguitri^ sa fille, femme de Basile, grand-duc de Moscou, laquelle était venue le voir à Smolensk ; la princesse emporta cette icône et la plaça dans la cathédrale de TAnnonciation, à Moscou. En 1456, sous le règne du grand-duc Basile l'Aveugle, petit-fils de Vitold, Tévêque de Smolensk, issaïe, se rendit à Moscou accompagné d'une suite nombreuse, afin de restituer à Smolensk celte image. Le grand-duc décida de faire faire une copie de l'icône pour la cathédrale de l'Annonciation. Une grande solennité eut lieu au moment où l'image originale fut enlevée de Moscou pour être transportée à Smolensk. Aux environs de Moscou, la population prit congé de la relique en versant des larmes. C'est en cet endroit, en 15"24, que le grand-duc Basile, père d'Ivan le Terrible,

édifia un couvent de nonnes pour commémorer la conquête de Smolensk et sa réunion à la Russie. C'est dans ce couvent que fut transportée la copie de Ticône. En 1666, Tarchevêque de Smolensk, Vastonophi, apporta à Moscou deux images miraculeuses de la Vierge Odiguitna pour les faire restaurer. De ces deux images, Tune (Foriginal) se trouve actuellement dans la cathédrale de Smolensk, l'autre, qui a été peinte en 1602, fut placée dans une église au-dessus de la porte de Smolensk donnant sur leDnièpre. En 17'27, un certain Dlotovsky avait demandé la permission de construire à ses frais une chapelle de la Nativité de la Vierge. Le jour de la consécration, après avoir communié, il s'approcha, des larmes de joie dans les yeux, de limage de la Vierge Odiyuitria ; mais alors, il tomba à genoux, croisa les deux mains sur sa poitrine, inclina la tête jusqu'à terre et rendit le dernier soupir. a En 181:2, quand, le 5 août, les troupes russes évacuèrent Smolensk, limage mira-

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