‹ SmolenskChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pendant que Napoléon était à Moscou, le marquis Paulucci adressa au comte Armfed une lettre dont on trouvera un extrait dans l'appendice (XXX). 11 conseillait de diriger vers Smolensk les troupes de Wittgenstein afin que, de concert avec celles de Witgingherode elles opérassent sur la ligne de communication de Tarmée française et obligeassent l'Empereur à s'affaiblir en envoyant des forces considérables à Smolensk, affaiblissement qui faciliterait les opérations du maréchal Koutouzoff.

On sait que les choses ne se passèrent point conformément aux désirs du marquis Paulucci.

L'émigré Langeron dont nous avons déjà parlé estime que Napoléon avait 100.000 hommes sous les armes au départ de Moscou ; qu'il ne lui en restait que 42.000 en arrivant à Smolensk où il aurait perdu 350 canons, chiffre que d'autres ramènent à 200 (XXXI) .

S'il perdit tant de canons, c'est qu'il tint à les conserver jusqu'à la dernière limite du possible, ce qui ruina les chevaux et imposa un surcroît de fatigue à l'infanterie. En effet, les chevaux, tant ceux de l'artillerie que de la cavalerie, avaient des fers sans crampons' et, ne pouvant s'appuyer avec sûreté sur le sol, tombaient à chaque pas, et s'abîmaient beaucoup. Le général Henri Dembenski^

^ La ferrure à glace semble avoir été employée dans quelques corps : « ...on commença à ferre)' à glace les chevaux des trains ce qui continua le dimanche 8 (novembre).» Victor Jacquemont du Donjon. Mélanges, p. 101. Paris, 1900. Il est vrai que cela se passait sur la ligne détape, à Vilna, où il y avait une organisation régulière.

2 Général du Martray, Maximes, conseils et instructions sur l'art de la guerre, notes des pages 23-25. In-16, Paris,

témoin de la campagne, dit que les efforts qu'ils déployaient pour ne pas tomber à chaque instant doublaient leur fatigue et que, marchant au pas et par un froid de 20 degrés, ils transpiraient continuellement.

En outre, ils souffraient beaucoup de la soif.

Les souffrances des atlclages se répercutaient sur rinfanterie, obligée qu'elle était à chaque montée de former les faisceaux pour pousser les canons à force de bras. Lorsque trois ou quatre fois dans la journée les fantassins avaient fourni pareille corvée et que le soir au bivouac les distributions n'avaient pas lieu, ils se débandaient et ne se souciaient plus que de la conservation de leur personne.

A Smolensk, le ferrage à glace pouvait-il être organisé ? Ségur dit que non et donne pour motif de cette impossibilité que les hommes avaient peine à trouver et à préparer leur nourriture, que les forges étaient aban-

ioi L'EPOPEE DE SMOLENSK EN 1812

données ou gâtées, et que dailleurs les matériaux manquaient pour un travail considérable \

Quoi qu'il en soit, l'Empereur mandait au major général, de Dorogobouje, le 6 novembre, décrire au maréchal Davout que s'il n'avait derrière lui que des cosaques et de la cavalerie et s'il manquait de vivres, il était nécessaire quil laissât ses bagages à la garde d'une division et qu'il se portât à 10 ou 1:2 lieues de Smolensk, sur la route d'Elna à cette ville. C'était un fort beau pays riche en fourrage et pourvu de beaucoup de vivres. Le maréchal se mettrait en relations avec le duc d'Abrantès qui devait se placer à 6 ou" lieues de Smolensk. au coude de la rivière, et avec le général Baraguay d'Hilliers, qui venait d'Elna et se rapprochait de Smolensk '.

' Général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée de 1812, p. 220-221. Dixième édition, Paris,

^ Voir le n^XXXlI de l'appendice.

D'après Ségur, * ce fut le même jour, à Mikalewska, qu'il apprit la conspiration de Mallet. Le baron Denniée " dit au contraire qu'il en était informé depuis le 2 novembre, jour qu'il rencontra 5 ou 6 estafettes à Simlévo. En tout cas, cette conspiration prouve que si, au point de vue militaire, il eût été prudent de ne pas dépasser Smolensk en 181:2, et de terminer la campagne en 1813, il en était autrement au point de vue politique. D'aucuns n'ajoutèrent que médiocrement foi à cette nouvelle et considérèrent qu'elle avait pour but de donner à l'Empereur un prétexte de retourner à Paris \

Cependant la retraite, d'après Jomini,

* Général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée de 1812, t. II, p. 230. Dixième édition. Paris, 1842. Le baron Ernouf dit que l'affaire Mallet fut connue à Dorogobouje où Napoléon arriva le 6 novembre, à 11 heures du matin et qu'il quitta le 6 à 9 heures du matin.

- Baron Denniée. Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant la campagne de 1812, p. 122. Paris, 1842.

=• Ibid. p. 123.

s'opérait dans des conditions très défectueuses. Remonté sur la grande route de Smolensli, Napoléon continuait à la suivre et s'efforçait de traverser aussi promptement que possible une contrée où les ressources manquaient absolument. Malheureusement il avait d'immenses convois, des attelages en mauvais état, une cavalerie débile et ses échelons, marchant à une demi-journée d'intervalle, n'étaient pas à même de se soutenir mutuellement. Les Russes, au contraire, déjà placés sur les flancs de l'armée française, avaient à leur disposition un chemin conduisant obliquement à Wiazma, à Smolensk, à Krasnoë, à Kopys ; ce chemin étant plus court que celui suivi par les Français, ils pouvaient les prévenir dans ces villes et les harceler pendant leur marche. Si JXapoléon eût suivi la route d'Elna, moins ravagée, les Russes n'auraient pu le suivre qu'en queue et il n'aurait pas eu à redouter ces attaques parallèles à la ligne de retraite qui, chaque jour.

pouvaient mettre en question l'existence de Tarmée'.

On a vu que Napoléon attachait une certaine importance au rôle matériel et moral de la division Baraguay d'Hilliers qui devait, quittant Elna, se porter dans les environs de Smolensk. Sur ce point, il eut une déception. L'avant-garde de Koutouzoff qui marchait sur la route d'Elna tomba inopinément, à Liakowo, sur la division Baraguay d'Hilliers qui avait peu de cavalerie pour s'éclairer, et l'une de ses brigades, celle du général Augereau, fui enlevée après un combat de peu d'importance ".

Napoléon perdit ainsi une division d'infanterie sur laquelle il comptait pour donner à son armée l'exemple de rester dans le rang.

11 fut sévère pour le général Baraguay d'Hilliers et ne lui tint pas compte de son passé honorable.

* Voir le n" XXXIII de l'appendice.

^ Voir les n^» XXXIV, XXXV et XXX VI de lappendice.

Le 7 novembre, il annonçait à Berthier qu'il arriverait à Smolensk dans un ou deux jours '.

Il arriva le 9, à 2 heures de l'après-midi.

Lorsqu'il fit son entrée à Smolensk, il était à pied sur la route couverte de glace ; des chevaux fatigués traînaient sa voiture qui était garnie de paille tressée. Un seul homme vint à sa rencontre près du monastère de Troïtza, et encore par hasard; c'était le prêtre Mourazkiéwitch qui portait la communion à un mourant^

L'Empereur alla s'établir dans une maison de la Place Neuve d'où il ne sortit que le 14 pour continuer sa retraite.

La garde impériale accompagnait l'Empereur. Les autres corps arrivèrent, le prince Eugène le 10, le maréchal Davout le M, le maréchal Ney, momentanément chargé de

^ Voir le n" XXXVII de l'appendice.

- Orlovsky, Les murailles de Smolensk, p. 158. Smolensk,

r arrière-garde, le 12 et le 13 novembre'.

Le corps d'armée du prince Eugène avait été très éprouvé au passage du Vop.

Cette journée nous avait coûté tous les hommes épuisés par la fatigue ou malades, qui n'avaient pu franchir ce cours d'eau, toute Tartillerie et la totalité des bagages^ de ce corps.

La présence de l'Empereur apporta peu de remède à la situation.

Jomini fait ressortir les causes des désordres dont Smolensk fut le théâtre.

On y avait bien réuni des approvisionnements, mais les troupes de passage, la garnison, le corps du maréchal Victor, la division Baraguay d'Hilliers, les blessés (15.000) avaient consommé 60.000 rations par jour^

1 Charles de Mazade, Correspondance du maréchal Davout prince d'Eckmûkl (1801-1819), p. 427. Paris, 1885.

^ Mémoires du général Gn'ois (1792-1822), publiés par son petit-neveu. Avec introduction et notes par Arthur Chuquet. membre de l'Institut. T. 11, p. 117, l^aris, 1909. Voir aussi Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée de 1812. T. II, p. 199. Dixième édition. Paris. 1842.

^ Un corps volant, sous le colonel Hulot, avait été chargé

C'est dire qu'il n'y avait pas assez pour permettre à l'armée de se refaire.

Et elle avait l'espoir de trouver d'amples ressources, une sorte d'Eden, à Smolensk; Napoléon lui-même affichait l'espérance de la rallier et de la réorganiser, de ramener à leurs drapeaux ces milliers de traînards de tous les pays : Français, Allemands, Italiens, Hollandais, Espagnols, Portugais et Polonais comptant 30 à 40.000 hommes, isolés ou formés en bandes, qui avaient secoué les principes delà discipline parce que la discipline était impuissante à les faire vivre, il n'en fut rien. Cependant cette masse de malheureux arrivant par un froid cruel avec l'espoir de trouver des vivres, des vêtements, des chaussures, se vit partout opposer des refus parce qu'elle n'était pas munie de pièces en règle. Pouvait-elle en avoir? Alors ce fut le pillage et, avec le pillage,

d'exploiter les riches contrées de Mistislavf et de Roslavf et de couvrir les moulins construits sur la Kmora.

le gaspillage des ressources de Smolensk.

Que fit Napoléon ? S'en prit-il à lui-même de ne pas avoir tempéré, vu les circonstances, la sévérité des règlements? Non, il frappa les commissaires et les garde-magasins comme pour rejeter sur eux l'imprévoyance dont il était seul coupable, car enfin, d'après les situations quel'intendantgénéral lui remettait, il ne devait pas s'exagérer les ressources de la ville et, vu l'état de Tarmée, il devait donner des ordres pour y porter remède \

Cependant l'intendance avait commis des fautes; ainsi elle avait acheté des bœufs en Italie, des chevaux en France alors qu'elle aurait pu en trouver de meilleurs et à plus bas prix en Courlande, en Ukraine, en Volhynie; elle avait dépensé des sommes considérables pour amener de Kœnigsberg et de Dantzig à Vilna et à Minsk des farines qui arrivèrent avariées; on aurait pu se les procurer dans le pays même, avec moins de dépense.

1 Voir le n" XXXVIII de l'appendice.

On trouvera dans l'appendice d'autres relations relatives aux marches et combats de l'armée française avant son second séjour à Smolensk, à ce séjour lui-même et aux opérations qui suivirent son départ. Ces relations confirment ou complètent ce que nous avons dit ; nous aurions pu les multiplier, mais nous n'avons point voulu donner une longueur démesurée à notre livret

L'Empereur tenta cependant un efTorl qui produisit un résultat temporaire : il rallia et plaça sous un même chef, Latour-Maubourg, ce qui restait des 37.000 cavaliers qui avaient passé le Niémen. On put en réunir 1.800.

Les débris de cavalerie confiés à Latour- Maubourg furent ensuite réunis en régiments piquets qui fondirent en quelques jours.

De Smolensk, le 11 novembre. Napoléon avait adressé une lettre à l'impératrice Marie- Louise, une autre au duc de Bassano. Ces

» Voir les n'^^ XXXVIU. XXXIX, XL. XLI. XLll. XLIII, XLIV, XLV, XLVI, XLVII, XLVIII et XLIX de l'appendice.

deux lettres furent interceptées. Elles ont été publiées dans la Correspondance inédite de l'empereur Alexandre et de Bernadotte pendant l'année 1812. Dans la lettre au duc de Bassano, l'Empereur se préoccupait surtout de se procurer des chevaux. « Des chevaux, des chevaux, des chevaux, » disaitiP.

Le 14 novembre, une nouvelle lettre était adressée au duc de Bassano où il était dit qu'il avait perdu inutilement un mois pour commencer à passer ces achats de chevaux dont on avait un pressant besoin". Une autre lettre du 14novembreétaitdestinéeàBerthier. L'Empereur lui annonçait qu'il se rendaità Krasnoë ; il l'avertissait aussi que le maréchal Ney devait continuera former l'arrière-gardeiquele maréchal Davout le soutiendrait ; qu'il convenait de rester dans la ville jusqu'au 17 ou de se tenir dans la position de la tête de pont et faire sauter

* Voir le n° L de l'appendice.

^Voir le n" LU de l'appendice.

les murailles de Smolensk avant son départ\ Les premières troupes françaises qui quittèrent Smolensk furent celles de la division Claparède. Elle escortait le convoi".

Le 14, l'Empereur quitta Smolensk. 11 devait aller coucher à Rlioronitnia. Le prince Eugène suivait à quelques heures de distance, puis le maréchal Davout et enfin le maréchal Ney renforcé de la division Ricard, du corps de Davout. De la brillante armée qui avait passé le Niémen, il restait 30 à 36.000 hommes en armes et la tourbe des traînards'.

On sait que cet ordre de retraite, qui avait produit déjà de fâcheux résultats à Wiazma, en amena de plus déplorables encore à Krasnoë où le corps du prince Eugène, attaqué le 15 par Koutouzofî, et celui de Davout, assailli le lendemain, éprouvèrent des pertes sérieuses;

^ Voir le n" LUI de l'appendice.

- M. Mestre. Le général Claparède, la vie militaire, les campagnes, p. 330. Paris. 1899.

^ Ch. de Mazade. Correspondance du maréchal Davout, prince d'Eckmiihl, 1800-1815, p. 427. Paris. 1885.

el le mapéchal Ney, écrasé par dés forces très supérieures, ne put rejoindre le gros de l'armée qu'à Orcha, avec une poignée d'hommes * . Dans une lettre datée du 16 novembre (vieux style), l'empereur Alexandre annonçait à Bernadotte les avantages remportés par les Russes. Il rappelait que le général Augcreau (de la division Baraguay d'Hilliers) avait mis bas les armes ; que les généraux Samson et Dufour avaient été pris près de Doukovtschi avec quatre régiments ; que Davout avait été battu près de Krasnoë et que Ney avait eu un sort plus déplorable encore. Mais Davout. malgré ses pertes, s'était fait jour et Ney, s'il avait semé sur la neige du champ de bataille les cadavres des soldats demeurés autour de lui fidèles au drapeau, s'était immortalisé par son héroïsme".

1 Le colonel Pelet, du 48<', qui conseilla au maréchal Ney le mouvement qui sauva les débris de son corps d'armée, fut blessé pendant le combat où son régiment perdit 550 hommes sur les 650 présents sous les armes.

Voir le n° LIV de l'appendice.

En évacuant Smolensk après avoir tenté de faire sauter ses murailles, tentative qui n'aboutit qu'à renverser quelques pans des murs et à provoquer le départ d'une certaine quantité de traînards, les Français abandonnèrentS.OOO malades ou blessés qui n'avaient même pas été compris dans le partage des vivres et auprès desquels les officiers de santé et les employés désignés ne demeurèrent pas, ne se souciant pas d'être prisonniers ou massacrés. Beaucoup de ces malheureux furent victimes des mines établies pour ruiner les murailles de Smolensk; elles renversèrent plusieurs des édifices où ils étaient abrités et ils furent ensevelis sous leurs décombres \

Il y avait tant de cadavres dans les rues, après le départ des Français, qu'on se décida à les brûler, car on n'avait pas le loisir de les enterrer. Mais le bois étant venu à manquer.

^1812. Lettre d'un capitaine de cuirassiers sur la campagne de Russie, publiée par 31. -.1. -A. Léher, p. 49-50. Paris-Poitiers. 1885. — Vassili Véréstchagin. Napoléon l^'' en Russie, p. 83-84. Paris, 1897.

on creusa de vastes fosses où on les empila'.

Théodore Glinka, qui avait la religion de la patrie, écrivait en 1813 lorsqu'il lui fut donné de revoir Smolensk.

Smolensk, le 13/25 septembre 1813.

({ Quand je vis de loin, au crépuscule du soir, ses murailles et ses églises, je m'écriai involontairement : Elles existent encore ! Et je me réjouis comme si j'avais retrouvé d'anciens amis... Il fait nuit, adieu.

« J'ai vu ma patrie livrée au pillage, j'ai entendu ses gémissements angoissés. Partout jai vu des cendres et des décombres. Tous les édifices ont été percés par de nombreux projectiles. Nous n'avons ni toits, ni fenêtres, ni portes. Le vide produit sur nous une sensation d'effroi poignante. Le vent fait rage autour des murs calcinés. La nuit, les ruines semblent pousser des hurlements. Dans les

^ J. Grattcheff, Guide pour Smolensk. Smolensk, 1908.

villages voisins on n'entend que plaintes et gémissements \ »

De Smolensk, dont les vieilles murailles portent encore les cicatrices des blessures de 1812, la Russie a le droit d'être fière, comme l'Espagne l'est de Saragosse, et c'est un devoir pour elle de rendre un solennel hommage aux héros de la guerre nationale d'il y a un siècle. Et il importe que nous nous associions à cette commémoration, car le rôle de nos pères fut grand aussi en 1812 et les deux peuples, maintenant que les querelles de jadis sont oubliées, ont un but commun, but éminemment pacifique, celui de maintenir l'équilibre européen, but qui n'est dirigé contre personne et permet à chaque peuple de jouir de l'indépendance,

En 1841, on éleva à Smolensk un monu-

1 Théodore Glinka, Leltreti d'un officier, p. 244. Moscou, 1870 (en russe).

ment pour commémorer les événements dramatiques de Tannée 1812 V

11 existe aussi un monument en mémoire du colonel Engelhardt et d'un noble du nom de Schoubine. C'étaient deux propriétaires du gouvernement de Smolensk qui, tous les deux, avaient formé un corps de partisans avec leurs gens. Faits prisonniers par les Français ils furent fusillés près des murailles de la ville : Engelhardt le 15 et Schoubine le 24 octobre 1812. Ce monument fut élevé sous le règne de Nicolas 1'',

1 Voir J. Grattcheff. Guide pour Smolensk. Smolensk,

Lettre du général de Saint-Priest.

« L'attaquer le plus tôt possible, écrivait Saint- Priest, est ce que nous devons faire, non pour prévenir l'ennemi sur Smolensk, ce qui est actuellement impossible, mais demain, si nous réussissons, pour arrêter ses projets et lui donner de linquiélude pour ses communications. Mais un avantage, même considérable, remporté sur lui ne rendrait pas nos communications avec la première armée moins difficiles, à moins qu'elle ne prenne elle-même l'offensive vers Polotsk et Vitebsk, ainsi qu'on nous le fait espérer. Si, pour le moment, nous évitons le combat et passons le Dnieper au-dessous de Mohilev pour aller à Smolensk, nous n'en serons pas moins, tût ou tard, forcés de l'accepter, soit par le 3* corps qui marche sur Orcha. sur Smolensk, soit par l'armée de Davout qui, partant de Mohilev sur plusieurs directions, peut nous prendre en flanc et nous

inquiéter beaucoup, sans compter la perte de notre magasin de Rogatschev qui, en cas de malheur, est encore d'une ressource considérable. L'ennemi, d'ailleurs, si nous ne l'attaquons pas, nous attaquera infailliblement, et encore dans ce cas vaut-il mieux avoir l'initiative. Cela se décidera demain ou aprèsdemain i. »

Copie d une proposition adressée à S. M. I. par le lieutenant général marquis Paulucci le 37 juillet 1812 (style russe), de Saint-Pétersbourg.

« La direction prise de Vitebsk sur Smolensk par la l""^ armée, ainsi que celle de la 2^ armée de Mstislav vers le même point est fautive, en ce que ces deux armées étant à Vitebsk et Mstislav, se trouvaient sur les flancs de lennomi, et la distance entre ces deux armées était telle, qu'elles étaient à même d'agir simultanément ou, tout au moins, ce mouvement vers Smolensk, d'après les sains principes de l'art de la guerre, ne devait être fait que par le seul prince Bagration, mais jamais parle général Barclay qui, par cette fausse direction, donne de grandes probabilités en faveur de l'ennemi.

« Les Français ont profité d'abord et avec habileté de cette faute, en se portant avec rapidité vers Poré-

' Saint-P rient à Vempereur Alexandre. Sta Biekov [inédite). Extrait de la Correspondance inédite de l'empereur Alexandre et de Bernadotte pendant l'année 1812. publiée par X... préface, p. xix. Paris, librairie militaire Ghapelot,

tchié où se trouve leur gauche, que, d'après ma manière de voir, ils tâcheront de renforcer, afin d écraser avec la majorité de leurs forces l'aile droite de la l" armée, car par ce mouvement, si Napoléon gagne une bataille, il sera à même d'empêcher notre armée de se replier sur Tver ou Moscou ; ou bien encore, si ses succès ne sont pas entièrement décisifs, il pourra d'un coup changer son plan d'opération et se porter sur Saint-Pétersbourg par Vëliki-Louki et Porkhof, tandis que par Yakobotadt ou Dunabourg, il fera avancer toutes ses troupes disponibles pour se joindre à lui pour l'aider à atteindre l'objectif naturel de ses opérations.

« D'après cet aperçu, il est absolument nécessaire de produire des efforts qui balancent les probabilités que l'ennemi a acquises en sa faveur. A cet objet, rien de mieux que des mouvements hardis et célères de la part du corps du général Tormassoff. L'on doit cependant remarquer que, vu la distance de ce corps et la qualité des pays qu'il a à parcourir, l'on doit craindre avec raison que ses efforts ne deviennent, non seulement inutiles par le temps matériel qu'il doit employer, mais encore que, si la grande armée (russe) éprouvait un échec considérable, ce général ne risque d'être battu isolément, s'il ne sait pas prendre d'abord un parti convenable aux circonstances dans lesquelles il pourra se trouver; chose qui demande des connaissances et de la résolution.

a Le corps du général Tormassofl' doit donc se porter vivement sur Pinsk, en chasser l'ennemi et prendre la direction par Mozyr dont le chemin est couvert par le corps du général Hértel et marcher sur Moguilef et Mstislav, afin de menacer le flanc droit et les derrières de l'ennemi et de tâcher de se mettre en relation avec des troupes légères et par les lignes intérieures, avec les troupes sous les ordres du prince Bagration. Si le général Tormassoff se convainc du principe qu'un projet hardi et exécuté avec célérité se trouve à demi rempli avant que l'ennemi ait le temps de s'y opposer, il ne cherchera pas cent mille motifs pour retarder ou refuser d'effectuer ce plan; car le voulant, il a à sa disposition bien des raisons pour se mettre à l'abri de toute responsabilité pour la non-exécution ^ »

Le Prince Bagration. — Smolensk.

« Nous nous approchâmes de Smolensk, qui était occupé par un petit corps commandé par le général Winzingerode et le général en chef y prit son quartier général le 20juillet/l^'' août.

« Wollzogen fut envoyé auprès du prince Bagration. La réunion des deux armées s'opéra en dépit de Napoléon et le 22 juillet/3 août, elle était faite.

^ Papiers concernant la guerre patriotique de 1812, p. 217. Edition de M. Pierre Schoukine. Moscou, 1905.

« Lorsque le prince Bagration, accompagné de tout son état-major, du comte WoronzofT, de Werssiltchikoff, Paskiévitch, Raïeffsky et plusieurs autres, vint la première fois voir le général en chef, je décidai le général en chef à aller jusqu'à l'antichambre à la rencontre du prince, en épée et le chapeau à la main et lui dire qu'il était en chemin pour aller lui faire visite. Cette démarche à laquelle le prince Bagration ne s'attendait point, fit un effet prodigieux sur lui et sur toute sa suite, qui avait vu avec jalousie que le prince Bagration qui, étant l'ancien du général Barclay, était mis par la volonté de l'Empereur sous les ordres de ce dernier. La modestie du général Barclay et le peu de prétentions qu'il mettait en général en toute chose et surtout cette démarche prévenante les avaient tous captivés en sa faveur.

« Le général en chef me sut gré de lui avoir suggéré cette idée et me serra la main affectueusement, cequi était d'autantplusflatteurpour moi, qu'il n'était pas un homme à effusion,

« L'entrevue ne dura qu'un petit quart d'heure. Le général en chef prit dès ce moment le commandement des deux armées réunies, et quoique le prince Bagration se vît avec peine placé sous les ordres d'un moins ancien, il sut vaincre le crève-cœur et aller franchement à la besogne.

« Le 25 juillet/6 août, un conseil de guerre eut lieu.

« Les deux généraux en chef se réunirent chez le général Barclay de Tolly et y firent appeler S. A. le grand-duc Constantin, le général lermoloff. laide de camp général comte de Saint-Priest et le colonel Toll.

« On proposa une attaque sur Roudnia pour profiter de la dissémination des corps français. C'est alors que des marches et contremarches eurent lieu. Le général Barclay hésitait sur le parti qu'il avait à prendre; c'estla première fois que je ne fus pas tout à fait content de sa manière d'être. Il était agité, il fatiguait l'armée par des marches continuelles dans les chemins bourbeux et impraticables ou par des changements déposition sans but réel.

« Après des combats partiels et des mouvements très inutiles, l'armée se concentra à Smolensk, ayant appris le plus beau mouvement que Napoléon eût exécuté et fait de toute la campagne en manœuvrant habilement pour passer le Dnieper à Rasasna.

« La réunion des deux armées avait eu lieu. Elles se séparèrent momentanément, et le prince Bagration marcha pour se mettre à cheval sur la route de Moscou, et le général Barclay se chargea de la défense de Smolensk'. »

* Mémoires du général-major russe baron de Lôwenstern, publiés d'après le manuscrit original, et annotés par M. H. Weil. T, L p. 218 et 220. Paris, 1903,

Lettre du Tzarewitch Constantin Pavlovitch à l'Empereur Alexandre I '.du 3 août 1812 (style russe).

« Sire !

(c Jamais je n'eus osé Vous écrire et surtout des affaires du moment si les circonstances ne me paraissaient si majeures. Sans d'autres préambules, je viens au fait. Il y a de cela huit jours que nous marchâmes en avant sur la direction de Roudnia et ayant fait une marche nous nous arrêtâmes à Prikas Widra. La deuxième armée longeait la rivière du Dnieper à notre hauteur. Ayant séjourné vingt-quatre heures au susdit camp, le général en chef prétendit avoir des nouvelles que l'ennemi se portait en force du côté de Porétchié. Sur cela, nous marchâmes de ce côté et campâmes a 12 et 13 verstes de Smolensk. Avant-hier nous quittâmes ce camp tout à coup, pour nous reporter derechef sur le chemin de Roudnia vu que l'ennemi n'était pas du côté de Porétchié et que le tout n'était que fausse nouvelle. Hier,aumomentque nous arrivâmes dans ce camp, le général Néwérovsky qui se trouvait à Krasnoï de l'autre côté de la rivière Dnieper, a rapporté qu'il était obligé de se retirer du susdit endroit vu que l'ennemi s'y porta avec des forces majeures. Le général Rayewsky a eu ordre de passer par Smolensk et aller au secours de Névérowsky . Mais d'après

les nouvelles que l'on a ici, l'on prétend que toute la force ennemie se trouve du côté de Krasnoï et je présume que demain Smolensk sera occupée par l'ennemi. Voilà, Sire, l'avis du général Jermoloff et de tous ceux qui s'y entendent. J'ai cru la chose trop sérieuse pour ne pas vous l'annoncer d'avance afin que Votre Majesté puisse prendre ses mesures en conséquence. Notre situation est la suivante. A droite, le prince Ghechawskoy du côté de Kasple et de Porétchié, le général Platow de Inkowo sur Roudnia et Lubowichi poussant avec force les postes ennemis pour les tourmenter et tâcher de les arrêter ou bien faire diversion à ce qui se porte sur Smolensk. Les 2^, 3^, 4^ et 5® corps au bivouac en avant de Gawriki, le 6^ à Nadwa, le prince Bagration à Katane. Votre Majesté voit bien par là que l'ennemi a gagné quatre jours sur nous, tandis que par un faux avis nous avons été attirés sur la droite du côté de Porétchié. L'irrésolution qui règne chez nous est terrible, ordres et contre-ordres se suivent à tout bout de champ, je n'eus jamais cru avouer tous ces faits à Votre .Majesté si les circonstances graves, telles qu'elles sont pour le moment, ne m'obligent en serviteur fidèle de ne rien cacher à Votre connaissance.

Sire. Il est pénible à moi de tout mettre sur

papier, n'étant jamais accoutumé à le faire, mais la position critique en nos services m'oblige à le faire au risque de ce qui pourrait m en arriver. Tous les bagages, ambulances ont eu ordre ce matin

d'avancer de Dorogobouch sur Wiasma. Votre Majesté connaît trop bien ce qu'est Moscou et ce que la prise de Smolensk peut produire dans les esprits de cette immense capitale. Notre communication avec l'armée du général Tormassoff est absolument coupée par les manœuvres des Français de l'autre côté du Dnieper. Il est venu de plus un rapport que Rogachief venait d'être occupé le 27 du mois passé. J'ai oublié de faire mention à 'Votre Majesté que le général Winzengerode est allé en détachement du côté de 'Welig avec trois régiments de cosaques et un de dragons et nous n'en avons aucune nouvelle depuis le 25 du mois passé. De môme nous n'avons aucun renseignement au sujet du général Witgenstein et nous pouvons nous vanter d'être absolument dans les ténèbres. Que je suis malheureux, Sire! d'être dans le cas de vous exposer toutes ces malheureuses nouvelles. Mais il est de mon devoir de ne rien vous taire. Votre Majesté m'a ordonné à mon départ de Moscou de Lui exposer les faits majeurs et même d'arriver moi-même pour les lui annoncer. . . .

« Je suis avec le plus profond respect. Sire ! de votre Majesté Impériale le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur*.

« Constantin. »

Au camp Gawriki, le 3 août 1812.

^ Papiers concernant la guerre patriotique de 1812. Edition de M. PieiTC Schoukine, pp. 411 et 412. Moscou, 1903.

Le combat d'Inkowo.

« Aux approches de Smolensk l'ennemi s'est concentré et a pris le parti de faire résistance et de se couvrir de cette ville, qui est fortifiée, et du fleuve qui la traverse. Les Russes ont détaché un corps d'armée pour attaquer celui de Montbrun dont les trois brigades étaient échelonnées à une demi-lieue de distance ; la brigade de hussards en première ligne, les chasseurs en second et la brigade étrangère en troisième... Nous sommes accourus pour soutenir les hussards qui étaient assaillis par des forces bien supérieures; nous les remplaçons en première ligne, car ils étaient affaiblis et fatigués. Nous étions en ce moment entourés par une nuée de Cosaques; mais nous avons conservé une contenance superbe n'ayant jamais eu peur de ces sauvages. Cependant, se sentant soutenus par la belle cavalerie russe qui était en réserve derrière eux, ils étaient comme des enragés et venaient nous tirer des coups de pistolets et nous charger à la lance jusque dans nos rangs. Pour surcroît, nous apercevons, arrivant sur la hauteur qui domine la position, de l'infanterie et de l'artillerie, et notre colonel était absent.

« Il y avait dans deux bouquets de bois placés de chaque côté de nous quelques compagnies de voltigeurs qui nous rassuraient pas leur bonne contenance. Nos généraux Montbrun et Sébastiani parais-

PIÈCES JUSTIFICATIVES i«4

saient indécis sur ce qu'ils avaient à faire. Il y avait un peu de jalousie entre eux, parce que l'inférieur commandait au supérieur (?). Tout à coup le feu de l'artillerie s'ouvre sur nous et nous emporte plusieurs chevaux, notamment celui du capitaine Rascher, mon collègue d'escadron ; aussitôt un maréchal des logis saute à bas de son cheval et le fait monter dessus. On se décide alors à repasser un pont placé un peu derrière nous. La retraite s'est opérée avec un peu de confusion; elle a découvert nos braves fantassins, qui ont été faits prisonniers. Au même instant arrivait notre belle division de cuirassiers, ce qui n'a pas peu contribué à arrêter l'ennemi. ÏNous avons perdu dans cette alfaire deux ou trois cents hommes. Notre brigade étrangère s'est admirablement comportée dans cette journée. Assaillis de leur côté, en même temps que nous, les chasseurs wurtembergeois ont été vigoureusement entamés et leur colonel a été fait prisonnier; mais les lanciers prussiens ont fait une charge superbe et ont ramené des trophées, un colonel, des drapeaux, etc.

« C'est vers ce moment qu'a eu lieu la prise de Smolensk, où s'est livré une bataille terrible et sanglante qui nous a coûté beaucoup de monde. Nous y sommes passés peu après; c'est une grande et belle ville. On aurait pu s'y arrêter et cesser la poursuite des Russes, rétablir le royaume de Pologne et y passer l'hiver. Mais Napoléon n'a pas eu d'autre

idée que d'arriver à Moscou, qui a été le tombeau de l'armée française ^.. »

Lettres de Théodore Glinka.

7/19 juillet, Smolensk.

« Mon amie, voilà les temps de Minin et de Pajariky qui reviennent. Partout le cliquetis des armes, partout la presse des soldats. L'dme du peuple se réveille... On dit que plusieurs gouvernements polonais se sont révoltés. Ce n'est pas en vain qu'ils répétaient le proverbe : czue ptaschek wiogne! — (l'oiseau veut le printemps). 0 illusion, ils pensent pouvoir vivre sous les décombres. »

16/28 juillet, Smolensk.

« Je viens d'arriver à Smolensk. Quel trouble parmi le peuple! On a reçu la nouvelle que l'ennemi est déjà près d'Orscha.

« Chez nous, le peuple n'est pas habitué à entendre annoncer l'approche de l'ennemi. Les âmes sont inquiètes; le plus grand trouble règne dans les esprits. On voit déjà de longs obozi (convois de voitures de transport) qui s'éloignent du danger. C'est que personne ne veut se rendre à l'ennemi. Je crois qu'en Russie, comme en Espagne, il pourra

^ Caip'iiRine Auhvy . Souvenirs du i2^ chafiseurs, pp. 159-162. In-8". Paris, Quantin, 1889.

s'emparer du sol, mais non vaincre les hommes. La présence de l'Empereur a fait que la population est restée calme. Il revenait de l'armée et se dirigeait sur Moscou... J'ai appris hier, de ceux qui vivent maintenant sur la grand'route, qu'en y passant, il causa amicalement avec les paysans, entra dans l'église, pria Dieu et les engagea à l'imiter. Je me hâtai de rentrer en ville pour voir l'Empereur, mais il ne s'y trouvait plus.

« Nos soldats brûlent du désir de combattre. Quelques-uns l'expriment avec une simplicité héroïque : « Nous voyons la douleur de nos vieux pères à barbes « grises. Continuerons-nous à nous faire outrager? « Il est temps de se battre '. »

Aspect de Smolensk.

« Nous partîmes de Witepsk,le 13 août, pour nous diriger sur Smolensk. L'armée, bien reposée par un séjour de quinze jours dans un beau pays, eut moins à souffrir durant ce trajet, et l'on espérait que Smolensk serait le terme de nos fatigues pour cette campagne. C'était là, selon toute apparence, quedevaitse donner la bataille décisive. Les troupes étaient en bonne disposition ; l'aspect d'une grande ville et

* Théodore Glinka, Lettres d'un officier russe, p. 5 et passim. Moscou. 1870 [en russe).

d'un beau pays relevait le moral du soldat, et l'on ne voyait plus sur son visage ces traces d'abattement et de mauvaise humeur qu'il était facile de reconnaître depuis Wilna. Le bivouac du grand quartier général fut établi dans un bois, à une portée de canon de la ville, et, pendant trois jours que dura l'investissement, nous fîmes un service des plus actifs ; car l'artillerie devait, selon toute vraisemblance, jouer un rôle dans l'action qui se préparait.

« Le général Lariboisière fit la reconnaissance des dehors de la place, et ne tarda pas à reconnaître que lartillerie serait impuissante contre les murs de cette place qui n'était point régulièrement fortifiée, mais pourvue d'une enceinte formidable à la manière tartare. Gétait une muraille en briques parfaitement liées, d'environ 50 pieds de haut et de lo pied? d'épaisseur, terrassée intérieurement, ce qui lui donnait une sorte d'élasticité qui amortissait l'effet des projectiles. Lorsque nous passâmes devant une des portes de Smolensk, en traversant la principale rue du faubourg, nous reçûmes, à bonne portée, une volée de mitraille, qui, par miracle, ne blessa personne; un seul cheval reçut un biscaïen dans la cuisse, tout le reste s'en tira sain et sauf.

« A gauche de la ville, en regardant le Dnieper, il y avait un mauvais ouvrage grossièrement fortifié et que nous sûmes plus tard être la citadelle. Toute la défense paraissait concentrée sur ce point ; car, du côté opposé, on ne tira pas un coup de fusil. J'ai tou-

jours pensé et je crois encore aujourd'hui que si l'on avait fait une attaque vigoureuse sur cette citadelle, on y serait entré de vive force, avec des résultats bien plus importants que ceux qu'on obtint deux jours après ; car l'armée russe avait seulement commencé son mouvement de retraite sur Moscou, et ne l'effectuait pas sans une grande difficulté. On aurait donc pu faire des prisonniers, s'emparer d'une partie du matériel et sauver les magasins. Mais l'affaire eût été sans contredit très meurtrière, et il faut croire que l'Empereur ne voulut pas, à une aussi grande distance de son point de départ, sacrifier une partie de ses meilleures troupes dans une action qui n'avait rien de décisif.

« Après que le général Lariboisière eut rendu compte à l'Empereur de sa reconnaissance, je fus envoyé près du général Sorbier,^ commandant l'artillerie de la garde, et lui portai l'ordre de s'approcher le plus près possible du mur d'enceinte avec une batterie de douze pour essayer de faire une brèche. J'assistai à cette sorte d'expérience. On tira une vingtaine de coups à portée de but en blanc, et c'est à peine si quelques fragments de brique se détachèrent de la muraille. Tout cela se passait comme au polygone ; aucun coup ne fut riposté de la place, aucun ennemi ne se montra sur la muraille. Le lendemain, nous poussâmes jusqu'à laDwina, et nous parvînmes, sous une grêle de balles, à découvrir les ponts de l'ennemi. Le capitaine Gourgaud, officier d'ordonnance de l'Em-

pereur, près duquel je me trouvais, y reçut une balle morte qui lui fit une légère contusion \ »

L'enceinte de Smolensk

« Le 16 août, l'Empereur fît la reconnaissance de la ville. Elle présentait un aspect formidable de défense. Smolensk, ancien boulevard de la Russie, avait été dans les siècles précédents l'objet de bien des contestations entre les Russes et les Polonais, et sa position en avait fait dès l'origine une place forte d'une grande enceinte. Quoique depuis bien des années ses habitants eussent vécu dans une paix profonde, ses anciennes et épaisses murailles garnies de tours existaient encore, et s'élevaient au-dessus du rempart dégradé en bien des endroits. Les murailles dont le développement était de près de 4.000 toises, avaient 10 pieds d'épaisseur et 25 de haut. Une grande tour carrée, servant en même temps de tête de pont, défendait la route de Saint-Pétersbourg par Porceczié ou par Duchowsczina, et à l'occident de la ville est une citadelle à cinq bastions informes qui dominent la route de Krasnoï. Devant cette citadelle sont trois anciens retranchements qu'on avait fait réparer à la hâte.

« La seconde porte de Smolensk est couverte par

' Vie de Planât de La Paye. Souvenirs, lettres et dictées recueillis et annotés par sa veuve. Introduction de Kené Vallery-Radot. pp. 76-77. In-S^ Paris. 1895.

une demi-lune en terre au-devant de laquelle est une espèce d'esplanade palissadée, terminée par deux grands magasins. Cette porte donne entrée aux quatre routes de Krasnoï, de Mohilow par Massislaw de Roslawl, de Jetnia(Elna). Le long de la route de Krasnoï est un premier faubourg en avant duquel est un moulin à vent. Un second faubourg se trouve entre la route de Mohilow et de Roslawi : un troisième s'étend le long du rempart, devant un grand bastion en terre qui couvre une brèche que le temps a porté à la muraille d'enceinte. Toute l'ancienne enceinte de la ville, excepté du côté du Dnieper, est couverte par un fossé qui laisse une berme entre lui et la muraille. Au delà de ce fossé est un chemin couvert et un glacis adapté pour la ligure au contour des hautes tours, rondes et carrées, grandes et petites, qui sont au nombre de vingt-huit, non compris celle du pont. A la suite du Dnieper est un immense faubourg appelé la ville basse qui contenait des fabriques de toute espèce ^ »

Opinion de M. de Mène val sur la manœuvre de Smolensk.

« Les quinze jours que Napoléon passa à Vitebsk, quelques dispositions défensives qu'il y ordonna, l'é-

^ Louis Le Barbier, Note sur la campagne de Rut^sie en 1812, par un officier de la grande armée. (Le commandant Michel de La Uorie), pp. 26-27. Paris, 1908.

tablissement d'une grande manutention firent croire qu'il voulait s'arrêter autour de cette ville et choisir ce point comme ligne de défense. Mais il ne pouvait terminer la campagne au mois de juillet sans avoir mêmepujoindre l'armée ennemie. Le but de cet arrêt était de faire reposer son armée, qui en avait besoin, et d'observer les mouvements des Russes. Apprenant qu'ils quittaient les environs de Smolensk pour venir l'attaquer, l'Empereur se hâta de marcher à leur rencontre, en se portant rapidement sur la rive gauche du Dnieper et en remontant le long de ce fleuve pour arriver à Smolensk, avant qu'ils eussent le temps d'y revenir. Ce mouvement, en dérobant à l'ennemi la marche de l'armée française, la plaçait sur ses flancs et sur ses derrières. La hardiesse et l'habileté de cette manœuvre ont été admirées par les Russes euxmêmes ; on la conside'rée comme la plus belle de cette campagne. Mais l'étoile de Napoléon commençait à pâlir ; le huitième corps que commandait Junot s'égara dans sa route, et l'assaut livré par le maréchal Ney à la citadelle de Smolensk resta malheureusement sans résultat. Le général Bardai, averti tardivement de la marche de l'armée française, se hâta d'accourir à Smolensk que deux divisions russes enfermées dans la place parvinrent à défendre pendant tout un jour, donnant ainsi le temps aux deux armées russes de venir à leur secours. Napoléon avait espéré que Bardai ne laisserait pas tomber entre nos mains cette ville, clé de la vieille Russie, sans la dis-

puter par une bataille décisive ; mais il ne résista que le temps nécessaire pour couvrir sa retraite en opérant sa jonction avec Bagration, dont l'armée avait échappé aux corps français chargés de lui barrer le passage.

« La question de savoir s'il fallait s'arrêter à Smolensk fut de nouveau agitée entre Napoléon et ses lieutenants. Les raisons qui, à Vitebsk, avaient décidé l'Empereur à continuer sa marche en avant restaient toujours les mêmes à Smolensk. L'armée française n'aurait pu arrêter son mouvement et stationner dans ces deux villes que si une de ces victoires éclatantes, auxquelles les Français étaient accoutumés, était venue faire espérer la paix. Les Russes au contraire n'avaient point livré bataille pour défendre ce boulevard de la Russie et ne se montraient pas disposés davantage à entamer des négociations . On était au mois d'août et il ne pouvait être question pour l'armée française de passer le reste de l'été à Smolensk. Il n'y avait pas alors de raison pour réti'ograder, ou pour prendre position derrière des rivières qui, gelées pendant l'hiver, ne seraient plus une protection contre les attaques de l'ennemi. Fallait-il attendre dans une défensive continuelle, genre de guerre antipathique au caractère français, à cinq cents lieues de nos frontières. . . laisser à nos adversaires le temps de se reconnaître et d'employer pour nous anéantir les ressources de tout genre qu'ils tireraient aisément de leur propre sol"? Napoléon ne le croyait pas; les

Russes seraient enfin forcés de recevoir une bataille pour défendre Moscou, c'était donc là qu'était la paix. Voilà ce que pensait l'Empereur. Une grande victoire, et ce grand but était atteint ; l'empereur Alexandre eût été obligé de traiter. Cette paix, ajoutait Napoléon, aurait borné nos expéditions de guerre ; c'était le terme de nos efforts, le commencement de la sécurité !

« Pendant le mouvement de l'armée française sur Smolensk, la rencontre d'une division russe donna lieu au combat de Krasnoï. C'est dans une des brillantes charges de cavalerie exécutées pendant ce combat que le jeune Marbeuf fut atteint d'une blessure mortelle ^ »

Lettre du général Raéffsky au général Jomini.

La marche de Napoléon sur notre gauche était un de ces coups hardis qui ne se prévoient pas et se parent difficilement; il avait déjà tout l'avantage de l'initiative avant que qui que ce soit dans notre armée pût se douter du passage de l'ennemi sur la rive droite du Dnieper. Nous continuâmes toujours notre mouvement offensif avec lenteur, tantôt rebroussant chemin, tantôt prenant d'inutiles posi-

^ Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon I'^' , par le baron Claude-François de Méneval, publiés par les soins de son petit-fils le baron de Méneval. T. III, p. 52 et suivantes. Paris, 1894.

lions. La seconde armée marchait sur la route de Smolensk à Katan, longeant la rive droite du Dnieper. Le corps d'armée que je commandais, qui formait la réserve, ne devait quitter Smolensk qu'après la division de grenadiers du prince de Mecklembourg. Je ne pus me mettre en marche que vers les sept heures du soir ; à peine avais-je franchi quelques verstes que j'entendis une forte canonnade dans la direction de Krasnoï ; bientôt après un aide de camp passa en courrier; je l'interrogeai; il répondit qu'il était envo^'é parle général Néwjérowski avec le rapport que l'ennemi en grande force s'avançait sur lui ; ce qui expliqua ladite canonnade. A une dizaine de verstes de Smolensk, je fis halte. Il faisait nuit close, je reçus un ordre du prince Bagration de m'arrêter à l'endroit où je le recevrais pour en attendre un ultérieur qui ne tarda pas à arriver, et par lequel il m'était prescrit de rebrousser chemin et de marcher par Smolensk sur Krasnoï pour prendre position à moitié chemin et recueillir Néwjérowski dans sa retraite. Exécutant sans délai les ordres qui m'avaient été transmis, je demandai par un rapport envoyé par le même courrier la deuxième division de cuirassiers qui marchait à peu près à ma hauteur, parce que je devais combattre dans un pays découvert. Je demandai encore, en cas que je rencontrasse des forces supérieures et que je fusse obligé de me retirer, si je devais me défendre dans Smolensk, que j'exposerais à une

ruine totale, ou si je devais repasser le fleuve et en défendre le passage à l'ennemi. Dans le premier cas, je croyais avoir plus de chance pour arrêter l'ennemi, maisj'exposais la ville et mon corps d'armée à la destruction; dans le second, je livrais une ville qui pouvait coûter beaucoup de monde à l'ennemi avant d'être prise.

« Je n'ai jamais reçu de réponse à mon rapport, cependant mon corps d'armée marchait sur Smolensk.

« A la pointe du jour, étant déjà près de Smolensk, j'envoyai un aide de camp pour prendre des informations.

« Il revint bientôt m'annoncer... queNéwjérowski avec sa division était exterminé. Je n'ajoutai pas foi à cette nouvelle...

« Mon corps d'armée traversa Smolensk avec

toute son artillerie pour se porter sur la route de Krasnoï. Je l'arrêtai à une ou deux verstes de Smolensk et j'allai de ma personne examiner ma position très aventurée stratégiquement parlant; heureusement elle m'offrit des ressources tactiques auxquelles je ne m'attendais pas ; je pris mon quartier tout près de la barrière de Mstislav.

« J'attendis ainsi des nouvelles de Néwjérowski. Il arriva en personne à deux heures après midi. Il avait fait une défense désespérée que l'ennemi apprécia mieux que lui-même ; son échec n'en était pas un. vu la supériorité du nombre. Il ne laissait

pas d'être désespéré ; je le consolai de mon mieux ; je recueillis les débris de la division.

« 11 m'annonça qu'il était arrivé avec son infanterie, ayant perdu quelques canons et qu'il avait laissé ses cosaques en avant-postes à 7 ou 8 verstes de la ville., que l'ennemi était arrêté pour passer la nuit et qu'il était en grandes forces. J'en fis un rapport au général en chef dont je ne recevais ni ordre ni nouvelles.

« A cinq heures du soir, j'entendis un coup de canon ; un moment après, je vis arriver un officier cosaque avec le rapport que l'ennemi marchait sur Smolensk et que les avant-postes se repliaient devant lui. Je courus à cheval pour voir les choses de plus près et ne tardai pas à découvrir toute la cavalerie de Murât, et des masses immenses de cavalerie qui se déployaient pour passer la nuit. Les ténèbres arrivant, l'étendue des lignes de feu me confirmèrent que j'avais toutes les forces de l'ennemi devant moi.

« Je sentais parfaitement le danger de ma position ; les armées étaient encore à 40 verstes de moi ; je ne pouvais en attendre de secours avant la nuit prochaine. Je pouvais, il est vrai, me défendre pendant quelque temps dans les murs de la ville, mais je n'étais pas sûr de me conserver le pont du fleuve, mon unique retraite, s'il était attaqué ; peutêtre aurais-je mieux fait de repasser sur la rive droite? mais on l'aurait pu mal interpréter. Je

n'avais que vingt-huit bataillons car deux de mes régiments étaient dans l'avant-garde de Wassiltschikof, deux autres étaient renvoyés dans l'intérieur pour se compléter. J'avais à peine 13.000 hommes à opposer à l'ennemi en y comptant les douze bataillons de Néwjérowski qui sortaient d'un échec. Je sentis qu il était de mon devoir de périr avec tout mon corps d'armée s'il le fallait plutôt que de permettre à l'ennemi de couper nos armées du chemin de Moscou, des provinces méridionales et de tous les moyens de secours qu'elles nous procuraient.

« J'envoyai deux courriers aux généraux en chef, en leur annonçant en toute assurance que j'avais devant moi la totalité de l'armée française ; je communiquai au prince Bagration que le salut des deux armées dépendait de ma défense.

« le fis placer dans la nuit la majeure partie

de mon artillerie dans les anciennes batteries de terre adossées extérieurement aux murailles de la ville; toute mon infanterie fut disposée devant le faubourg dont le brave général Paskiéwitsch commandait la droite. Le reste de l'artillerie était posté de manière que l'ennemi ne pouvait placer la sienne que très difficilement, car il devait franchir de profonds et rapides ravins presque à mi-portée de mon canon. Je ne pouvais garnir de mes troupes que le centre et le flanc droit du demi-cercle que je devais occuper. Je plaçai deux bataillons vers les bords du

fleuve à ma gauche dans le faubourg Ratschenka.

« Il me restait quatre bataillons dont je plaçai deux en réserve entre les faubourgs et les deux autres dans la ville même. Je rassemblai quelques centaines de convalescents que j'armai et plaçai sur les murailles; il me vint dans la nuit, je ne sais d'où, le régiment de dragons de la Nouvelle-Russie et les lanciers de Lithuanie. Ce renfort, vu la nature du terrain, ne m'était pas d'une grande utilité pour le combat, mais cette cavalerie, conjointement avec les cosaques, battait la campagne et éclairait ma gauche, point très important pour me défendre. Après avoir pris ainsi mes dispositions, je donnai ordre à mon infanterie postée très avantageusement de ne pas avancer d'un pas à la poursuite de l'ennemi quand il serait repoussé, afin de ne pas s'alîaiblir en élargissant le champ de bataille. Je voulais me reposer en attendant, mais j'avoue avec franchise que, malgré la nuit blanche que je passai la veille à cheval, je ne pus fermer l'œil, tant l'importance de ma situation pesait sur moi.

« Le lendemain, à la pointe du jour, la fusillade commença. On m'amena dès le commencement de l'affaire un aide de camp de Murât, pris en reconnaissance et couvert de blessures. Il reçut un accueil bienveillant auquel probablement il ne s'attendait pas. Dans l'effusion de la reconnaissance, il me dit que je pouvais voir, du belvédère, Napoléon avec sa lunette d'approche examinant ma position, que

j'avais devant moi les trois corps de Murât, Ney et Davout et que, dans le moment, je serais attaqué sur tous les points. L'effet suivit la parole ; je me tenais sur ma petite batterie extérieure près de la porte Malakowskaïa, d'où je découvrais une assez grande étendue de terrain ; le combat se soutenait à mon avantage sur tous les points. L'ennemi, repoussé, revenait à la charge et ne gagnait pas de terrain. Il est vrai, comme le dit Boutourlin, que le prince Bagration vint à moi à dix heures du matin. Le premier secours que je reçus était une division de cuirassiers qui m'était inutile et à laquelle je défendis de passer le fleuve. Entre six et sept heures du soir, arrivèrent quatre régiments de grenadiers qui me donnèrent de l'assurance. Ils ne furent pas employés et restèrent en réserve derrière le faubourg. Je crois devoir faire mention de ce qui m'est arrivé pendant la bataille, et qui peut servir de leçon aux militaires pour ne pas se laisser décourager parles porteurs de mauvaises nouvelles. Avant l'arrivée des grenadiers, un officier accourut à cheval pour m'annoncer que le bastion royal avait été emporté par l'ennemi. Le mal n'était pas irréparable et la nouvelle n'était pas dénuée de fondement, car réellement une colonne ennemie se jeta témérairement dessus et était prête à l'emporter quand un bataillon du régiment d'Orel, que l'ennemi ne pouvait apercevoir, l'attaqua et le culbuta, ce que l'officier rapporteur n'avait pas vu. Dans le moment où

j'allais marcher vers ledit bastion avec ma réserve du faubourg, je reçus le rapport d'un autre officier, que je n'ai jamais pu retrouver, que l'ennemi avait enlevé sur ma droite le pont du Dnieper. J'avais sur le pont quatre bataillons sous les ordres du général Olénin.

« Je laisse au lecteur à se représenter l'effet que produisirent sur moi ces deux nouvelles. Néanmoins j'ordonnai aux. deux bataillons du faubourg de marcher sur la batterie royale; moi-même je courus au pont avec les deux bataillons que j'avais placés en réserve dans la ville. En y arrivant, je trouvai la réserve de ma droite en ordre et pas un ennemi, et je vis avec un contentement inexprimable que le rapport était faux. Je courus, de là, vers la batterie royale et j'appris de Paskiéwitsch l'attaque dont j'ai parlé. Les grenadiers étant arrivés, comme il a été dit, j'eus l'esprit tout à fait tranquille, il commençait déjà à se faire nuit.

« Le prince Bagration arriva, le prince Alexandre de Wurtemberg aussi, ce n'était que félicitations de tous côtés ; tout le monde sentait l'importance de mon succès. C'était le plus beau moment de ma carrière militaire... Le feu de l'ennemi commençait à se ralentir, les armées se montraient déjà sur la rive droite du fleuve. La nuit mit fin à ce combat qui m'a coûté plus de 1.000 hommes. L'ennemi se replia. On dit que le corps de Junot avait été commandé pour soutenir la droite de l'ennemi, et par

conséquent il aurait attaqué ma gauche, mais qu'il s'était égaré. 11 m'aurait été difficile, pour ne pas dire impossible, de résister à cette attaque. J'attribue le succès de cette bataille à la volonté de Dieu et à la valeur de mes troupes.

« Je dois ajouter qu'au commencement du combat je reçus un billet du prince Bagration conçu en ces termes : « Mon ami, je ne marche pas, je cours; je ce voudrais avoir des ailes pour vous rejoindre. (( Courage. Dieu sera pour nous. » A minuit le général Doktorof vint me relever avec son corps d'armée.

« J'attribue le succès moins à mes combinaisons militaires qu'à la mollesse des attaques de Napoléon qui, contre ses habitudes, a vu le point décisif sans savoir en profiter. Si l'ennemi avait déployé en ce jour autant de vigueur qu'il en mit inutilement le lendemain, c'en était fait de l'armée russe et du sort de la guerre... K »

La bataille de Smolensk.

« Le 15 août, anniversaire de sa fête, l'Empereur fit défiler devant lui ses troupes qui le reçurent avec enthousiasme. Le 16, l'armée découvre Smolensk, place forte que les Russes ont surnommé la sainte

' Cité clans la Camparjne de Russie (1812). par le lieutenantG. Fabry. Annexes, p. 69 et suivantes. Faris, 1903.

parce qu'ils la considèrent comme la clef de Moscou et le palladium de leur empire. D'anciennes prophéties annonçaient de grands malheurs à la Russie, le jour où elle laisserait prendre Smolensk. Cette superstition entretenue avec soin par le gouvernement date de l'époque où la ville de Smolensk, située sur le Dnieper ou Borysthène, était l'extrême frontière des Moscovites qui se sont élancés de ce point pour faire d'immenses conquêtes.

« Le roi Murât et le maréchal Ney, arrivés les deux premiers devant Smolensk, pensèrent, on ne sait trop pourquoi, que l'ennemi avait abandonné cette place. Les rapports adressés à l'Empereur lui faisant ajouter foi à cette croyance, il prescrivit de faire entrer l'avant-garde dans la ville. L'impatience de Ney n'attendait que cet ordre, il s'avance vers la porte avec une faible escorte de hussards ; mais tout à coup un régiment de cosaques, masqué par un pli de terrain couvert de broussailles, se précipite sur nos cavaliers, les ramène et enveloppe le maréchal Ney, qui fut serré de si près qu'une balle de pistolet tirée presque a bout portant lui déchira le collet de son habit ! Heureusement la brigade Domanget accourut et dégagea le maréchal. Enfin l'arrivée de l'infanterie du général Razout permit à Ney d'approcher assez de la ville pour se convaincre que les Russes étaient dans l'intention de se défendre.

« En voyant les remparts armés d'un grand nombre de bouches à feu, le général d'artillerie Eblé, homme

des plus capables, conseilla à l'Empereur de tourner la place, en ordonnant au corps polonais du prince Poniatowski d'aller passer le Dnieper deux lieues audessus ; mais Napoléon adoptant l'avis de Ney, qui assurait que Smolcnsk serait facilementenlevé, donna l'ordre d'attaquer. Trois corps d'armée, celui de Davout, de Ney et de Poniatowski, s'élancèrent alors de divers côtés sur la place, dont les remparts firent un feu meurtrier, qui l'était cependant beaucoup moins que celui des batteries établies par les Russes sur les hauteurs de la rive opposée. Un combat des plus sanglants s'engagea, les boulets, la mitraille et les obus décimaient nos troupes, sans que notre artillerie parvînt à ébranler les murailles. Enfin, à l'entrée de la nuit, les ennemis après avoir vaillamment disputé le terrain pied à pied, furent refoulés dansSmolensk qu'ils se préparèrent à abandonner, mais en se retirant ils allumèrent partout l'incendie. L'Empereur vit ainsi s'évanouir l'espoir de posséder une ville qu'on supposait avec raison abondamment pourvue. Ce ne fut que le lendemain au point du jour que les Français pénétrèrent dans la place dontlesruesétaient jonchées de cadavres russes et de débris fumants. La prise de Smolensk nous avait coûté 112.000 hommes tués ou blessés!.., perte immense qu'on aurait pu éviter en passant le Dnieper en amont ainsi que l'avait proposé le général Eblé ; car sous peine d'être coupé, le général Barclay de Tolly , chef de l'armée ennemie, eût évacué la place pour se retirer vers Moscou.

« Les Russes, après avoir brûlé le pont, s'établirent momentanément sur les hauteurs de la rive droite et se mirent bientôt en retraite sur la route de Moscou. Le maréchal Ney les y poursuivit avec son corps d'armée, renforcé par la division Gudin détachée du corps du maréchal Davout.

« A peu de distance de Smolensk il atteignit à Valoutina l'armée russe ^. »

La bataille de Smolensk.

«Le 15 (août), l'Empereur voit défiler l'armée; l'anniversaire de sa fête anime tous les cœurs ; on oublie les souffrances du passé ; on supporte avec résignation les privations du présent ; on attend le jour d'une bataille ; la paix doit en être le salaire !

« Néanmoins, l'ennemi continue en bon ordre son mouvement rétrograde.

« Le 16, on découvre Smolensk; chacun est dans la croyance que l'ennemi a abandonné cette place ; l'Empereur lui-même partage cette conviction ; il fait appeler le général Caulaincourt (il était trois heures du matin et déjà il faisait grand jour). // lui donne V ordre d'y établir son quartier général, et à moi de me rendre aux états.

« Nous partons-. Bientôt après avoir dépassé les

* Mémoires du général baron Marbot. T. III, p. 129. Paris,

' Au moment où le général Caulaincourt (Auguste) et

divisions du 3*^ corps qui étaient en colonnes sur la route, nous parvenons à une demi-lieue deSmolensk, cest-à-dire à la hauteur de la première ligne de tirailleurs, qui échangeaient quelques coups de carabine.

« Le maréchal Ney, impatientdu retard qu'éprouve la marche de ses troupes, arrive au milieu de ses tirailleurs : c'est le dieu Mars; son aspect, son regard, son assurance entraîneront le plus timide. Tout à coup 7 à 800 cosaques réguliers, masqués par un terrain cahoté et couvert de broussailles, se précipitent au cri de hourra! ils débordent et ramènent nos cavaliers, enveloppent le maréchal et le général Gaulaincourt, et les serrent de si près, que le duc d'Elchingen reçoit, presque à bout portant, une balle quidéchirelecolletdeson habit. Toutefois le désordre ne fut pas de longue durée, car la brigade Uomanget s'étant ralliée, dégagea le maréchal et poursuivit les cosaques jusque sous le canon de Smolensk. Enfin, l'infanterie du général Razout, ayant appuyé ce mouvement, permit au maréchal de se rapprocher assez des remparts pour se convaincre que les Russes étaient dans l'intention de les défendre.

« Néanmoins l'Empereur était si intimement convaincu que Smolensk était hors d'état de faire une défense sérieuse et que les Russes n'avaient point l'intention d'y tenir, qu'il n'ajouta foi aux rapports

moi partions, le prince de Neufchàtel nous répéta : n Dépêchez-vous, le maréchal Ney est déjà en ville. »

contraires que lorsque le ge'néral Gaulaincourt vint lui-même les lui confirmer. Cette circonstance s'explique par l'absence de renseignements certains sur les localités, par le manque absolu de moyens d'espionnage, et surtout par les fausses indications que l'Empereur recevait de ceux mêmes qui auraient dû connaître le pays. Néanmoins l'ordre est d'entrer de vive force dans Smolensk. On dirait que tout doit s'abaisser devant l'Empereur, que sa fortune commande tout.

« Triste et pernicieuse confiance !

cf On verra dans le cours de cette campagne l'armée supporter avec courage toutes les privations, affronter avec intrépidité des périls de toute espèce, vaincre l'ennemi en toute circonstance, mais arroser de son sang les routes où la fatalité l'entraîne.

« Le 16, l'Empereur campe en vue de Smolensk. Cette ville est située dans une position pittoresque; à mi-côte d'une colline, sur la rive gauche du Dnieper (Borysthène), qui la sépare du faubourg de Saint- Pétersbourg, diamétralement opposé au coté par lequel l'armée se présentait dans la ville.

« Le 3^ corps prend position, et quoique aucune action sérieuse n'eût été engagée, le canon de la ville avait cependant fait éprouver au 46^ régiment des pertes considérables.

« Le 17, au point du jour, l'Empereur parcourt toute la ligne.

« La gauche, appuyée sur le Dnieper, est sous le commandement du maréchal Ney ;

« Le centre sous celui du maréchal Davout ;

« Et la droite, également appuyée sur le fleuve, est commandée par le prince Poniatowsky, qui débouche le matin à la tète du S^ corps (Polonais). Cette troupe, que l'on voit réunie pour la première fois, est admirablement belle, son enthousiasme est au comble ; elle va combattre sous les yeux de l'Empereur ; mais elle combattra contre des murailles^.

« Au moment où l'Empereur parcourait la droite, je me trouvais auprès des généraux Eblé et Guilleminot, qui s'étaient arrêtés pour examiner les positions, quand le général Eblé, de sa voix sententieuse et grave, nous dit :

« — Il veut toujours prendre le bœuf par les « cornes!

c< Gomment n'envoie-t-il pas les Polonais passer « le Dnieper à deux lieues au-dessus de la ville? »

« Ces paroles sont revenues plus d'une fois à ma pensée.

« Les remparts de la ville étaient armés d'un nombre considérable de canons; mais le feu le plus meurtrier et le plus soutenu venait des batteries que les Russes avaient établies sur les hauteurs de la

' L'armée polonaise était d'autant plus belle que depuis le passage du Niémen, ayant suivi la direction de .Minsk, elle avait constamment flanqué notre droite et n'avait encore éprouvé aucune privation.

ville opposée. Les positions de notre artillerie ayant été fixées par l'Empereur lui-même, l'attaque ne tarda pas à devenir générale. Toutefois, l'ennemi, dont les forces allaient toujours croissant, opposait une résistance opiniâtre aux généreux efforts de nos soldats; les obus, la mitraille décimaient nos rangs, et les Russes, tantôt assaillants et tantôt repoussés, disputèrent le terrain pied à pied, jusqu'au moment où, vers le soir, ils furent violemment refoulés sous les murs de la ville ; alors, nos feux dirigés avec habileté redoublèrent sur toute l'étendue de la ligne sans parvenir cependant à ébranler les murailles. Enfin, la nuit, loin d'apporter quelque répit à ces scènes d'horreur, ne vint prêter son ombre que pour augmenter l'effroi de la journée, et rendre plus hideux le tableau d'une ville en flammes, qui bientôt ne devait plus offrir que des monceaux de cendres.

« Ainsi le Russe, en se retirant, allumait partout l'incendie, et ne laissait après lui que des ruines ; ainsi on vit s'évanouir l'espérance de posséder une ville que l'on supposait, avec raison, abondamment pourvue.

« Le soir, les divisions Morand et Gudin s'arrêtèrent dans les faubourgs, et pénétrèrent seulement le lendemain matin dans la ville, tandis que les Russes, après avoir brûlé, en se retirant, le pont qui sépare la ville du faubourg de Saint-Pétersbourg, prirent des positions avantageuses dans la direction des routes de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

« La prise de Smolensk avait coûté 12.000 hommes : on avait besoin de repos après un tel succès ^ »

La bataille de Smolensk.

(' L'armée française arriva le 16 août sur les hauteurs avoisinant Smolensk.

« Cette ville, l'une desplus belles et des plus considérables de la Russie, était considérée comme le boulevard de Moscou. Elle était entourée d'une enceinte de murailles hautes de 25 pieds-, construites en briques, crénelées et flanquées de grosses tours. Trente mille hommes en composaient la garnison. Les forces principales de l'armée russe, placées sur la rive droite du fleuve, couronnaient les hauteurs qui dominent cette ville, avec laquelle elles entretenaient une communication facile, au moyen de plusieurs ponts.

L'armée française demeura en observation pendant la moitié de la journée du 17. Napoléon reconnut la place ainsi que la position de l'ennemi, et fit toutes ses dispositions pour attaquer. Le but de ses manœuvres était de couper la communication entre la ville et l'armée russe. Une canonnade

1 Baron Denniée, Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant la campagne de 1812, pp. 44-52. In-12, Paris, 1842.

' Planât de la Faye dit 50 pieds. La hauteur de ces murailles n'est pas la même partout.

terrible s'engagea d'une rive du fleuve à l'autre. Une batterie de soixante pièces de canon, dressée sur un plateau dont les Français s'étaient emparés, et d'où ils pouvaient battre le premier pont, vomissait perpétuellement une grêle de boulets contre les masses de troupes ennemies postées à l'opposite. Deux faubourgs retranchés, qui étaient à deux cents toises des remparts, furent attaqués avec une vivacité incroyable, et emportés à la baïonnette après une longue canonnade. Les assaillants dirigèrent ensuite tous leurs efforts contre le corps de la place. Des batteries de pièces d'un gros calibre, placées sur les points dominants, battirent les murs en brèche. Enfin les bombes et les obus, lancés dans la ville sans interruption, y mirent le feu de toutes parts.

« Cependant des troupes fraîches étant venues, de la rive droite du fleuve, renforcer celles qui défendaient la place, le combat se soutint opiniâtrement. Les Russes s'obstinaient à tenir dans une ville embrasée, sous le feu de l'artillerie le plus meurtrier et quoique les mineurs fussent déjà attachés aux remparts. Des tourbillons de flammes et de fumée s'élevaient du sein de la malheureuse Smolensk, spectacle qui fut plus effrayant encore lorsque la nuit fut venue. Le bruit du canon ne couvrait qu'imparfaitement le fracas épouvantable qu'occasionnait la chute des édifices. Enfin à une heure après minuit, la garnison, reconnaissant l'impossibilité de se maintenir dans la place, passa le

fleuve pour aller rejoindre son corps d'armée sur la rive droite et brûla les ponts. Ce mouvement n'ayant pas été aperçu, à deux, heures on donna Tordre de livrer l'assaut. Les soldats s'élancèrent sur les brèches, mais ils n'éprouvèrent aucune résistance, et entrèrent dans la ville. On n'y trouva pas un seul habitant, et les magasins immenses, qu'elle contenait quelques heures auparavant, étaient devenus la proie des flammes. Le carnage fut afi"reux; les Français eurent six mille hommes de tués et plus de dix mille blessés. La perte fut à peu près la même pour les Russes, qui firent leur retraite, sur la route de Moscou, avec beaucoup d'ordre et de lenteur, emmenant avec eux leurs blessés et leurs équipages. Us prirent ensuite position sur les hauteurs de Valoutina, qui commandaient la route et aboutissaient, de chaque côté, à des bois. Il s'engagea une forte canonnade, et, après deux heures d'un combat indécis, deux divisions françaises reçurent l'ordre de se porter, au pas de charge, sur le centre de la position de l'ennemi. Ce mouvement fut exécuté avec succès et les hauteurs furent enlevées, non sans un carnage affreux.

« Après cette affaire, Napoléon reporta son quartier général à Smolensk, ce qui fit croire qu'il voulait cesser sa poursuite^ »

* Extrait de VHùtoire de Napoléon Buonaparte (sans nom d'auteur). T. III. p. 375. Paris. MDCCCXVIII.

La bataille de Smolensk.

« De Witepsk nous marchâmes sur Smolensk.

« De tous les lieux parcourus pendant cette expédition, cette antique forteresse de Smolensk est l'un de ceux qui sont restés le plus profondément empreints dans mon souvenir, en raison de la sublime horreur du spectacle qu'il offrit à nos yeux. L'arrière-garde russe y avait fait une très vigoureuse résistance et ne l'abandonna qu'après l'avoir incendiée.

« Quand notre division arriva devant Smolensk, cette ville, jadis polonaise, était embrasée, l'horizon tout entier était en feu. Ce vaste incendie avait produit un nuage si colossal, qu'il avait la dimension de ces nuées d'orage qui envahissent près d'un tiers de la voûte céleste. En avant de ces jets de feu et de ces tourbillons de fumée se dessinaient les hautes murailles de la ville russe. D'immenses et sombres créneaux de brique rouge en festonnaient toute l'enceinte, et les plus lettrés de mes camarades comparaient cette vieille ville forte dévorée par les flammes à la ville de Troie, telle que se la représentaient leurs classiques souvenirs.

« On s'était battu avec acharnement au pied de ses murailles. La terre était jonchée de morts; les Russes et les Français y étaient couchés pêle-mêle. On nous

disputait chaque position, chaque buisson, chaque pouce de terrain. Nous ne pénétrions que peu à peu dans les profonds ravins plantés d'arbres fruitiers qui entourent la ville.

« Une circonstance bizarre caractérisait ce champ de bataille, le premier dont je voyais se dérouler devant moi le vaste et sanglant tableau. Les Russes, surtout le corps des grenadiers reconnaissables aux trois grenades de cuivre fixées sur leurs schakos très bas et très évasés, avaient longtemps défendu ces faubourgs, et les vergers dont ils étaient parsemés; tous leurs morts n'avaient plus que quelques gouttes d'eau-de-vie dans leurs gourdes; mais leurs poches étaient remplies de pommes vertes. ?s^os jeunes tirailleurs i qui, par la forte chaleur de la saison, mouraient de soif et de faim, s'emparaient de cet étrange butin, et dévoraient avidement ces fruits que l'ardent soleil du Nord n'avait pas encore mûris. Heureusement, chaque régiment lancé à la poursuite de l'ennemi ne faisait que traverser cette zone de vergers; si nos soldats s'y étaient arrêtés, l'âcreté de ces pommes vertes de Smolensk aurait été fatale à notre armée comme les raisins de la Champagne le furent, en 1792, à l'armée prussienne de Frédéric- Guillaume II.

« L'Empereur resta peu de temps à Smolensk, et lorsque l'armée se porta en avant, ce fut la division

^ 5* régiment.

Delaborde qui fut, à son grand regret, laissée en garnison dans la ville conquise. Le comte Delaborde, devenu gouverneur de Smolensk, s'installa dans le palais que l'Empereur avait occupé'. »

Fragment d'une lettre de Charles- A. Faré

Smolensk, 20 août 1812.

« ... Il n'y a encore eu aucune affaire décisive : les Russes s'en vont toujours. Ici où toute leur armée était réunie dans une position superbe, où ils avaient à défendre ce qu'ils appellent la terre sainte^ ils n'ont point osé livrer de bataille générale et se sont déjà retirés à neuf lieues, sans qu'on ait pu encore leur faire grand mal dans leur retraite, à cause de l'avantage des positions qu'ils occupent. Ils sont très superstitieux (le peuple) et regardaient la position de Smolensk comme une espèce de palladium. Ils l'appellent la terre sainte, la terre sacrée. Ces idées sont fondées sur de nombreux succès qu'ils ont obtenus dans les environs, depuis des temps très éloignés, sur les Turcs et sur les Polonais. Aussi ont-ils misa défendre cette malheureuse ville presque autant d'acharnement que nous à l'attaquer, et ce n'est pas peu dire. J'ai vu toute l'affaire d'une hauteur où nous

^ Baron Paul de Bourgoing. Episodes militaires et politiques, pp. 149-151. In-S", Paris, 1864.

étions en bataille, sans le moindre danger, et comme aux premières loges. Je ne crois pas que, dans les plus beaux temps d'enthousiasme, les Français se soient battus avec plus de valeur et d'impétuosité. Ils ont enlevé à la baïonnette les vastes faubourgs qui environnent la ville, et l'ont attaquée si vivement que les Russes ont dû profiter de la nuit qui est survenue pour se retirer sur l'autre bord du Dnieper, afin de ne pas être enlevés d'assaut. Le plus grand malheur pour nous, c'est qu'au milieu de tout ce tapage, les obus ont mis le feu partout et qu'au lieu d'une ville importante et pleine de ressources que nous aurions trouvée, nous n'avons entre les mains qu un amas de décombres. Il existe pourtant encore un assez bon nombre de maisons, mais elles sont réservées pour les grands et pour les blessés; aussi vous écris-je au bivouac ; heureusement il fait beau temps. Je ne crois pas que nous restions ici longtemps, et nous allons sans doute continuer de suivre l'armée russe. Nous ne sommes plus qu'à 90 lieues de Moscou. Jusqu'à 15 lieues d'ici le terrain est coupé et difficile, mais ensuite on n'a plus à parcourir qu'une plaine vaste et fertile et n'offrant aucun obstacle. Aussi m'attends-je, si c'est l'intention de l'Empereur, d'être dans un mois à Moscou^ jVous y posera ii& nus colonnes d'Hercule pour cette année et y pi'endrons nos qiiartiers

* On sait que les Français y entrèrent le 14 septembre.

d'hiver, si 77iessieurs les Russes n'aiment mieux faire la paix, ce qu'il plaise à Dieu de leur iyispirer.

« Charles-A. Faré^ »

La bataille de Smolensk.

« Smolensk fut cernée par Napoléon. La position de notre armée était sur la rive droite du Borysthène (Dnieper), l'aile droite appuyée à la rivière, la gauche aux faubourgs.

« Smolensk était occupé le 4/16 août par le général Raïéffsky qui avait à soutenir avec son corps les attaques réitérées de Ney, et puis, lorsque celui-ci eut ordre de rejoindre la 2® armée, par le général Doktoroff et le prince Eugène de Wurtemberg avec 30.000 hommes.

« Trois ponts, dont un en bois sur la roule de Saint-Pétersbourg, et deux autres en pontons et bateaux établirent les communications entre la ville et l'armée.

(f Le 5/17 août, toutes les colonnes françaises furent déployées et prêtes à combattre. Napoléon nourrissait- l'espoir que nous déboucherions de Smolensk pour lui livrer bataille en plein champ. Mais voyant qu'il se flattait d'un vain espoir et

* Lettres d'un jeune officier à sa mère, 4813-1814, pp. 263- 264. In-8». Paris, 1889.

214 APPENDICL

qu'au contraire nous nous concentrions davantage, il donna le signal de l'attaque et le maréchal Ney commença l'attaque. On se canonna de part et d'autre sans grand résultat.

« Le général en chef se posta avec célérité sur tous les points et s'arrêta à notre extrême gauche, sur une hauteur, à côté d'une église qui masquait une batterie de 12, commandée par le colonel Nilus. Il ordonna de suite le feu ; l'ennemi riposta de l'autre côté de la rivière et le combat fut chaud. Le général Barclay eut l'air de ne pas s'occuper du danger imminent qui l'entourait et donna ses ordres avec le plus grand sang-froid.

« Comme la rivière était entre cette batterie et l'ennemi, on avait négligé de la faire soutenir par une troupe quelconque. L'ennemi, prompt à s'apercevoir de la moindre faute et d'en profiter, fit passer à gué de la cavalerie qui entreprit de prendre la batterie et d'envelopper le général en chef.

« Je m'en aperçus heureusement à temps et, sans hésiter un moment, je pris l'escorte du général en chef. Plusieurs aides de camp et officiers d'ordonnance me suivirent et je me jetai à la rencontre de la cavalerie ennemie qui, encore passée en petit nombre, fut bientôt forcée de rebrousser chemin. Le lieutenant des chevaliers-gardes Bakhmakofï se distingua dans cette occasion. Grégoire OrlofT fut envoyé pour faire venir du camp un régiment de lanciers et le général en chef, en quittant cette bat-

terie, me chargea de placer ce régiment de manière à ce que l'ennemi ne pût plus l'inquiéter.

« L'ennemi, en attendant, était parvenu à diriger un feu meurtrier sur tous les ponts. Le corps de Poniatowsky, que nous n'avions pu empêcher de s'établir vis-à-vis de notre extrême gauche, enfilait nos ponts et rendait les communications avec la ville très difficiles.

« Le succès extraordinaire de la défense de Smolensk donnait lieu d'espérer que, les jours suivants, les nouveaux efforts de l'ennemi pour s'en emparer seraient également vains. Mais, malgré cela, le général Barclay jugea que Napoléon, en s'étendant par sa droite, pouvait s'emparer de la route de Moscou, que la deuxième armée isolée ne se serait point trouvée en état de défendre efficacement, et que, dans cette hypothèse, les armées russes se seraient vues rejetées sur Porétchié et les provinces septentrionales et entièrement hors de la ligne importante du centre et de toute liaison avec les provinces fertiles du midi : l'évacuation de Smolensk fut donc décidée.

« Eugène de Wurtemberg, Doktorofï et Konovnizyn se couvrirent de gloire en défendant Smolensk.

« Napoléon forma vers six heures du soir des colonnes d'attaque pour entrer de vive force dans la ville. La perte que l'ennemi essuya fut immense; la mitraille avait beau jeu. Les Français ne réussirent point.

« A minuit, dans la nuit entre le S et le 6/17 et 18 août, nous avions abandonné la ville et l'ennemi fit son entrée.

« Le général Korfl", commandant notre arrièregarde, le fit canonner des hauteurs que nous continuâmes d'occuper, au moment même où leurs colonnes entraient tambour battant et drapeaux déployés. Presque toutes ses batteries tirèrent toute la nuit sur cette malheureuse ville qui. heureusement, avait été abandonnée par la presque totalité de ses habitants'. »

Extrait du journal du prince de Wurtemberg.

« Le lieutenant général Doktorof, qui se trouvait sur la rive gauche du Dnieper avec les S'-,l^ et 24* divisions d'infanterie, le régiment de Smolensk et le 6* de chasseurs de la 12* division et une partie du i" corps de cavalerie, était vivement engagé avec l'ennemi dès huit heures du matin. Il occupait les faubourgs avec les 7^ et 24% soutenu par de la cavalerie, la 3" resta en réserve, et une brigade fut placée dans la ville ainsi que le régiment de Smolensk et le 6* de chasseurs. Ce dernier, placé sur la gauche, fut rejoint plus tard par le régiment de chasseurs delà garde.

* Mémoires du général-major russe baron de Lôuenstern. publiés daprès le manuscrit original et annotés par M. H. Weil. T. I, p. 220. Paris. 1903.

« L'affaire s'étendait vers dix heures du matin, encore au delà du faubourg, et l'ennemi suspendit peu à peu son feu. Les troupes russes restèrent en possession des faubourgs jusqu'à quatre heures après midi.

« L'attaque de l'ennemi commença à cette époque sur tous les points : l'engagement devint des plus sérieux et on remarquait des hauteurs de la rive droite que nos troupes abandonnaient les faubourgs, et que des colonnes ennemies avançaient sur notre gauche dans le faubourg de Ratschenka en menaçant les ponts.

« Je me trouvais alors auprès du général Barclay. Il fit placer une forte batterie contre le faubourg de Ratschenka, mais les nouvelles du général Doktorof rendirent le général en chef très inquiet; il m'engagea par conséquent de me rendre chez le général Doktorof, de m'informer par mes yeux de l'état des affaires, et de lui en rendre compte. A peine parti, un aide de camp du général en chef me rejoignit et me dit que toute la 4*^ division allait me suivre, et attendrait mes ordres au milieu de la ville. Je ne me fis suivre que par quatre régiments, tandis que la brigade du général Rossi reçut l'avis de prendre d'abord à gauche après le passage du pont, et de s'emparer coûte que coûte du faubourg de Ratschenka.

« Cet ordre fut suivi avec zèle. La brigade polonaise du général Grabowski fut culbutée, et ce

général mourut lui-même par le coup de baïonnette d'un grenadier du régiment de Tobolsk. Le régiment de Volhynie eut son colonel Gournossof grièvement blessé. Les majors Wolf et Reibnitz, du régiment de Tobolsk, se distinguèrent de la manière la plus brillante. Le faubourg fut repris, mais les régiments reçurent plus tard l'ordre de l'évacuer et de se placer sur le chemin couvert en défendant la partie orientale de la ville, de concert avec le 6* de chasseurs et le régiment de chasseurs de la garde.

« Je m'étais rendu moi-même, en attendant, chez le général Doktorof, en traversant la ville et en passant à peine par la masse des blessés, qui retournaient du combat. Je joignis le général en deçà de la porte de Malachoff au moment où ses troupes rentraient dans la ville, poussées de près par l'ennemi et dans un état de désorganisation qui était une suite naturelle du combat furieux livré dans les faubourgs et des difficultés de la retraite. Le général Doktorof crut désespérer de l'issue dans ce moment qui, sans doute, était le plus critique de cette journée.

« Il me parut néanmoins, vu l'épaisseur et la hauteur du mur, et le passage étroit par lequel se retiraient les troupes, qu'il devenait possible de disputer la porte jusqu'à larrivée de la 4* division, et je courus au-devant d'elle pour hâter sa marche; elle s'approcha enfin, mais elle perdit beaucoup de monde par des boulets pendant qu'elle avançait

dans la rue. Le général Doktorof voulut d'abord que je fisse une sortie pour déloger l'ennemi des maisons qu'il occupait vis-à-vis de la porte. Cette entreprise me parut très difficile et périlleuse, ce que je reconnus par moi-même en tâchant de me frayer à moi seul le chemin à travers la foule qui remplissait encore la porte. Après plusieurs vaines tentatives, il réussit enfin au général Konownizin et à moi d'atteindre le pont devant la tour qui couvrait la porte, nous y fûmes reçus par un feu des plus vifs qui nous obligea à retourner, après nous être mis au fait des circonstances.

« Le général Konownizin se chargea de faire évacuer premièrement la porte partout ce qu'il y avait encore de troupes du corps de Doktorof, et je me mis à la tête du 4^ régiment de chasseurs pour m'acquitter de l'ordre du général. Arrivés sur le pont, nous essuyâmes cependant un tel feu que le régiment hésita, mais le major Beidekken, à la tête de plusieurs valeureux soldats, se mit à courir en avant et n'osant braver les forcesqui étaientvis-à-vis de lui, il prit à droite, il remplit le chemin couvert. C'était le parti réellement convenable. La résolution en fut prise plutôt par nécessité que par méditation. Tout cria d'une voix presque unanime : au chemin couvert, et bientôt tout le 4^ régiment y fut placé, en soutenant un feu de bataille très vif avec les troupes ennemies qui étaient placées dans les maisons vis-à-vis. Le 4* régiment eut l'honneur de

220 APPENDICt:

sauver la ville sur ce point. Le 34* régiment laissa un bataillon dans la ville en re'serve du4^ L'ennemi, cessant son attaque, n'inquiéta plus les troupes chargées de la défense de la porte de Malachofï.

« A cette époque, je reçus la nouvelle des succès de la brigade de Rossi, mais en même temps l'avis du général en chef de me rendre moi-même sur la gauche et de répondre de sa défense. Le général Konownizin avait disposé en attendant de la brigade du général Puchnizki en l'envoyant vers la droite du côté de la citadelle où elle eut une affaire très chaude. . . Vers le soir, la brigade Potemkin de la 17* division passa aussi le pont et rechassa l'ennemi du faubourg de Krasnoï.

« Au moment où je parvins sur le pont où se trouvait placé le 6" bataillon de chasseurs, l'affaire y était déjà décidée, et l'ennemi ne nous annonçait sa présence que par une très forte canonnade qui causa encore quelques pertes à la l" brigade de la 4* division. La retraite s'effectua à la première heure de la nuit. Tout le corps du général Doktorof et la 3* division se placèrent à l'issue du faubourg de Saint-Pétersbourg, et les chasseurs de la 3* division occupèrent le faubourg même. Le 30* de chasseurs de la 17* division fut chargé de brûler le pont.

« 18 août. — De grand matin, l'ennemi occupa la ville. Le 30* de chasseurs tarda d'exécuter ses ordres, et les voltigeurs français parvinrent sur

l'autre rive avant que le pont eût pu entièrement se consumer. Le 30* fut ramené et l'ennemi s'empara du faubourg. Les balles atteignirent la 4* division, mais plus tôt qu'elle n'ait eu le temps de se porter en avant, le ge'nérai Konownizin qui se trouvait encore près de sa brigade de chasseurs commandée par le prince Chechaffoskoï, fondit avec lui sur l'ennemi et le rejeta au delà du pont.

« Les chasseurs de la 3" et de la 17^ division s'étendirent alors le long de la rive gauche du Dnieper et entretinrent presque pendant toute la journée une tiraillade avec l'ennemi. Les chasseurs de la 4* division restèrent en réserve sur les hauteurs derrière le faubourg de Saint-Pétersbourg, et le reste de la 4* division vint rejoindre la '17*^ sur lextrème droite de l'armée ^ m

La bataille de Smolensk.

« Néwérowskoï, presque écrasé, courut se renfermer dans Smolensk. II laissa derrière lui quelques cosaques pour brûler les fourrages ; les habitations furent respectées.

« Pendant que la grande armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive gauche, Barclay et Bagration

* Cité dans la Campagne de Russie (1812), par le lieutenant G. Fabry, H aoùt-l'J août. Annexes, p. 75 et suivantes. Paris. 1903.

placés entre ce fleuve et le lac Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée française. Ils hésitaient : deux fois, entraînés par les conseils du quartier-maître général Toll, ils avaient résolu d'entourer la ligne de nos cantonnements; et deux foisétonnésd'unedéterminationsihardie, ilss'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient attendre leur décision des événements et notre attaque pour y conformer leur défense.

« La vue de Smolensk enflamma l'ardeur impatiente du maréchal Ney. On ne sait s'il se rappela mal à propos les merveilles de la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première forteresse russe; mais il s'en approcha trop : une balle le frappa au cou. Irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de ses soldats ; les autres continuèrent, les murailles russes purent seules les arrêter; quelques-uns seulement en revinrent. On parla peu de l'efl'ort héroïque qu'ils venaient de tenter parce qu'il était une faute de leur général, et qu'il fut inutile.

« Refroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et boisée qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand, de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de

troupes en mouvement. Il courut appeler l'Empereur, et le guida à travers les taillis et dans les fonds pour le dérober aux feux de la place.

« Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit dans un nuage de poussière de longues et noires colonnes, d'où jaillissait le reflet d'une multitude d'armes ; ces masses s'avançaient si rapidement qu'elles semblaient courir. C'était Barclay, Bagration, près de lïiO.OOO hommes, enfin toute l'armée russe!

<( A cette vue Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria : « Enfin je les tiens ! » Il n'en fallait pas douter, cette armée surprise accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se déployer sous ses murs, et nous livrer enfin cette bataille tant désirée : l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu !

« Aussitôt il parcourt toute la ligne, et marque à chacun sa place. Davout, puis le comte de Lobau, se déploieront à la droite de Ney : la garde au centre en réserve et, plus loin, l'armée d'Italie. La place de Junot et des Westphaliens fut indiquée ; mais un faux mouvement les avait égarés. Murât et Poniatovski formèrent la droite de l'armée ; déjà deux chefs menaçaient la ville ; il les fit reculer jusqu'à la lisière d'un taillis et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu'il offrait à l'ennemi. L'armée française ainsi placée était adossée à des défilés et à des précipices : mais la retraite importait

peu à Napoléon; il ne songeait qu'à la victoire.

« Cependant Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas ; l'un pour la sauver par une bataille ; l'autre pour protéger la fuite de ses habitants et l'évacuation de ses magasins : il était décidé à ne nous abandonner que des cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors d'haleine sur les hauteurs de la rive droite, ils ne respirèrent qu'en se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes.

« Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs, afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. 11 l'envoya vers Elnia et se chargea de la défense de la ville.

« Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur F]lnia pour aller se placer entre Moscou et l'armée russe. 11 se trompait par cette disposition, commune à la guerre, de prêter à son ennemi des desseins contraires a ceux qu'il montre, car la défensive, étant inquiète de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte, échauffant l'imagination, fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il se peut aussi que Barclay, ayant en tête un ennemi colossal, dût s'attendre à des mouvements gigantesques.

« Depuis, les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point décidé à cette manœuvre.

PIÈCES JUSTIFICATIVES 22b

Mais ont-ils songé qu'aller ainsi se placer par delà un fleuve, une ville forte et une armée ennemie, c'eût été, pour couper aux Russes le chemin de la capitale, se faire couper à soi-même toute communication avec ses remparts, ses autres armes et l'Europe? Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours, au travers d'un fleuve et d'un pays inconnu, avec de telles masses, et au milieu d'une autre combinaison, dont l'exécution n'était pas achevée.

(( Ouoi qu'il en soit, dans la soirée même du 16, Bagration commença son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au milieu de la première ligne, presque à portée du canon de Smolensk, et sur les bords du ravin qui cerne la ville. II appelle Murât et Davout. Le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvements qui annoncent une retraite ; chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude de les voir ainsi s'échapper ; il no croit donc pas à une bataille pour le lendemain. Davout fut d'un avis contraire, quant à l'Empereur il n'hésita pas à croire ce qu'il désirait.

a Le 17, dès le point du jour, l'espérance devoir l'armée russe rangée devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé était resté désert; néanmoins il persévéra dans son illusion. Davout la partageait : ce fut de ce côté quil se rendit. Dalton, l'un des généraux de ce maréchal,

a vu des bataillons ennemis sortir de la ville, et se ranger en bataille. L'Empereur saisit cet espoir que Ney, d'accord avec Murât, combat en vain.

« Mais, pendant qu'il espère et attend, Belliard, fatigué de ces incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers ; il pousse une bande de cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de troupes en marcbe. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine retraite. LEmpereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir dune bataille, mais que, d'une rive à l'autre, ses canons pourront inquiéter la marche rétrograde de l'ennemi. « Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière-garde russe, chargée de défendre Smolensk, mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il existait cependant un passage large et commode à une lieue au-dessus de la ville. Dans son agitation. Napoléon poussa lui-même son cheval de ce côté, il fit plusieurs verstes dans cette direction, se fatigua et revint.

« Dès lors il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage, qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murât, prudent quand la présence de l'ennemi ne réchauffait pas. et qui, avec sa cavalerie, n'avait rien à faire à un assaut, combattit cette résolution.

« Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se retiraient d'eux-mêmes. Quant au projet de les atteindre, on l'entendit crier : « Que puisqu'ils ne voulaient point de bataille, c'e'tait assez loin les poursuivre, et qu'il était temps de s'arrêter! »

« L'Empereur répliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien, cependant, comme ensuite on entendit le roi dire : « qu'il s'était jeté aux genoux « de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'arrêter, mais (c que Napoléon ne voyait que Moscou; qu'honneur, « gloire, repos, tout pour lui était là; que cette « Moscou nous perdrait, » on vit bien quel avait été le sujet de leur dissentiment.

« Un fait certain, c'est qu'en quittant son beaufrère, les traits de Murât portèrent l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvements étaient brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait ; le nom de Moscou sortit plusieur.s fois de sa bouche.

« On avait placé non loin de là sur la rive gauche du Dnieper, à l'endroit d'où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles encore. A chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval ; là il s'arrête, met pied à terre, et reste immobile. Belliard l'avertit qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui : il désespère du sort de cette guerre :

il prévoit un désastreux avenir, et il cherche la mort pour y échapper ! Toutefois Belliard insiste et lui fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent. « Eh bien! répond 3Iurat, retirezvous donc tous et laissez-moi seul ici ! » Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi, se retournant avec emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui l'on fait violence.

« L'assaut général venait d'être ordonné. Ney avait à attaquer la citadelle ; Davout et Lobau, les faubourgs qui couvrent les murs de la ville. Poniatowski, déjà sur les rives du Dnieper, avec soixante pièces de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le borde, détruire les ponts de l'ennemi, et ôter à la garnison sa retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde abattît la grande muraille avec ses pièces de douze, impuissantes contre une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin couvert, et le nettoya.

« Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt; mais, en montant à cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue et large traînée de sang, de blessés et de morts.

« On remarqua un bataillon qui, s'étant présenté de flanc aux batteries russes, perdit un rang entier

de l'un de ses pelotons par un seul boulet ; vingt-deux hommes tombèrent sur le même coup.

« Cependant l'armée, sur un amphithéâtre de hauteurs, contemplait, avec une silencieuse anxiété, ses braves compagnons d'armes ; mais quand elle les vit s'élancer tout au travers d'une grêle de balles et de mitraille, et persévérer avec une ardeur, une fermeté, un ordre admirables, alors, saisie d'enthousiasme, on l'entendit battre des mains. Le bruit de ce glorieux applaudissement arriva jusqu'à nos colonnes d'attaque. Il récompensa le dévouement de ces guerriers, et quoique, dans une seule brigade, celle de Dalton, et dans l'artillerie de Reindre, cinq chefs de bataillon, quinze cents hommes et le général lui-même fussent tombés, ceux qui survécurent disent encore que cet hommage de l'enthousiasme qu'ils excitèrent est pour eux une compensation suffisante à tous les maux qu'ils ont endurés.

« Parvenu jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en se servant des ouvrages et des bâtiments extérieurs qu'on venait d'enlever. La fusillade continuait ; son pétillement, redoublé par l'écho des murailles, paraissait de plus en plus vif. L'Empereur en fut fatigué ; il voulut retirer ses troupes. Ainsi la faute que Ney avait fait commettre la veille à un bataillon, venait d'être répétée par l'armée entière ; l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la seconde cinq à six mille; mais Davout persuadaàlEmpereur de persévérerdanssunattaque.

« La nuit vint : Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer plus prudemment que la veille et le comte de Lobau, maître du fossé, mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'éclairèrent, ensuite, par intervalles, des lueurs incertaines, puis des étincelles ; enfin, de longues gerbes de feu jaillirent de toutes parts : c'était comme un grand nombre d'embrasements. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent plus qu'une vaste flamme, qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement !

« Un si grand désastre, qu'il crut son ouvrage, effraya le comte de Lobau. L'Empereur assis devant sa tente contemplait silencieusement cet horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause ni le résultat, et l'on passa la nuit sous les armes.

« Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davout se hasarda jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le silence qui régnait autour de lui, il pénétra dans la ville. Tout à coup plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre et le Français surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se rendre. Mais alors les premiers rayons du jour lui montrèrent, dans ceux qu'il croyait ses ennemis, des Polonais de Ponialowski.

Les premiers ils avaient pénétré dans la ville que Barclay venait d'abandonner.

« Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs. Elle traversa ces décombres fumants et ensanglantés, avec son ordre, sa musique guerrière et sa pompe accoutumée, triomphante sur ces ruines désertes, et n'ayant qu'ellemême pour témoin de sa gloire ! Spectacle sans spectateurs ; victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la fumée qui nous environnait et qui semblait être notre seule conquête, n'était qu'un trop fidèle emblème !

« Quand l'Empereur vit Smolensk entièrement occupée, ses feux presque éteints, et que le jour et les différents rapports l'eurent suffisamment éclairé ; alors il vit que là, comme au Niémen, comme à Vilna, comme à Vitebsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se croyait toujours près de saisir, avait encore cette fois reculé devant lui ; il se décida encore à la poursuivre.

« La victoire de Valoutina fut suivie de la blessure mortelle reçue par le général Gudin.

« Gudin, transporté à Smolensk, y reçut les soins de l'Empereur ; ils furent inutiles. Ses restes furent enterrés dans la citadelle de la ville, qu'ils honorent : digne tombeau de cet homme de guerre, bon citoyen, bon époux, bon père, général intrépide, juste et doux, et à la fois probe et habile ; rare assemblage

dans un siècle où trop souvent les hommes de bonnes mœurs sont inhabiles et les habiles sans mœurs ^ ! »

La bataille de Smolensk.

« Pendant que Napoléon fait construire des fours à Vitebsk, presse l'arrivage des magasins entassés sur le Niémen, laisse reposer ses troupes déjà exténuées et médite une opération qui puisse lui rendre quelques chances, les deux généraux russes ne restent pas oisifs. Encouragés par la réunion de leurs armées, ils se sont décidés à un mouvement offensif contre les cantonnements un peu larges de leurs adversaires, dont ils se flattent de couper la ligne, en se jetant sur Roudnia. Le projet n'était pas sans mérite ; il fut mollement exécuté. Sorties de Smolensk le 7 août, les deux armées auraient pu être en trois marches à Roudnia; mais, au lieu d'aborder franchement, elles s'amusèrent plusieurs jours à des marches et contremarches sans but, entre Roudnia et Smolensk. Cependant Platof, avec un corps de i 0.000 hommes, a déjà surpris la cavalerie près d'Inkowo. Sébastiani ne parvient pas sans sacrifice à se tirer de ce mauvais pas. D'ailleurs, les Russes n'entreprirent rien de sérieux, faute de bonne intelligence entre les deux généraux. Ce fut, au reste, un

' La campagne de Bussie. Mémoii'es du général comte de Ségur, p. 57 et suivantes. Paris, 1874.

bonheur pour eux; car un succès partiel aurait pu les entraîner à une bataille, de même qu'à Friedland, et c'eût été le comble des vœux de leur adversaire.

« L'occasion paraissant revenue de leur porter un coup décisif, Napoléon profite de leur lenteur pour faire serrer toute son armée sur la droite. Le 14 août, il lui fait passer le Dnieper à Rasassna et Khomino, et la dirige ensuite sur Krasnoï. Les corps qui avaient cantonné à Orcha et à Mohilow passèrent le fleuve dans ces deux villes et marchèrent aussi sur Krasnoï. L'intention de l'Empereur était de se porter vivement sur Smolensk, de s'emparer de ce point important qu'il supposait dégarni, et de prendre à revers ou en queue l'ennemi qui osait venir le menacer à Roudnia. Les armées russes, ainsi tournées par leur gauche, se seraient trouvées bien compromises, coupées de Moscou et refoulées sur la basse Dvina.

« C'était la troisième manœuvre importante qui se fût présentée dans la première période de cette campagne ; ce fut la dernière, du côté des Français du moins, et encore n'eut-elle point le résultat espéré.

« La division Néwérofski, forte de 7 k8. 000 hommes que Bagration avait laissée vers Krasnoï pour flanquer sa marche, fut débusquée de ce poste par l'avant-garde sous Murât et se mit en retraite sur Smolensk, vivement talonnée par la nombreuse cavalerie du roi de Naples. Cependant les braves gens, entourés de toutes parts, ne se laissèrent pas déconcerter et rearagnèrent Smolensk sans avoir été se-

rieusement entamés, mais en abandonnant près de 1.000 morts, une partie de leurs canons et beaucoup de blessés.

« La ville de Smolensk, située en amphithéâtre sur les deux berges du Dnieper, présente un paysage riant, chaque maison étant entourée d'un petit jardin : son enceinte, qui pourrait contenir 80.000 âmes et n'en renferme pas 20.000, est entourée d'un mur en briques d'une épaisseur extraordinaire et flanqué de tours rondes et carrées. La citadelle, qui forme un pentagone régulier, est le côté faible ; car les parapets, non vêtus, sont à moitié éboulés et forment un talus accessible. L'enceinte de la ville, au contraire, entourée d'un mur de 25 pieds' de hauteur et de 15 pieds d'épaisseur entre les tours était inattaquable avec le canon de campagne et à l'abri de l'escalade. La partie faible de cette enceinte consiste dans ces mêmes tours qui n'avaient que trois ou quatre pieds d'épaisseur, et qu'on aurait pu battre en brèche avec des pièces de douze. A quelques toises de la place, se trouvent des ravins profonds, sillonnés par les eaux. Les Russes eurent le bon esprit de s'attacher d'abord à la défense de ces ravins plutôt qu'à celle de la citadelle, et ils s'en acquittèrent fort bien. Les généraux Raïévski et Paskiéwicz défendaient la place avec 20.000 hommes. Le reste de l'armée russe campait à la rive droite du fleuve.

* Planât de La Fayo dit 50 pieds.

« Le 16 au matin, Ney, à la tête de l'avant-garde, arriva devant Smolensk ; l'Empereur le suivit de près ; dès que l'on eut reconnu le côté faible, il le fit courir à l'assaut. Trois colonnes s'élancèrent, avec une rare intrépidité, l'arme au bras ; les ennemis les reçurent avec un sang-froid admirable. Paskiéwicz avait embusqué la moitié de sa division dans un ravin et placé le reste derrière le parapet de la citadelle avec son artillerie. Deux fois les braves de Ney, franchissant les ravins, pénétrèrent jusque sur les talus de la contrescarpe de la citadelle ; deux fois, faute de soutien, ils en furent expulsés par les réserves que Raïéwski et Paskiévicz firent donner à propos. La résistance qu'ils opposèrent donna le temps aux Russes d'accourir à leur secours vers midi : le corps de Doctorof garnit les faubourgs du Sud. Les corps français arrivaient aussi successivement et, à la nuit tombante ils eurent près de 230.000 hommes bivouaques sous les murs de Smolensk. N'ayant pu surprendre cette ville. Napoléon songea d'abord à la tourner. Il chargea le général Guilleminot de reconnaître un passage au-dessus, afin de jeter un pont et de couper l'ennemi de la route de Moscou. .Junot, avec les Westphaliens, devait prendre cette direction : ce général s'étant égaré, n'arriva pas. Dans l'intervalle, le combat s'était engagé sérieusement sous Smolensk même, en sorte qu'on ne donna aucune suite à ce projet. Peut-être eût-il été ditficile de forcer le passage, à cause du voi-

sinage de l'armée de Bagration qui couvrait la route de Moscou ; cependant l'opération étant la plus convenable de toutes, il fallait la tenter.

« La journée du 17 fut chaude. Les généraux russes, s'étant déployés sur la hauteur de la rive droite du Borysthène, envoyèrent en ville un corps frais de 30.000 hommes pour relever celui de Raïéwski. L'Empereur avait pensé qu'ils déboucheraient pour livrer bataille et s'était préparé à les recevoir ; mais voyant qu'ils n'étaient pas d'humeur a prendre le rôle d'agresseurs, il ordonna l'attaque ; Ney, à la gauche, l'exécuta du côté de la citadelle ; Poniatowski à la droite, en amont du Dnieper ; Davout, au centre sur les faubourgs de lloslaw. L'attaque des extrémités, exposée au feu de cent pièces de canon que l'ennemi avait placées le long du Dnieper, offrit des difficultés. Toutefois, Poniatowski, protégé par les contre-batteries, réussit à arriver jusqu'au pied d'une brèche pratiquée dans la muraille, et Ney fut de nouveau sur le point de pénétrer dans la citadelle. Au centre, Davout parvint, après un combat furieux, à déloger Doctorof des faubourgs ; mais tous les eiforts de ses braves se brisèrent inutilement contre le corps de la place que l'ennemi défendit avec opiniâtreté. Napoléon fit établir toute sa réserve d'artillerie pour battre en brèche la courtine ; tentative inutile, les boulets se perdaient dans ces immenses murs de briques sans faire aucun effet. Il n'y aurait eu qu'un moyen de pratiquer une brèche, c'eût été de concen-

Irer le feu sur trois des tours rondes ; mais on ignorait la différence d'épaisseur de leurs murailles.

« Cependant les obus ayant mis le feu à la ville construite en partie en bois, et l'ennemi ayant essuyé des pertes considérables en s'obstinant à combattre au dehors, Barclay prit le parti d'évacuer dans la nuit, en laissant à Korf le soin découvrir la retraite ; ce qu'il fit en propageant l'incendie que les obus avaient allumé.

« L'entrée de iVapoléon ' à Smolensk se fit sous de plus sinistres présages encore que celle de Wilna, malgré les orages destructeurs dont celle-ci fut accompagnée. Toute l'armée croyait trouver ici le terme de sa course ; elle se flattait du moins d'entrer dans un pays fertile et d'y jouir de quelque repos. Les grandes entreprises hasardeuses frappent le vulgaire en sens divers. Les troupes, étonnées de faire tant de marches pénibles et meurtrières, et de voir reculer constamment le fruit de leurs efforts et de leurs sacrifices, commençaient à porter des regards inquiets sur les distances qui les séparaient de la France. On avait laissé entrevoir l'intention de s'arrêter ici et la chose devenait à peu près impossible, il était naturel qu'il en résultât quelque découragement.

« Cette cité, que les Russes offraient à la crédulité des peuples comme le palladium de l'empire, et vers

* L'Empereur entra dans Smolensk par la porte Nikolsky. — V. J. Gratcheir, Guide pour Smolensl:. Smolensk, 1908.

laquelle se tournaient toutes les espérances de l'arme'e française, n'offrait déjà plus qu'un vaste bûcher parsemé de morts et de mourants. Un incendie, dont il était difficile d'assigner la cause, en avait dévoré la moitié; les habitants avaient fui pour se soustraire aux ravages de la guerre, abandonnant leurs pénates à l'imprudence des vainqueurs et aux excès d'une populace exaspérée '.

« Une ville enlevée pour ainsi dire à la pointe de répée et abandonnée de ses habitants ne saurait être soustraite au pillage, et le peu qui y restait devint la proie des soldats, aigris par de longues privations. Un seul prêtre, resté par dévouement pour son troupeau, prouva par ses réponses à quel point on les avait exaltés, en dépeignant les Français sous les couleurs les plus noires. Toutes les passions religieuses et patriotiques avaient été allumées ; il fut aisé de prévoir qu'aux privations de la Lithuanie allaient se réunir toutes les fureurs d'une guerre nationale. On allait retrouver une nouvelle Espagne, mais une Espagne sans fond, sans vignobles, sans ressources et sans villes ; où l'on ne trouverait sans doute pas de Saragosse, parce que toutes les maisons construites en bois étaient à la merci d'une torche ou d'un obus, mais où des obstacles d'un autre genre

" Il est reconnu que plusieurs habitants de Smolensk mii'ent eux-mêmes le feu à leurs maisons, pendant l'occupation ; mais on ne sait si. à l'entrée, l'incendie fut l'effet du canon, ou de la volonté des Russes [Note de Jomini).

et non moins redoutables attendraient l'armée d'invasion *. »

Glinka à sa femme (4 août, c'est-à-dire 16 août de l'ère grégorienne! .

« Au moment oii je vous écris d'une main tremblante, le sort de Smolensk se décide, l'ennemi ayant concentré quelque part de grandes forces s'est rué hier sur Krasnoï ; pendant que nous avions les yeux fixés sur Roudnia, lui s'élança sur Smolensk pour s'en emparer à l'improviste. La division Névérowski eut à supporter aujourd'hui le choc des Français; le brave général Raïevsky les rencontra avec une poignée d'hommes et ne les laissa pas entrer dans la ville. Aujourd'hui tous les habitants sont renvoyés^; les batteries établies, l'ennemi, avec 200.000 hommes, a attaqué Smolensk que défendent loO.OOO hommes des nôtres. La montagne de Pokrovskoë est encore entre nos mains. Maintenant la bataille est dans son plein. Quand tu recevras ces lignes, sache que le sort de l'un des deux belligérants est décidé. Ou Napoléon est repoussé, ou bien la porte de la Russie est ouverte à l'envahisseur. »

^ Extrait du Précis politique et militaire des campagnes, de 1812 à 1814. Extrait des souvenirs inédits du général Joniini, chap. III, p, 90 et suivantes, 1886.

' Voir l'extrait des Mémoires de Viguel. En note, p. 241 .

A sa femme S 20 août.

« J'ai vu un tableau épouvantable, j'ai été le témoin de la destruction de Smolensk. Celle de Lisbonne ne pouvait pas être plus affreuse. Le 4, l'ennemi attaqua Smolensk ; le 5, depuis l'aurore jusqu'à la nuit noire, douze heures consécutives dura la bataille devant les murs, sur les murs et derrière les murs. Les Russes ne cédaient pas, ils se battaient comme des lions, les Français, ou plutôt il serait plus juste de dire les Polonais, assaillirent les murailles avec rage et se jetaient dans les portes et sur les bastions; enfin, fatigué par la résistance, Napoléon ordonna de brûler la ville. Alors un nuage de bombes, de grenades, d'obus, de boulets fut jeté sur les maisons, sur les tours, sur les magasins et les églises; et les maisons, les églises et les tours prirent feu et tout ce qui pouvait brûler s'enflamma. Il régnait partout une chaleur intense, une fumée multicolore, une aurore empourprée, le fracas des bombes qui éclataient; le grondement des canons, la fusillade crépitante, le roulement des tambours, les cris des vieillards, les gémissements des femmes et des enfants, tout un peuple à genoux les mains levées vers le ciel ; voilà ce qui apparaissait à nos yeux et frappait nos oreilles, ce qui déchirait notre cœur. Pendant la nuit, on fit sortir de la ville l'icône de la sainte

Vierge de Smolensk^. Le son mélancolique des cloches se mêlait au fracas des maisons qui s'écroulaient. Le grondement de la bataille accompagnait ce triste cortège éclairé par les lueurs de l'incendie. Napoléon avait ordonné que Smolensk fût prise le o, et le 5 la ville n'était pas prise. Le 6, de grand matin, oh ! vicissitude du sort ! ce qu'on avait défendu avec une telle opiniâtreté on l'abandonna tout simplement. Le général en chef avait ses raisons. Maintenant Smolensk n'est plus qu'une masse énorme de cendres. Ses environs sont les environs du Vésuve après l'éruption. Les nôtres se retirent précipitamment versDorogobouje. Armez-vous tous, ceux qui le peuvent, réclame enfin le général en chef dans sa proclamation. Ainsi c'est la guerre nationale-'^. »

i « Dans raprès-midi du 25 août (6 septembre), le prince Koutouzoff fit porter en procession dans tous les rangs de l'armée l'image vénérée qui avait été miraculeusement sauvée à Smolensk. » Mémoires du général-major baron de Lôwenstern. T. I, p. 253. Paris.

- Lettres d'un officier russe {en russe). Moscou, 1870.

^ « Comme c'était étrange de voir dans le courant de la semaine, pendant le temps toujours humide et mauvais, combien les rues de Penza étaient encombrées d'une masse d'équipages inconnus, très sales, très boueux; c'étaient des voitures de toute nature, des calèches, des colimagui et une masse de véhicules chargés de bagages. Nous avons cru d'abord que toutes les voitures des propriétaii'es du district s'étaient donné rendez-vous dans notre ville; mais nous apprîmes bientôt que c'étaient des émigrés du gouvernement de Smolensk qui désiraient se réfugier chez

Bataille de Valoutina.

« L'affaire de Smolensk eut lieu. On se battit, on se canonna avec violence. Les Russes, pris d'e'charpe et d'enfilade, furent défaits. Ils ne purent défendre ses murs tant de fois témoins de leurs victoires, et les évacuèrent ; mais les ponts, les édifices publics étaient la proie des flammes. Les églises, surtout, exhalaient des torrents de feu et de fumée. Les dômes, les flèches, et cette multitude de tourelles qui dominaient l'incendie, ajoutaient encore au tableau, et produisaient ces émotions mal définies

nous. Personne ne voulait ou ne savait remarquer dans leur apparition un des miracles du régne de Catherine. L'antique cité russe, Smolensk. pendant la malheureuse époque des troubles des faux Uémétrius et de l'interrègne devint la proie de la Pologne. Par la force des armes, le tzar Alexis Mikhaïlovitch rendit de nouveau celte cité à la Russie : mais dans le court espace de la domination polonaise elle se polonisa tellement que même la petitefille de cet Alexis Mikhaïlovitch, l'impératrice Elisabeth Pétrovna, écrivit à quelqu'un : « Que dois-je faire avec les Smoléniens ? N'est-ce pas moi qui les soigne; mais à ce qu'il parait, c'est d'après le proverbe : on a beau nourrir le loup, il regarde toujours la foi'ét. » Une autre impératrice, Catherine, ne les soignait pas, mais elle ne les opprimait pas. Trente-quatre années furent sufflsantes pour les faire l'edevenir complètement Russes et encore quels Russes, les plus fidèles, les plus dévoués au trône et à leur vraie patrie. » Viguel, Mémoires, t. lll. .Moscou, 1882.

qu'on ne trouve que sur le champ de bataille. Nous entrâmes dans la place. Elle était à moitié consumée, d'un aspect sauvage, encombrée de cadavres et de blessés qu'atteignaient déjà les flammes. Le spectacle était affreux. Quel cortège que celui de la gloire ! « Nous avions besoin de détourner nos regards de ces scènes de carnage. Les Russes fuyaient, la cavalerie s'élança sur leurs traces ; elle atteignit bientôt l'arrière-garde. Korff voulut tenir, il fut accablé. Barclay^ accourut avec ses masses, nous reçûmes des renforts ; l'action devint terrible, Ney attaquait en tète, Junot par le flanc ; l'armée ennemie était coupée, si le duc se fût porté en avant. Fatigué de ne pas le voir paraître, Murât courut à lui : « Que fais-tu ? (jue n'avances-tu ? — 3fes Westphaliens chancellent. — Je vais leur donner l'élan. » Le roi de Naples se jette à la tête de quelques escadrons, charge, culbute tout ce qui s'oppose à son passage. « Voilà ton bâton de maréchal à moitié gagné ; achève, les Russes sont perdus. » Junot n'acheva pas ; soit lassitude, soit défiance, le brave des braves sommeilla au bruit du canon ; et l'ennemi qui accourait, pour maintenir ses derrières, se reporta sur la ligne. La mêlée devint affreuse ; le brave Gudin perdit la vie-, et l'armée russe nous

' Barclay de ToUy commandait en chef, mais il était demeuré à la tête de la première armée russe.

^ Le général (Judin fui mortellement blessé au combat de Valoutina Gora, le 18 août.

échappa. Napoléon visita les lieux où l'on avait combattu. « Ce n'était pas au pont, c'est là, c'est au « village où devait déboucher le 8^ corps, qu'était la « bataille. Que faisait Junot? » Le roi de Naples chercha à atténuer sa faute. Les troupes, les obstacles, tous les lieux communs d'usage furent employés. Berthier, qui avait toujours aimé le duc, s'intéressa pour lui ; Caulaincourt en fit autant. Chacun plaida de son mieux en faveur d'un brave à qui on ne pouvait reprocher qu'un instant d'oubli. Mais nous avions perdu de trop grands avantages. Napoléon me fit appeler : « Junot vient de manquer « pour toujours son bâton de maréchal. Je vous « donne le commandement du corps westphalien : « vous parlez leur langue, vous leur donnerez « l'exemple, vous les ferez se battre. » Je fus flatté de cette marque de confiance et le lui témoignai, mais Junot était couvert de blessures : il s'était signalé en Syrie, en Egypte, partout; je priai l'Empereur d'oublier un moment d'absence en faveur de vingt ans de courage et de dévouement. « 11 est cause que u l'armée russe n'a pas mis bas les armes : cette « affaire m'empêchera peut-être daller à Moscou. « Mettez-vous à la tête des Westphaliens. w Le ton dont il prononça ces dernières paroles était déjà bien radouci. Les services de l'ancien aide de camp atténuaient l'inaction du 8^ corps ^ »

' Mémoires du général Rapp, aide de camp de Napoléon,

Bataille de Valoutina.

« Après avoir mis le feu à Smolensk en se retirant, l'ennemi continua son mouvement rétrograde. Une moitié de l'armée russe fut attaquée sur les hauteurs de Valoutina Gora par le corps du maréchal Ney, soutenu par la division Gudin ; ces corps, dans cette rencontre, firent des prodiges de valeur. L'inconcevable inaction du général Junot, commandant les troupes westphaliennes, qui refusa de se porter sur la route en arrière des Russes pour leur couper la retraite, sauva une fois encore l'armée ennemie. Le brave général Gudin, qui eut les deux jambes emportées par un boulet, périt dans l'action. Quant à Junot il avait résisté non seulement aux ordres réitérés de l'Empereur de marcher au secours de Ney, mais même aux instances du roi de Naples qui s'était rendu, pour le convaincre, auprès de lui. L'Empereur apprit ce qui se passait à Smolensk, où il éta'it resté, ne prévoyant pas que ce combat fût devenu une bataille. 11 ne perdit pas un instant pour accourir au galop sur le lieu de l'action. Quand il arriva, la lutte avait presque cessé et l'armée russe continuait sa retraite. Napoléon adressa les plus vifs reproches au général Junot, mais ce malheureux

écrits par lui-même. Edition revue et annotée par Désiré Lacroix, p. 200. Paris {sans date).

i4tt APPENDICE

général éprouvait déjà les premières atteintes de la maladie mentale qui se déclara avec violence un an après. L'Empereur avait choisi pour le remplacer le général Rapp qui parlait allemand et avait toute sa tête. Le refus de Rapp qui intercéda pour son frère d'armes et un sentiment de bienveillance dont Napoléon ne pouvait se défendre, vis-à-vis de son plus ancien aide de camp, maintinrent le duc d'Abrantès à la tête de son corps d'armée. On transporta le général Gudin à Smolensk, mais les soins de l'Empereur demeurèrent impuissants à lui conserver la vie. Le général mourut et fut enterré dans la citadelle de Smolensk '. »

A M. Maret, duc de Bassano. ministre des Relations extérieures, à Vilna.

Smolensk, 18 août 1812.

« Monsieur le duc de Bassano, je rentre à l'instant; la chaleur est excessive et il y a beaucoup de poussière, ce qui nous fatigue un peu. Nous avons eu ici toute l'armée ennemie : elle avait ordre de donner ici bataille, et ne l'a pas osé. Nous avons pris Smolensk de vive force. C'est une très grande ville, ayant une muraille et des fortifications respectables. Nous avons tué à l'ennemi 3 à 4.000 hommes, blessé le

* Mémoires pour servir à Vhistoire de Napoléon 1°'', publiés par les soins du baron de Méneval. T. II!, p. 57. Paris,

triple, et trouvé ici beaucoup de pièces de canon; plusieurs de ses généraux de division ont été tués, à ce qu'on dit ici. L'armée russe marche fort mécontente et très découragée dans la direction de Moscou. Schwarzenberg et Reynier réunis ont battu les Russes.

{Note de V original. — « Sa Majesté s'étant jetée sur son lit immédiatement après avoir dicté cette lettre, et l'estafette étant partie sans retard, cette lettre est envoyée à M. le duc de Bassano sans être signée'.) » (D'après V original cornm . par M . le duc de Bassano.)

Koutouzoff. — L'Empereur quitte Smolensk.

« Dès que la prise de Smolensk fut connue par les Russes, un cri de réprobation générale s'éleva contre le général Barclay de ToUy. C'était un Allemand 2; la nation l'accusait de ne pas mettre assez de vigueur dans la conduite de la guerre et pour défendre l'antique Moscovie, elle demandait un général moscovite. L'empereur Alexandre, contraint de céder, conféra le commandement en chef de toutes ses armées au général Koutouzolï, homme usé, peu capable, connu pour sa défaite à Austerlitz, mais

1 Correspondance de Napoléon l", publiée par ordre de l'empereur Napoléon III. T. XXI\\ p. 157. Paris, MDCCGLXVIII.

- Barclay de Tolly était d'origine écossaise.

2i% APPENDICE

ayant le mérite, fort grand dans les circonstances actuelles, d'être un Russe de vieille souche, ce qui lui donnait beaucoup d'influence sur les troupes comme sur les masses populaires.

«... Le 24 août, l'Empereur se détermina à quitter Smolensk. La chaleur était accablante, on marchait sur un sable mouvant; les vivres manquaient pour une aussi immense réunion d'hommes et de chevaux, car les Russes ne laissent derrière eux que des villages et des fermes incendiées •. »

Murât et Davout.

« Le 18 août, les Russes, après avoir défendu la ville sans employer toutes leurs forces et sans être sérieusement entamés, avaient quitté Smolensk en plusieurs colonnes qui toutes devaient se rallier sur la grande route de Moscou.

« Napoléon, déçu jusque-là dans son espoir de saisir l'armée russe et de lui livrer une grande bataille qui lui était toujours refusée, s'était décidé à s'avancer sur la route de Moscou par Dorogobouje et Wiazma au lieu de s'établir à Smolensk comme quelques-uns de ses lieutenants le lui conseillaient. Il avait mis en

• Mémoires du général baron Marbot, t. III, p. -132, Paris,

marche sur Dorogobouje le corps du prince d'Eckmûhl, en chargeant le maréchal de faire l'avantgarde conjointement avec le roi de Naples qui tenait la tête de l'armée avec sa cavalerie, et ici encore se place un de ces incidents où éclatent tous les contrastes de caractère entre deuxchefs tels que Murât et Davout. L'un et l'autre, à mesure qu'ils s'avançaient, s'entendaient assez pour annoncera l'Empereur une prochaine et grande bataille que faisait augurer l'attitude très ferme des Russes dans leur retraite. Ils ne s'entendaient plus sur tout le reste. Tandis que le roi de Naples était toujours prêt à se jeter sur l'ennemi avec ses cavaliers et en prétendant se servir de sa propre autorité de l'infanterie du l^"" corps, Davout, avec son esprit méthodique et sévère, refusait de livrer ses troupes aux fantaisies héroïques de Murât. Il ne voulait pas compromettre légèrement les forces qui lui étaient confiées, il ne voulait pas se laisser entraîner par des affaires d'avant-garde à engager une action décisive sans l'Empereur. De là les conflits incessants où le roi de Naples allait jusqu'à l'exaspération, où le maréchal montrait toujours sa raison froide et inflexible, — conflits qui allaient jusqu'à une menace de combat singulier de la part de Murât, et que l'Empereur avait bientôt de la peine à apaiser par sa présence. Napoléon ne tardait pas en effet à rejoindre ses lieutenants sur cette route de Moscou où il était désormais entraîné sans pouvoir s'arrêter, et tout en ménageant son beau-frère, il ne laissait

250 APPENDICt:

pas moins au maréchal son rôle à l'avant-garde de l'armée ^ »

L'Empereur au maréchal Davout.

Smolensk, 22 août 1812, quatre heures du matin. « Mon cousin, vous ne m'écrivez pas ; je désire que vous m'écriviez tous les jours ; que voys m'envoyiez un détail du pays, l'emplacement de vos troupes et tous les renseignements qui peuvent m'intéresser. Je demande au roi de Naples de ne pas trop fatiguer les troupes par cette extrême chaleur, de n'engager que des affaires d'arrière-garde, et de prendre position aussitôt qu'on aura lieu de penser que l'ennemi a pris la sienne pour recevoir la bataille. Vous m'aviez aussi annoncé la carte du pays, que vous avez et qui me serait bien nécessaire-. »

Pertes immenses de Napoléon avant d'arriver à Moscou.

« Il avait fait, avant Smolensk, beaucoup depe^^tes; son armée était déjà diminuée de plus d'un tiers, et dès le commencement de la campagne de Kovno à Vilna ,les pluies qui durèrent pendant trois semaines, le manque de fourrages, de vivres, l'absence totale de toute espèce de précaution et de prévoyance,

^ Charles de Mazade, Correspondance du maréchal Davout {Note de Vauteur), pp. 386, 387.

■^ Correspondance de Napoléon. T. .XXIV, p. 165.

IMEGES JUSTIFICATIVES 251

avaient déjà fait périr plus de 30.000 chevaux et peut-être plus d'hommes encore. ASmolensk, Napoléon n'avait que 150.000 hommes sous les armes, à Borodino seulement 134.000, sa grande armée avait déjà perdu plus de 125.000 hommes depuis Kovno ; il était cependant encore supérieur à Kutusoffqui ne comptait à Borodino dans ses rangs que 92.000 vieux soldats et 13.000 hommes de milice; les deux armées avaient chacune 600 canons ^ »

XXVIIÏ

Ce que Napoléon devait faire après la bataille de Smolensk.

« Si Napoléon fût resté à Smolensk après la victoire qu'il y remporta, s'il eût même rétrogradé et occupé la ligne de Vitebsk ou de Mohilew, s'il se fût porté par sa droite vers Kiev, ou qu'il y eût envoyé Davout (car ces trois partis étaient également bons à prendre), qu'il y eût soulevé toute la Pologne qui n'y était que trop disposée (ce que la marche de Davout eût infailliblement opéré en forçant Tchitchagoff de se retirer précipitamment sur le Dnieper); s'il eût, dans ce cas, organisé une armée polonaise, qu'il pouvait porter facilement à 100.000 hommes, s'il eût forcé les Autrichiens, alors

^ Mémoiresde Langeron, général dinCanterie dans Farmée russe, publiés pour la Société d'histoire contemporaine par L. G. F., p. 26 et 27. Paris, 1902.

intimidés par sa position menaçante, à lui donner le reste de leur armée, ou au moins des armes et des munitions pour les Polonais, il pouvait avoir l'espoir très fondé, après des quartiers d'hiver protégés par une forte ligne d'avant-postes, de faire en 1813 une campagne heureuse, décisive, et de nous forcer à la paix qu'il désirait*. »

Ce qu'il fallait faire à Smolensk.

« Le projet de campagne de Napoléon était de séparer les deux armées russes, de les battre et de les anéantir isolément. Ce projet ne lui réussit point. Il en fit le reproche à son frère Jérôme et le renvoya dans ses États.

« Le général Doktoroff et le comte Pierre Pahlen, qui avaient été détachés de la 2^ armée à la l'"^ firent leur jonction à Drissa. Ce camp retranché fut abandonné et les magasins détruits. La retraite se fit encore avec plus de précipitation ; mais on se battit à Ostrowno et à Witebsk, puis on se retira sur Smolensk, et la jonction de la i" armée eut lieu.

« Le but de tous nos efforts était couronné par cette manœuvre. Napoléon enleva Smolensk après une résistance des plus opiniâtres, et le Borysthène cessa d'être un obstacle pour lui, et ce soi-disant rempart de Moscou fut perdu.

* Mémoires du général-major russe baron de Lôwenstern. T. I, p. -2-,^. In-8, Paris.

« C'est là que les fautes commises par Napoléon prirent leur naissance dans le foyer même du succès.

« Napoléon, au lieu de faire de Smolensk le point principal de ses quartiers d'hiver, de bien organiser le royaume de Pologne, qu'une diète extraordinaire avait déclaré rétabli, d'attirer à lui tous ses renforts et de préparer la seconde campagne pour le printemps, ne se laissa guider que par sa fortune et poursuivit l'armée russe jusque sur la route de Moscou ^ »

Extrait d'une lettre adressée à M. le comte Armfeld par le marquis Paulucci le 22 septembre 1812, de Saint-Pétersbourg.

« Comme on doit raisonnablement croire que Bonaparte se voyant trompé dans son calcul connaît le périlleux de sa position actuelle, or l'on doit aussi penser à ce qu'il peut être en état d'entreprendre. D'après ma manière de voir il me parait que tous ses efforts doivent viser à s'ouvrir une nouvelle ligne d'opération ou bien de raccourcir vers sa base qui est la Bérésina, la seule qu'il a dans ce moment-ci, en se repliant sur Smolensk. Dans le premier cas il est forcé de livrer une grande bataille au maréchal Koutouzoff. S'il a le bonheur de la gagner, pour lors libre de ses mouvements, il a le choix, soit de détacher un grand corps, afin qu il

» Ibid.

se fraye par lui-même une nouvelle ligne de communication avec Twer, Novgorod, Wéliki-Luki sur Vitebsk, ou bien celui de faire joindre immédiatement ce corps à l'armée agissante contre le général Witgenstein pour ouvrir sur Moscou la même ligne de communication, opération beaucoup plus sûre, mais dont les résultats ne seraient pas aussi importants, car en suivant le premier plan, 1° le corps du général Witzingherode serait forcé de se replier derrière le Volga; ii** l'ennemi augmenterait l'étendue du pays où il pourrait fourrager et assurer ses subsistances pour l'biver; 3'" il entrerait en rapport avec le corps d'armée en Courlande et 4°, il se trouverait par cette opération presque sans coup férir maître de Pétersbourg et de toutes les côtes méridionales de la mer Baltique. Si, au contraire, Bonaparte perd une grande bataille, chose sur laquelle on doit fonder son espoir, vu nos grands moyens et la bravoure de nos troupes, il est alors forcé de se retirer jusque sur la Bérésina, que nous avons fortifiée et qui serait pour lui une ligne de défense excellente, où une fois établi nous aurions bien de la peine de l'en chasser.

« Pour lui ûter les probabilités de gagner cette bataille, ou de pouvoir se maintenir sur la Bérésina qui deviendrait la base de nouvelles opérations, qu'il reprendrait sans doute le printemps prochain, voici mon opinion :

« Il ne faut laisser à Riga que le contingent de

troupes nécessaires pour sa garnison et porter rapidement toutes les forces disponibles sur la Dwina supérieure, afin de fournir les moyens au général comte Witgenstein d'opérer vers Smolensk et agir le plus près que possible sur les derrières de la grande armée française. A cet effet le général doit entrer par ses troupes légères en relation avec celles du général Vitzingherode, agir sans relâche sur la ligne de communication depuis Smolensk jusqu'à Moscou, exciter les habitants des pays où la route militaire française passe, de se lever en masse pour forcer l'ennemi à détacher de grandes forces vers Smolensk, soit pour s'opposer au général Witgenstein, soit pour assurer sa ligne de commandement, soit enfin pour empêcher qu'il n'entre en relation immédiate avec le maréchal et qu'il ne parvienne à agir simultanément avec lui.

« Pour toutes ces raisons il est forcé à détacher de la grande armée une force considérable et comme cette ligne de communication depuis Smolensk jusqu'à Moscou est très longue et comme nous sommes maîtres des pays qui flanquent, par conséquence il est impossible à Napoléon sans plusieurs corps en échelons de pouvoir la rendre sûre et empêcher qu'elle ne soit constamment coupée sur différents points, soit par nos troupes légères, soit par les habitants '. »

^ Papiers concernant la guerre patriotique de 1812. publiés par M. l^ierre Schoukine, p. 224. Moscou, 1905.

Pertes de Napoléon après le départ de Moscou.

« En partant de Moscou il fNapoléon) avait sous les armes près de 100.000 combattants; à Smolensk il ne lui en restait que 42 000, et à la Bére'zina, les seuls corps de Victor et d'Oudinot, avec une partie de la garde, pouvaient encore offrir 26.000 combattants ; trois jours après la Bérézina, il n'en restait que 8.000 à 9.000.

« A Smolensk il (Napoléon) avait perdu 350 canons K »

L'Empereur au major général.

Dorobouge, 6 novembre iH12.

« Mon cousin, écrivez au prince d'Eckmûhl que, si ce matin à neuf heures, comme tout le porte à penser, l'arrière-garde n'a devant elle que des Cosaques et de la cavalerie, et que son corps soit, comme je le suppose, dépourvu de vivres, il est nécessaire qu'il se porte à dix ou douze lieues de Smolensk, sur la route d'Yelnia à Smolensk, en trois jours et en suivant la route dont le tracé est ci-joint; il trouvera ici des guides. Ses bagages et une division pour les escorter suivront la route de Smolensk. Il serait nécessaire qu'il fasse

* Mémoires du général Langeron, p. 41.

dans la journée d'aujourd'hui au moins quatre lieues, et, en en faisant demain sept et après-demain sept, cela ferait dix-huit lieues, et, comme il y a vingt-huit lieues d'ici à Smolensk par la route qu'on lui trace, il ne serait qu'à dix lieues de Smolensk. Selon les localités, il peut se tenir à deux lieues plus loin ou plus près de Smolensk; il se cantonnera là, s'il n'y a rien de nouveau, et je recevrai ses rapports à Smolensk après-demain. Le duc d'Abrantèsa suivi une route à peu près pareille et doit se placer à six ou sept lieues de Smolensk au coude de la rivière. Le général Baraguay d'Hilliers, qui était à Yelnia, a dû partir ce matin et faire le même mouvement pour se rapprocher de Smolensk. On dit le pays bien beau et ayant beaucoup de vivres. Il se mettra en correspondance avec ces corps différents et ce mouvement sera d'autant plus avantageux qu'il n'y a pas de fourrages à Smolensk et qu'il pourrait recevoir là ses bagages, y rester quelques jours en cantonnement, et y recevoir ses détachements qui sont avec le général Baraguay d'Hilliers, et partir ensuite de là pour prendre ses cantonnements^. »

La retraite.

« La retraite devait se faire sur une seule route ;

1 Extrait de la Correspondance du maréchal Davout, prince d'Eckmiihl, 1801-1815, par Ch. de Mazade, p. 424-425, Paris, 1885.

l'armée russe, déjà placée sur les flancs, avait un chemin qui menait obliquement à Wiazma à Smolensk, à Krasnoy et à Kopjs, plus vite que la route suivie par les Français : nul doute dès lors qu'ils ne fussent exposés à être vivement harcelés et même sérieusement attaqués. C'était avec une cavalerie exténuée, réduite à io.ÛÛU chevaux, qui n'en comptèrent pas même o.ÛUÛ au bout de quinze jours, qu'il fallait éclairer la marche, protéger les flancs et couvrir des parcs immenses.

« L'infanterie comptait encore 60 à 65.000 hommes ; mais que pouvaient-ils contre un ennemi qui, par la direction latérale de sa ligne d'opérations, serait maître d'attaquer partiellement les corps de la tète ou de la queue, et qui combattrait avec une armée qui s'exalterait à mesure que la position de ses adversaires s'aggraverait. Si l'on eût pris la route d'Elnia, les Russes n'auraient pu suivre qu'en queue, et l'on n'eût pas été exposé à ces menaçantes attaques parallèles à la ligne de retraite, qui pouvaient chaque jour mettre le sort de l'armée en question.

« Remonté sur la grande route de Smolensk. >'apoléon continua à la suivre. Il ne s'agissait plus pour lui que d'échapper et de traverser aussi promptement que possible une contrée ruinée. Pour alléger la marche et éviter l'encombrement, il partagea l'armée en quatre corps, qui se suivaient à environ une demi-journée de distance. Il ouvrait la marche avec ses gardes ; puis venaient successivement les

corps de Ney, du vice-roi et de Davout. Ce dernier formait l'arrière-garde.

« Koutouzof lança à la poursuite ses Cosaques et une avant-garde de 23.000 hommes aux ordres du général Miloradovvitch, qui atteignait l'arrièregarde le l^"" novembre, près de Giats. Le gros de l'armée russe se dirigea droit sur Wiazma, marquant ainsi l'intention de prévenir les Français dans cette ville et de leur couper la retraite.

« Cependant on réussit à arriver à Wiazma avant les Russes. L'Empereur dépassa cette ville avec les gardes ; mais il ordonna à Ney d'y demeurer pour recueillir les corps du vice-roi et de Davout. »

« Échappée à un danger imminent, l'armée continua sa retraite sur Smolensk^ »

Échec subi par la division Baraguay d'Hilliers.

« Elle (l'armée) n'avait plus que deux marches pour gagner Smolensk : on venait de recevoir des moulins à bras, construits à Paris pour suppléer au manque d'autres moulins qui avait occasionné tant de ravages en forçant les soldats à vivre de seigle bouilli. On espérait trouver ici des vivres et un abri suffisant pour rétablir l'ordre. La division

* Précis politique et militaire des campagnes de 1812 à 1814. par le général Jomini. T. 1, p. 167. Paris, 1886.

Baraguay d'Hilliers, venant de France avec des renforts pour tous les régiments, avait été cantonnée sur le chemin d'Elnia qu'on allait atteindre. La vue de ces soldats, en ordre et disciplinés, devait ranimer les vétérans, et les exciter à mieux garder leurs rangs. On comptait d'ailleurs sur la ferme contenance de Ney avec son arrière-garde, pour avoir le temps d'opérer la réorganisation de l'armée. Une foule de circonstances majeures détruisirent ces frêles combinaisons et ces trompeuses espérances.

« Koutouzof avait laissé aux Cosaques le soin de suivre en queue ; lui-même, avec son armée, côtoyait la grande route, en se dirigeant par Elnia. C'était d'autant mieux calculé de sa part, qu'il conservait son armée en la dirigeant par un pays moins ruiné, et que, d'un autre côté, en menaçant continuellement de déborder l'armée française et de la prévenir sur sa ligne de retraite, il l'obligeait à précipiter sa marche, et à n'accorder aucune relâche aux troupes. Son avant-garde tomba ainsi à Liakowo au milieu de la division Baraguay d'Hilliers, qui avait peu de cavalerie et ne s'attendait à rien : la brigade du général Augereau^ fut enlevée après un combat insignifiant ^ »

* C'était le frère du maréchal. Il fut surpris le 9 novembre par les cosaques d"Orlow-Davidoff et de Seslavin.

^ Précis politique et militaire des campagnes de 1812 à 1814. par le général Jomini. T. I, p. 171. Paris, 1886.

Sur le général Baraguay d'Hilliers.

« L'Empereur avait compté sur une forte division de troupes de toutes armes que le général Baraguay d'Hilliers devait conduire à Smolensk, mais en approchant de la ville, on apprit que ce général avait mis bas les armes devant une colonne russe, en spécifiant que lui seul ne serait pas fait prisonnier de guerre ^ »

Echec de la division Baraguay d'Hilliers.

« L'Empereur avait l'espoir d'y (à Smolensk) recevoir des nouvelles du général Baraguay d'Hilliers, dontla position était devenue fort critique. En effet, cet officier général, qui avait reçu l'ordre de former une division de toutes les fractions de corps d'infanterie et de cavalerie réunies à Smolensk, et de se porter sur Kalouga en passant par Elnia, s'était trouvé livré à ses propres forces dans un pays inconnu et en présence d'un ennemi enhardi par le succès de Malo- Joraslawetz. Ce fut précisément aux portes de Smolensk qu'un officier du général Baraguay d'Hilliers vint annoncer à l'Empereur que son général attaqué par des forces considérables opérait sa retraite sur Smolensk, et que son arrière-garde forte de 12 à

^ Mémoires du général baron de Marbot. T. III, p. 151. Paris, 1891.

1.500 hommes et de oOO chevaux, commandée par le général Augereau, avait mis bas les armes à Liakhowo... qu'il nous soit permis de dire que l'Empereur a usé d'une cruelle sévérité envers le général Baraguay d'Hilliers, colonel-général des dragons, dont la longue et glorieuse carrière a été brisée par le désespoir ^ »

Au prince de Neuchâtel et de "Wagram. major général

de la Grande Armée, à Mikhaïlovka.

Mikhaïlovka. 7 novembre 1812.

« Mon cousin, écrivez au général Charpentier que l'Empereur sera demain ou après h Smolensk ; que le vice-roi sera le 8 à Doukhovchtchina; qu'il faut diriger les Polonais sur la route de Mohilef, à quatre ou six lieues de la ville, sans les laisser entrer en ville : qu'il faut diriger toute la cavalerie à pied à troislieues de Smolensk, danslamème direction ; qu'il fasse connaître les cantonnements que provisoirement pourront prendre le 1^'^ corps, le 8^ et la Garde, sans entrer en ville, où se portent l'artillerie et la cavalerie montée. Désignez-moi des endroits sur l'une et l'autre rive près des fourrages-. »

Napoléon.

(D'après V original.)

1 Baron Denniée, Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant la campagne de 18)2, pp. 125-127, Paris, 1842.

2 Correspondance de Napoléon I'^'", t. XXIV, p. 302.

Le retour à Smolensk.

« Napoléon arriva à Smolensk le 9 ; toute l'armée y fut réunie le 13. Elle était dans un dénûment complet. Smolensk lui avait été présentée comme la terre promise, le terme de tous ses malheurs. Quel mécompte! Cette ville qui, en été, avait paru charmante, et dont les environs, surtout au sud, sont riches et abondants en grains, n'ofTrit plus que des maisons désertes remplies de malades, de mourants et des maisons vides. La présence du corps de Bellune durant deux mois autour de cette ville, la garnison, les lo.OOO blessés ou malades, les troupes de passage avaient consommé 60.000 rations par jour, approvisionnement immense qui eût suffi à l'armée d'Italie et qui fut dévoré au fur et à mesure que les transports arrivaient à force de soin et d'activité.

« Ainsi, au lieu d'epérances et de ressources, on ne trouva à Smolensk que scènes de désolation. L'armée y entra par bandes méconnaissables ; trois jours d'un froid qui jusque-là n'avait cependant rien d'extraordinaire avaient suffi pour la désorganiser en partie. Déjà près de 200 pièces de canon avaient été abandonnées faute d'attelages. Le froid avait été plus fort dans les campagnes de Hollande en 1795 et dans celle d'Eylau en 1807, qu'il ne le fut jusqu'à la Bérésina. Ce fut le manque de vivres et la composition de l'armée de vingt peuples divers, qui porta la confusion

au point où elle était déjà arrivée ; l'impossibilité de faire aucune distribution forçait les chefs à permettre aux soldats de s'écarter au loin pour en chercher, et tout soldat, ainsi éloigné de son corps, s'il n'était enlevé par les Cosaques, ne retrouvait plus son régiment. Westphaliens, Saxons, Italiens, Hollandais, Espagnols, Portugais, Polonais, Français même, tous pêle-mêle, formaient une masse de 30 à 40.000 isolés, n'obéissant plus à personne et ne songeant qu'à se procurer les moyens de ne pas mourir de faim ou de froid : tout homme que la fatigue ou le froid forçait à rester en arrière, tombait dans cette cohue désordonnée qui augmentait à chaque journée de marche et qui, il faut en convenir, forma en définitive toute l'armée, surtout après les combats de Krasnoï. L'armée s'attendait à trouver à Smolensk la terre promis e et la manne du désert, et Napoléon lui-même affectait l'espoir de la rallier et de la réorganiser. Trompé encore ici dans ses illusions, il s'en prit fort injustement aux administrateurs qui ne pouvaient créer ce qui n'existait pas ; il sévit contre les commissaires et les garde-magasins, comme pour rejeter sur eux l'im prévoyance dont il était seul coupable... L'Empereur devait fort bien savoir, parles situations que l'intendant général lui fournissait, l'état réel des magasins de Smolensk ^ »

* Précis politique et militaire des campagnes de 1812 à 1814, par le général Jomini. T. I, p. 173. Paris, 1886.

Second passage à Smolensk .

« Lel^"" novembre on parvint à Smolensk. Napoléon avait fait réunir dans cette ville une grande quantité de vivres, de vêtements et de chaussures ; mais les administrateurs qui en étaient chargés, ne pouvant connaître l'état de désorganisation dans lequel l'armée était tombée, ayant exigé des bons de distribution et toutes les formalités des temps ordinaires, ces lenteurs exaspérèrent les soldats qui, mourant de faim et de froid, enfoncèrent les portes des magasins et s'emparèrent tumultueusement de ce qu'ils contenaient de sorte que beaucoup d'hommes eurent trop, plusieurs pas assez, d'autres rien ^ ! »

Second passage à Smolensk.

« Jusqu'alors le temps avait été relativement doux avec un soleil brillant, maisleG novembre, l'armée se trouvante deux journées de Smolensk, les premières neiges tombèrent. En une nuit, le thermomètre s'abaissa à douze degrés sous zéro et deux jours après à dix-huit degrés ; à partir de cette date, le froid s'accentua. On espérait trouver à Smolensk des vivres, des vêtements et des fourrages, car Napoléon avait

* Mémoires du général baron de Marbot. T. III, p. 151. Paris, 1891.

réitéré, à plusieurs reprises, l'ordre de rassembler dans cette ville des ressources abondantes en tous genres. Mais l'exécution incomplète de ses ordres, l'infidélité de plusieurs agents cbargés des subsistances trompèrent cette attente, et l'armée se vit obligée de continuer sa marche dans le même état de dénûment. L'Empereur avait appris, avant d'arriver à Smolensk, la conspiration Mallet.

« Une négligence du général Baraguay d'Hilliers qui commandait à Smolensk et la prise d'une de ses brigades, qui capitula et mit bas les armes, mécontentèrent vivement l'Empereur contre ce général auquel il retira son commandement et qu'il envoya à Berlin. C'était une complication de malheurs.

« rs'apoléon resta plusieurs jours à Smolensk pour rallier ses traînards et donner un peu de repos aux débris de son armée que le froid et les privations faisaient littéralement déjà fondre ; mais il fallut cependant se décider à en sortir. Dès ce moment d'affreuses calamités éprouvèrent sans relâche l'armée française. Nous perdions chaque nuit, au bivouac, des milliers de chevaux dont la chair servait à apaiser la faim des soldats. La cavalerie se trouva à pied, l'artillerie et les transports sans attelages. La grande renommée de Napoléon imposait toutefois à 1 ennemi, qui n'osa pas tenter une action sérieuse. A Krasno'i voulantinspirer de la circonspection à l'ennemi et lui montrer que les désastres n'avaient point abattu le courage de notre armée, l'Empereur chargea le générai

Roguet, commandant une division de la jeune garde, d'une attaque de nuit contre un corps russe posté auprès de cette ville et qui menaçait la gauche de la route. Cette tentative hardie eut un plein succès, bien que les mains des soldats, tout engourdies par un froid excessif, pussent à peine tenir leurs fusils.

ff En s'éloignant de Smolensk l'Empereur avait chargé le maréchal Ney de faire l'arrière-garde et de ne quitter la ville qu'après en avoir détruit les fortifications. Ney, que devait soutenir le maréchal Davout, se mit en mouvement le 17 novembre. Mais, dans la nuit de ce même jour, l'ennemi manœuvra de façon à séparer le corps de Ney de celui du maréchal Davout. Ce dernier avait une marche d'avance sur le maréchal Ney. L'Empereur, en apprenant à Krasnoï le mouvement effectué par l'armée russe, ne pensa qu'à trouver les moyens de dégager les corps de ses deux maréchaux qu'il croyait dans un danger commun, en attirant sur lui-même les efforts des Russes. Libre de continuer sa retraite ou forcé de combattre pour ne pas abandonner ces deux corps, le choix de Napoléon ne pouvait être douteux ; il revint en conséquence sur ses pas pour attaquer l'ennemi le lendemain. Parti de Krasnoï à la pointe du jour, avec une poignée d'hommes, il aborde l'armée russe protégée par une formidable artillerie, marche contre elle à la tête de sa Garde, la déconcerte par cette audacieuse agression, l'obligea quitter sa posi-

tion sur la route et à laisser le passage libre au corps du maréchal Davout. Cependant le corps de Ney ne paraît point ; on n'en a même aucune nouvelle, et l'arrière-garde laissée par l'Empereur à Krasnoï est sur le point d'être forcée, la retraite de l'armée menacée d'être coupée d'Orcha. Napoléon se résout à retourner à Krasnoï, l'àme troublée par l'incertitude qui plane sur le sort du maréchal Ney, et à continuer son mouvement de retraite. L'Empereur considère ce maréchal comme perdu.

« La résolution généreuse de Napoléon dans cette circonstance où il s'exposait à se faire cerner par les Russes pour secourir ses deux maréchaux lui a fait grand honneur, même aux yeux de l'ennemi. Elle montre aussi quelle vigueur d'àme il savait conserver au milieu des plus grands désastres.

« L'épisode de la séparation du maréchal Ney de l'armée, après la sortie de Smolensk, a excité un tel intérêt que je ne puis résister au désir d'en retracer les principales circonstances, quoique le récit en ait déjà été fait.

« Les corps des maréchaux Davout et Ney avaient été laissés à Smolensk, comme je l'ai rapporté plus haut, pour protéger la retraite et faire sauter les fortifications de cette place avant de l'abandonner. Le maréchal Davout sortit de Smolensk le 16 novembre pour gagner Krasnoï. Le corps du maréchal Ney, chargé de former l'extrême arrière-garde, n'en partit que le lendemain pour suivre la même direction

avec environ 10.000 combattants et une douzaine de pièces de canon. Il traînait à sa suite une multitude de traîneurs appartenant à différents corps que la peur seule du canon des Russes de'cida à se mettre sous la protection du maréchal. Mais, pendant la nuit et avant d'en être délogé par Napoléon, l'ennemi avait occupé une forte position sur la route de Smolensk à Krasnoï^ »

Second passage à Smolensk.

« L'armée française parvint le 13 novembre à Smolensk. Le bruit de sa retraite n'avait point encore gagné cette ville, oîi elle désirait si ardemment d'arriver : rien n'était prêt pour la recevoir. On l'y attendait si peu qu'un corps de troupes, qui en composait la garnison, en était parti quelquesjours auparavant et avait dirigé sa marche vers Kalouga. L'ennemi, qui poursuivait les Français dans toutes les directions, fit ce corps prisonnier.

« L'armée demeura deux jours à Smolensk, et se porta à toutes sortes d'excès. Les magasins furent pillés, et les soldats se battirent entre eux pour s'arracher les vivres. Ils dévoraient en un instant ce qui aurait pu les nourrir plusieurs jours, ou ils brûlaient ce qu'ils ne pouvaient emporter. A peine l'arrière-

^ Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon I*"", publiés par les soins du baron de Méneval. T. lll, p. 80 et suivantes. Paris, 1894.

garde fut-elle arrivée, que les cosaques, qui la suivaient sans relâche, attaquèrent vivement les bivouacs établis autour de la ville. On leur opposa avec précipitation tous ceux qui pouvaient combattre. Le feu du peu de pièces qu'il fut possible de mettre en batterie parvint cependant à les contenir, et ils se retirèrent après avoir fait quelques charges.

« Mais les troupes chargées de la poursuite, quelque suffisantes qu'elles fussent pour forcer toutes les positions que les Français auraient pu prendre, ne composaient qu'une partie de celles qui agissaient contre eux. L'armée de Koutouzoff marchait sur la gauche de Smolensk et s'avançait en toute hâte pour leur barrer le passage. L'armée de Turquie se portait à marches forcées vers Minsk, dans le même dessein. Napoléon, instruit de ces manœuvres, se pressa de continuer sa retraite, dans l'espoir d'arriver avant l'ennemi sur la Bérézina. Il fallut donc procéder avec promptitude à l'évacuation de la place. Tous les grands édifices, toutes les maisons que l'incendie avait épargnés, étaient remplis de malades et de blessés. Faute de moyens de transport, ils furent abandonnés, ainsi qu'on avait fait pour tous ceux qui étaient dans le même état, à Moscou même, à Koloskoï, à Ghiat, à Wiasma et ailleurs.

« L'arrière-garde ayant été renforcée de tout ce qu'on put trouver d'hommes armés et capables de quelque service, le maréchal Ney, qui la commandait, reçut l'ordre de rester à Smolensk, pour en faire

sauter les fortifications, ce qu'on peut considérer comme la preuve que Napoléon n'avait pas encore renoncé à ses projets d'envahissement, quelque insensés qu'ils fussent.

L'armée s'était accrue à Smolensk, mais ce n'avait été que d'hommes inutiles, qui devaient plus embarrasser la marche que la faciliter; c'étaient des officiers blessés, des employés d'administration, des vivandiers et d'autres individus que des spéculations de commerce avaient attirés en Russie. Il n'était plus questions ni d'ailes ni de centre ; tout était concentré en une seule colonne qui manquait de cavalerie pour l'éclairer et qui ne possédaitd'autre terrain que la surface de la route.

« L'artillerie et les équipages roulaient confondus au milieu de la foule ; on ne leur avait donné pour toute recommandation que d'aller autant qu'il leur serait possible. La rigueur du froid s'accroissait sans cesse. Le jour même du départ de Smolensk, la marche ayant été infiniment pénible et prolongée fort avant dans la nuit, il périt plus de oOO soldats par l'effet de la congélation ^. »

Second passage à Smolensk.

« Smolensk était une des villes considérables de

^ Extrait de l'Histoire de Napoléon Buonaparte depuis sa naissance jusqu'à sa translation à l'Ile Sainte-Hélène, Paris, MDCGGXVUl. T. III, p. 403 (sans nom d'auteur).

la Russie ; elle avait été longtemps le sujet des guerres des tzars et des rois de Pologne, et sa situation sur le Dnieper, sa proximité des provinces fertiles du nord et du midi, sa position justifiaient assez l'importance qu'on avait mise à sa possession. Lorsque j'y arrivai (le 10 novembre 1812) elle était loin de conserver aucune trace de son ancienne prospérité, des maisons brûlées, des palais en ruines, des arbres renversés, s'offraient de toutes parts à nos regards affligés et un triste pressentiment s'élevait dans nos âmes.

« Au milieu de ces ruines couvertes de neige, au pied de ces maisons jadis habitées, dans ces rues naguère populeuses, c'était un spectacle tout particulier de voir une sorte de commerce. Nos soldats et surtout les grenadiers de la vieille garde, avaient établi dansunendroitdela ville où viennent sejoindre quatre des principales rues un véritable bazar. Là on trouvait une quantité de choses incroyables, tout ce que désire le luxe et tout ce que demande le besoin. Ici, une vivandière offrait des montres, des anneaux, des colliers, des vases d'argent et quelquefois des pierreries. Là, un grenadier vendait de l'eau-de-vie, ou des pelisses, plus loin un soldat du train proposait les œuvres complètes de Voltaire ou les lettres à Emilie de Demoustiers ; un voltigeur exposait des chevaux et des voitures et un cuirassier tenait boutique de souliers et d'habits. On imaginerait difficilement un spectacle plus singulier, et dans ce temps

OÙ on espérait encore, nous gardions assez de sangfroid pour aller souvent nous promener au bazar, et y entendre les cris, les disputes et les discours des acheteurs et des vendeurs.

« Ce fut un grand malheur que la tolérance de cet abus; les officiers qui avaient autant de besoins que d'autres allèrent chercher, dans ces marchés, tout ce qui leur manquait ou y échanger ce qui ne leur était plus nécessaire : ils traitèrent d'égal à égal avec ceux avec qui ils avaient affaire, et dès lors les soldats perdirent toute considération et tout respect pour les hommes avec qui ils avaient disputé ou partagé le gain et la perte. Si un reste de subordination survécut encore, nous verrons bientôt quelles circonstances l'affaiblirent et comment il disparut tout à fait.

« Les approvisionnements amassés à Smolensk étaient peu considérables. Ils furent bientôt consommés, le vice-roi y était revenu avec son corps d'armée.

« Il fallut quitter Smolensk, le duc d'Abrantès, dont l'esprit était déjà fort troublé, fit l'avant-garde, les autres corps marchèrent après, le prince de la Moskowa qui n'était alors que duc d'Elchingen fut d'arrière-garde, et nous partîmes le 13 novembre au soir^ »

'■ Mémoires su7' la Russie, par le marquis de Pastoret, publiés par M. PieiTe Sclioukine dans Papiers concernant la guerre patriotique de 1812. Livraison V, p. 244. Moscou,

L'entrée à Smolensk lors de la retraite.

« Cependant ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée; ils ont laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourants des plus faibles d'entre eux, l'impatience et plusieurs heures d'attente les ont achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux magasins et là il en expire encore pendant qu'ils en assiègent les portes ; car on les en a repoussés : « Qui sont- « ils? de quel corps? comment les reconnaître? Les « distributeurs des vivres en sont responsables, ils ne « doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés, et « porteurs de reçus contre lesquels ils échangeront « les rations qui leur sont confiées; et ceux qui se « présentent n'ont plus d'officiers, ils ne savent où « sont leurs régiments. » Les deux tiers de l'armée sont ainsi.

« Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le pillage. Mais partout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent la famine : partout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs ; ils n'y trouvent pas d'asiles ; point de quartiers d'hiver préparés, point de bois ; les malades, les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale

grande route passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de quitter.

« Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux; ils les rejoignent momentanément pour y trouver des vivres; mais tout le pain qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué : il n'y avait plus de biscuit, point de viande. On leur distribua de la farine de seigle, des légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouïs pour empêcher les détachements des différents corps de s'entretuer aux portes des magasins ; puis, quand après de longues formalités ces misérables vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs régiments, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de ces infortunés ^ »

L'entrée à Smolensk lors de la retraite.

« Nous aspirions après Smolensk, où nous présumions trouver beaucoup de ressources; mais quelle

* Le général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée de 1812. T. II, pp. 209-210 [dixième édition). Paris, 1842.

déception, lorsque, arrivés dans cette malheureuse ville, nous la vîmes sans habitants, presque ruine'e, encombrée par une multitude de soldats afTamés et les magasins vides de provisions, le peu qui s'y trouvait ayant été pillé. Entré seul en ville, j'errais dans ses rues dévastées sans pouvoir y trouver un abri, lorsque je vis dans une espèce de toit qu'ils avaient approprié, MM. de Lascours et de Lawœstine, aides de camp du général Sébastiani, qui m'offrirent une place avec eux; j'acceptai avec reconnaissance, attachai mon cheval auprès des leurs et, dès que je fus établi, je partis suivant mon habitude pour aller à la recherche des vivres, mes compagnons improvisés en manquant comme moi, totalement.

« Passant par hasard devant la maison qu'avait habitée l'Empereur, je vis qu'on vendait les restes de sa provision de vin; j'y entrai et en achetai deux bouteilles. En revenant, je trouvai un soldat qui me donna, moyennant douze francs, un pain de munition provenant du pillage des magasins ; je revins joyeux rejoindre les braves officiers qui m'avaient donné asile et partageai mes bonnes trouvailles avec eux. Le lendemain, je retrouvai les débris de la division, dont je m'étais égaré la veille; nous nous établîmes dans un village ruiné près de la ville ; je m'installai, avec les officiers du régiment, dans une vaste grange où, sans être bien, nous étions mieux qu'en plein air. Après un repos de quelques jours, repos pendant lequel nous éprouvâmes les mêmes misères et

les mêmes privations que nous avions déjà subies, nous nous remîmes en route. L'intensité du froid rendit notre marche plus difficile, nos souffrances plus aiguës ; cependant, elle diminua un peu quelques jours après notre départ de Smolensk^ »

Souffrances de larmée à Smolensk, lors du second passage.

« Le 9 (novembre), nous arrivâmes à Smolensk; nous fûmes placés d'abord dans le même faubourg que nous avions occupé en avançant ; mais le lendemain on nous fit aller au faubourg Witchsk, sur la route d'Elnia. Nous reçûmes un détachement qui arrivait de France et qui nous apprit que l'armée russe de Moldavie occupait la Volhynie. Une partie des officiers pensait que l'on prendrait position à Smolensk et que l'on tenterait le hasard d'un combat. Mais outre l'inconvénient du froid qui était extrême, on n'avait fait aucune provision de vivres ni de fourrages; les hommes n'avaient rien du tout que la chair des chevaux qui périssaient en grand nombre et, malgré une situation aussi désespérée, on ne prenait aucun soin des soldats ; on en exigeait un service plus pénible encore que dans un temps d'abondance. Chaque nuit on envoyait un

* Souvenirs militaires de Victor Dupuy, publiés par le général Thoumas, p. 195. Paris, 1892.

bataillon par régiment bivouaquer sur une montagne oùiln'y avait pas un brin de paille, point d'abris et la défense de faire du feu. Cette défense était à peu près inutile ; elle prouvait seulement le peu d'humanité de ceux qui donnaient des ordres, puisqu'il n'y avait point de bois à plus d'une lieue loin (sic). Le froid augmentait toujours et le vent du Nord-Est continuait; on donna une petite quantité de mauvais biscuit tout moisi et quelques gouttes d'une eau-de-vie de grains plus capable de faire du mal que du bien. Aussi, malgré ce léger secours, un grand nombre de soldats tombaient malades. On criait contre lesofïîciers comme s'ils avaient été cause de tant de maux, dont ils étaient les premières victimes.

Le 14 novembre, le froid étant insupportable, nous partîmes de Smolensk et nous bivouaquâmes à six lieues, près d'un bois, où il y avait plus de six pieds de neigea »

Les approvisionnements de Smolensk.

« Il y avait à Smolensk d'immenses ressources en approvisionnements de toute espèce, et si on avait pu mettre de l'ordre dans les distributions, le

^ L.-J.Vionnet deMaringoné. Souvenirs d'un ex-commandant de grenadiers de la Vieille Garde, pp. 63-66. Paris,

soldat eût pu facilement s'y approvisionner pour quinze ou vingt jours. Mais la désorganisation était déjà si grande que, malgré la présence de l'Empereur, les magasins furent mis au pillage, en sorte que les corps qui venaient après nous ne devaient plus rien y trouver ^. »

Près de Smolensk, lors de la retraite.

« Le 10 (novembre), nous bivouaquâmes en avant et aux portes de Smolensk. Parti de Moscou avec cinquante et une voitures, je n'en avais plus que vingt-quatre ; mais, fidèle aux ordres reçus, j'avais conservé toutes mes pièces. Nous trouvâmes là le colonel Pelgrin, directeur de notre parc. Il n'était pas venu plus loin, et avait établi son matériel sous les murs, ses chevaux dans des villages à grandes distances. Je reçus vingt-sept caissons chargés et, pour les traîner, des chevaux qui me furent amenés de leurs cantonnements en nombre suffisant et en très bon état. Ils bivouaquèrent à côté de mon parc, mais le froid était si violent qu'ils dépérirent à vue d'oeil. Je jouissais d'une très bonne santé, et me déshabillais encore pour coucher sous ma tente ;

^ Vie de Planât de La Faye. Souvenirs, lettres et dictées recueillis et annotés par sa veuve. — Introduction de René Vallery-Radot, p. 99. In-8°, Paris, 1895.

tant que je pourrais conserver mon fourgon, j'étais sans inquiétude sur la suite de ma retraite.

«Nous partîmes deSmolensk le 14 novembre...^ »

Le pillage à Smolensk.

(f D'immenses approvisionnements en vivres, en armes, en munitions avaient été faits à Smolensk. Mais l'arrivée subite de cette masse d'affamés qui ne connaissaient plus ni ordre ni discipline ne permit pas d'en tirer parti. On se précipita sur les magasins de vivres ; ils furent enfoncés, mis au pillage ; on s'y tua, on s'y étouffa, et la faim seule pouvait braver le danger de s'y présenter. Quant aux munitions, les chevaux manquaient pour les porter. On aurait pu au moins délivrer les armes à cette foule de soldats qui avaient jeté ou perdu les leurs ; ils se gardèrent bien de venir les chercher. Elles furent presque toutes abandonnées ou détruites lorsque les dernières troupes quittèrent Smolensk. Un petit nombre furent distribués à quelques hommes de bonne volonté et aux canonniers dont les pièces étaient restées dans les salaces. Je fis donner des

^ Pion des Loches, Mes campagnes (1792-1815), notes et correspondance d'un colonel d'artillerie, mises en ordre et publiées par Maurice Chipon et Léonce Pingaud, p. 313. In-8^ Paris, 1889.

mousquetons à tous ceux du ¥ corps qui formèrent une espèce de bataillon ^ »

« A peine avais-je la tête sur mon sac, que nous entendîmes, du côté de la porte, crier et jurer ; nous fûmes voir ce qu'il pouvait y avoir. C'étaient six hommes conduisant une voiture attelée d'un mauvais cheval, chargée de plusieurs cadavres qu'ils venaient déposer derrière l'église pour faire nombre avec ceux sur lesquels j'avais marché, la terre étant trop dure pour y faire des trous, et la gelée les conservait provisoirement. Ils nous dirent que, si cela continuait, l'on ne saurait plus où les placer, car toutes les églises servaient d'hôpitaux et étaient remplies de malades à qui il était impossible de donner des soins; qu'il ny avait plus que celle où nous étions où il n'y avait personne et où, depuis quelques jours, ils déposaient les morts ; que, depuis le moment où la tête de colonne de la grande armée avait commencé à paraître, ils ne pouvaient suffire aux transports des hommes qui mouraient un instant après leur arrivée Ces infirmiers, car c'en

était, demandèrent à passer \e, reste de la nuit avec

^ Mémoires du général Griois, 1792-1822, publiés par son arrière-petit-flls, avec introduction et notes par Arthur Chuquet, membre de llnstitut. T. II, pp. 129-130. Paris,

nous, afin d'attendre le jour pour déposer leur charge auprès des autres ; ils dételèrent leur cheval et le firent entrer dans l'église.

« Lorsque je fus réveillé, je trouvai presque tous les soldats occupés de faire rôtir de la viande au bout de la lame de leur sabre. En attendant que la soupe fût cuite, je leur demandai où ils avaient eu de la viande, ou si l'on avait fait une distribution. Ils me répondirent que non, que c'était la viande du cheval de la voiture des morts qu'ils avaient tué, pendant que les infirmiers étaient en train de dormir ; ils avaient bien fait, il fallait vivre.

« Une heure après, lorsque déjà un bon quart du cheval était mangé, un des croque-morts en prévint ses camarades qui tempêtèrent contre nous et nous menacèrent de porter leurs plaintes au directeur des hôpitaux. Nous continuâmes à manger en leur répondant que c'était fâcheux qu'il fût si maigre ou qu'il n'y en eût pas une demi-douzaine pour en faire une distribution au régiment. Ils partirent en nous menaçant, et, pour se venger, ils versèrent les sept cadavres, dont leur voiture était chargée, à l'entrée de la porte, de manière que nous ne pouvions sortir ni rentrer sans marcher dessus *. »>

1 Mémoires du sergent Bourgogne (1812-1813) publiés par Paul Cottin, pp. 101-102. Paris, 1898.

Napoléon à Marie-Louise (de la main de lEmpereur).

Smolensk, 11 novembre.

« Ma bonne amie, tu vois que nous sommes rapprochés de bien peu de jours. J'expédie le petit Montesquiou i à Paris : le temps est froid, quatre à cinq degrés, la terre couverte de neige. Ma santé bonne. Je tiendrai à bonheur de te voir, tu n'en doutes pas, car tu sais combien je t'aime. Embrasse mon fils ^. »

Napoléon au duc de Bassano.

Smolensk, 11 novembre.

« Monsieur le duc de Bassano, quatre estafettes me sont arrivées à la fois ; ainsi j'ai toutes vos lettres jusqu'au 7. J'approuve que vous ayez fait venir la 34® division à Kovno. Le principal est qu'elle y soit bien nourrie. Le général Loison mande qu'il a fait des marchés pour 600 chevaux pour son artillerie et que le même marchand lui propose des

' Le capitaine baron Anatole de Montesquiou, officier d'ordonnance de l'Empereur.

- Extrait de la Correspondance inédite de l'empereur Alexandre et de Bernadolte pendant l'année 1812, publiée par X... Paris, 1909. Supplément, Correspondance interceptée de l'empereur Napoléon.

marchés pour 10.000 chevaux. Envoyez cette proposition au général Bourcier pour qu'il passe ces marchés, sil les juge convenables. Dites au général Bourcier qu'il est nécessaire qu'il augmente les commandes de 6.000 chevaux de toutes armes et de 6.000 chevaux dartillerie et des transports militaires. Tous les jours nous faisons des pertes considérables par la gelée et par le froid des nuits. Je n'ai pas besoin de vous faire comprendre l'importance de ces achats. Le général Bourcier doit aller haut la main jusqu'à une trentaine de mille et peutêtre au delà. La limite doit être ce qu'il est possible de se procurer de bonne qualité.

« Des chevaux, des chevaux, des chevaux, soit de cuirassiers, soit de dragons, soit de cavalerie légère, soit d'artillerie, soit d'équipages militaires. C'est là le plus grand de tous les besoins ; 10.000 hommes de cavalerie à pied vont être bientôt dirigés sur Minsk. Il faudra que le général Bourcier les dirige sur Kœnigsberg et Varsovie selon les lieux où il doit y avoir des chevaux. Veillez à ce qu'il n"y ait aucun délai ou retard.

« Ecrivez au prince de Schwarzenberg qu'il hâte son mouvement, et faites-lui-en sentir l'importance. J'ai reçu un aide de camp du duc de Bellune, qui l'avait quitté, le 9. Je lui ai envoyé des ordres positifs ^»

LU

A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Vilna.

Sraolensk, 14 novembre 1812.

« Monsieur le duc de Bassano, je fais sauter les remparts de Smolensk, et je me rends à Orcha. Nous avions ici 9 à 10 degrés de froid. J'ai reçu vos lettres du 10.

« Je trouve que vous avez perdu bien inutilement un mois pour commencer à passer des marchés de chevaux. Cette perte est irréparable. Faites passer des marchés pour des chevaux d'artillerie et d'équipages. Notre consommation en chevaux est énorme,

et nos besoins urgents.

« Napoléon^. »

{D'après la copie. Archives des affaires étrangères.)

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