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CHAPITRE m

L'un de ceux qui entrèrent à Smolensk le lendemain de la bataille, Victor Dupuy, convient que la ville présentait un affreux spectacle de désolation ; que le grand nombre des cadavres qui gisaient encore dehors attestait de la vivacité de Fattaque et de l'opiniâtreté de la défense. Il accuse les Russes d'avoir commencé là l'exécution de leur système dévastateur de pillage et d'incendie \

Qu'ils aient pillé et incendié les magasins pour ne point les laisser en possession de i ennemi, quoi d'étonnant!

Chose singulière, alors que nombre de

' Victor Dupuy, Souvenirs mUitaires. publiés par le général Thouraas, p. ili. Paris 1892.

témoins oculaires, tant Français que Russes, assurent que Smolensk fut livrée aux flammes, le colonel Pion des Loches soutient qu'il n'y eut point d'incendie. Il dit à ce sujet : « Il n'y eut point d'incendie comme à Vitebsk, mais fuite de tous les habitants'. » 11 note aussi qu'à une revue de l'Empereur, passée le 23 dans un petit hameau, il n'y avait pas un seul assistant. Le patriotisme avait fait taire la curiosité !

Théodore Glinka, lui, dans une lettre adressée à sa femme assure que les Français firent pleuvoir sur les magasins, les églises et les maisons, un nuage de bombes, de grenades et d'obus et que tout ce qui pouvait brûler s'enflamma, d'où il régnait partout une chaleur intense. La plupart des maisons étaient construites en bois, on comprend donc que le bombardement des Fran-

^ Pion des Loches, Mes campagnes (1792-1815), notes et correspondance d'un colonel d'artillerie, mises en ordre et publiées par Maurice Chipon et Léonce Pingaud, p. 286. In-8, Paris, 1889.

çais et celui des canons de l'arrière-garde de Korff aient eu beau jeu. Une fumée multicolore flottait sur la ville en détresse ; l'aurore se leva empourprée et comme sanglante ; et l'on entendait le grondement incessant du canon, le sinistre fracas des bombes, le crépitement de la fusillade, le roulement des tambours auxquels se mêlaient les lamentations des femmes et des enfants restés dans la ville '.

Pendant la nuit, au son mélancolique des cloches qui semblaient sonner le glas de la cité, on fit sortir de la ville l'icône de la sainte Vierge de Smolensk, et le triste cortège qui l'accompagnait s'éloigna lentement pendant que non loin la bataille grondait obstinée et furieuse.

C'est non cette image vénérée, mais celle, moins ancienne, dont la division lermolofî avait la garde que, dans l'après-midi du 6 septembre, Koutouzoff fit porter en procession dans les rangs de l'armée qui bientôt

^ Voir le n" XX de l'appendice.

devait livrer la bataille géante de Borodino '. La masse des habitants de Smolensk avait été expulsée le 17 août. Beaucoup se réfugièrent à Penza, si nous en croyons les mémoires de Viguel. 11 dit, par exemple, qu'il fut étonné un jour de voir dans cette ville une quantité de véhicules étranges et singuliers, ce qui lui fit croire que toutes les voitures des propriétaires du district s'étaient donné rendez-vous à Penza. Mais il apprit bientôt que ces voitures étaient celles d'habitants du gouvernement de Smolensk — de vrais Russes — qui désiraient trouver un refuge dans la ville.

C'est le 19 au matin que commença le combat de Valoutina Gora, sanglant engagement livré sur le plateau de ce nom par le maréchal Ney à l'arrière-garde des Russes, sur la route de Moscou. Cette route bordait le Dnièpre, franchissant des vallons où coulent des affluents du fleuve. Sur le versant ' Lovenstern, Mémoires. T. F, p. 253,

du vallon opposé à celui par où venaient les Français, l'arrière-garde de Korff se tenait prête à leur disputer le terrain. Dans le premier vallon, qu'arrose la Stubna, elle fut cependant repoussée, mais plus loin, ce fut une autre affaire.

La route de Moscou étant voisine du Dnièpre à sa sortie de Smolensk, les Français pouvaient la couvrir du feu de leur artillerie, ce qui détourna Barclay de ToUy d'y engager ses convois. 11 se servit à cet effet de deux chemins partant de la route de Saint-Pétersbourg et rejoignant la grande route de Moscou au delà de Valoutina. C'étaient des chemins traversant une région marécageuse et boisée, où les voitures avançaient avec peine et où le moindre accident pouvait devenir dangereux. Enfin, la tête du convoi atteignit la grande route au moment où les soldats de Ney n'avaient plus qu'à forcer le passage de la Kolowdnia et à emporter le plateau de Valoutina pour déboucher

eux-mêmes sur la grande route de Moscou. Devant Timportance qu'il y avait à couper la route à l'ennemi, on comprend l'acharnement des soldats de Ney et, plus encore, celui de leurs adversaires qui tenaient à maintenir le passage libre pour que le convoi, qui portaitleursblessés et un immense matériel de guerre, pût s'écouler.

Korfî, qui arrivait en désordre de laStubna, réclama l'aide du corps qui le précédait. Ce corps fit demi-tour et tous combattirent avec l'énergie du désespoir pour la défense de ces Thermopyles. La lutte dura jusqu'au soir. Les Russes profitèrent de la nuit pour continuer leur retraite. Ils étaient sauvés.

En cette circonstance, Napoléon s'était arrêté à une demi-lieue en arrière de Ney et, croyant à une simple affaire d'avantgarde, il lui avait envoyé la division Gudin et était retourné à Smolensk.

Pendant ce combat, le général Gudin, qui semblait destiné à deven ir maréchal de France,

LE MARECHAL KOUTOUZOIF. l'UlNCE DE SMOLENSK

Prince Koulouzoff Smolenski (174b-1813).

eut les deux jambes brisées par un boulet qui ricochait. Transporté à Smolensk, il ne tarda pas à succomber. II fut regretté de toute l'armée. Il repose dans un des bastions de la citadelle de Smolensk \

Alors que Ney attaquait les Russes de front, que Murât éclairait ses flancs avec sa cavalerie, on attendait l'effet d'un mouvement tournant que Junot avec ses Westphaliens avait ordre d'effectuer contre la colonne ennemie. 11 devait déboucher sur la grande route de Moscou par un chemin aboutissant en arrière de Valoutina, mais Junot n'était plus le Junot de jadis, il était atteint d'une sorte de torpeur, prélude de la maladie mentale qui couvait en lui et, se trouvant sur le flanc de la colonne qui avait fait demi-tour pour venir au secours de Korfi', il ne songeait pas à l'attaquer. Murât alla le rejoindre, lui prodigua des encouragements, chargea même

• Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée de 1812, T. I, 10'- édition, pp. 286-289. Paris. 1834.

à la tête de quelques escadrons pour lui montrer les résultats qu'il pouvait obtenir ; tous ses efforts furent vains.

Quand TEmpereur fut à même de se prononcer, de mesurer les conséquences de la crise d'apathie de Junot, il ordonna au général Rapp, nouvellement arrivé à l'armée, de prendre le commandement des Westphaliens, mais Junot trouva de chauds défenseurs : Murât, Berthier, Ney, Rapp lui-même ; ils firent valoir qu'il était un ancien aide de camp du général Bonaparte, qu'il était couvert de blessures \..

Dans une lettre adressée le 18 août à M. Maret, duc de Bassano-, l'Empereur prétend que l'armée ennemie avait ordre de livrer bataille, mais qu'elle n'avait pas osé le faire; qu'il a pris Smolensk de vive force, ce qui n'est point absolument exact.

En fait, l'armée russe ne semble pas avoir

1 Voir les n^' XXI et XXII de I appendice. '2 Voir le n" XXUI de l'appendice.

LE CÉNÉHAL COMTE DEI.AUuRDE

venieur de Smoleiisk alors que Napoléon ijuitta celle ville pour marolier sur Muscuu.

eu Tordre de recourir au sort des armes à Smolensk. Dans la lettre déjà citée de Fempereur Alexandre à l'amiral Tchitchagoff, il est dit seulement que l'on aurait pu le faire, mais qu'on n'eut que la demi-résolution de tenir cette ville, ce qui amena des combats glorieux certes, mais inutiles \

Quoi qu'il en soit, les hésitations, les tergiversations de Barclay de Tolly lui firent perdre la confiance de l'armée et celle de la population, ce qui conduisit l'empereur Alexandre à nommer un nouveau commandant en chef. Il choisit Koutouzofl", le vaincu d'Austerlitz. Ce n'était pas un mauvais choix, car Koutouzovv" avait la faveur du public qui voyait en lui une sorte de personnification de l'âme russe. En fait, il était âgé, sans

^ Lettre citée dans les Mémoires de Vaviiral Tchitchagoff, p. 224-220. Leipzig, 1862.

^ Koutouzow, né le 5 septembre 1745; nommé prince de Smolensk le 16 avril 1813. Il fut inhumé dans léglise de la Sainte- Vierge de Kazan, à Saint-Pétersbourg. — Dictionnaire des hommes célèbres russes, par Bantisch-Kamensky, T. I. p. 402 et 403. Saint-Pétersbourg, 1847.

enthousiasme, plutôt fataliste, très prudent, au point d'être parfois très audacieux afin de pouvoir ensuite agir avec prudence; fin, rusé même. Son principal mérite était peut-être de ne décourager personne, de savoir écouter et de choisir parmi tout ce qu'on lui proposait ce qui convenait le mieux aux circonstances '.

Barclay de ToUy conserva le commandement de la première armée. Concevant la guerre dune certaine façon, il n'avait ni la volonté ni l'adresse de sacrifier sa manière de voir à l'opinion d'autrui, pas même au patriotisme ardent de la population.

Le départ de l'Empereur eut lieu le 24 août, à minuit.

Vers cette époque, Schwarzenberg, dans une lettre confidentielle à Metternich, disait que la situation de la grande armée était

sans issue^

1 Voir le n° XXIV de l'appendice.

- Correspondance de lerripereur Alexandre et de Bernadotie, publiée par X.... Préface, p. xxn. Librairie militaire de Chapelot. Paris, 1909.

Pendant son séjour dans la ville, Napoléon avait réglé l'organisation du gouvernement de la province dont le commandement, confié d'abord au général Delaborde qui commandait une division de jeune garde, avait ensuite été attribué au général Charpentier.

D'après ses ordres, on s'occupa aussi de mettre la place en état de défense. On se servit à cet effet de l'artillerie de gros calibre trouvée dans la ville; ordre fut donné d'y organiser un dépôt d'artillerie et trois compagnies, tirées de l'équipage de siège de Magdebourg, furent mandées à Smolensk (dépêche du 20 août 1812) \

Au moment de quitter Smolensk, l'Empereur prescrivit que les passages les plus importants de la correspondance seraient désormais écrits en chiffre. La précaution était sage. Par prudence, le ministre expédia

1 Capitaine Abaut, Lariboisière, p. 84-85. Brochure in-8*^. Paris, 1889.

la table de ce chifTre. non par l'eslafeUe ordinaire, mai? par Tancien consul général en Russie, Berthélemy de Lesseps'.

Quand Tarmée, qui avait peine à subsister à Smolensk, reprit sa marche, le corps de Davout, qui s'avançait sur Dorogobouje, fut subordonné au prince Murât qui éclairait la marche. Cette disposition lit ressortir les antinomies de caractère qui existaient entre ces deux chefs. Murât était assurément un général de cavalerie hors de pair, un prestigieux entraîneur d'escadrons, mais il avait le travers de ne pas ménager ses effectifs, d'user sa cavalerie, ce qui, dans cette marche vers l'inconnu, avait bien des inconvénients. Davout. au contraire, type achevé de l'homme méthodique, s'il ne balançait pas à engager

^ Baron Ernouf, Maret duc de Bassano, p. 417-418. In-S", Paris, 1878. Le baron Ernourdil aussi, en noie, que Maret se servait dans celte correspondance dun ctiiffre particulier dont la table a été perdue, ce qui a empêché de déchiffrer quelques-unes des dépêches que TEmpereur lui adressa pendant la retraite.

son infanterie dans un combat sérieux, était réfractaire à Tidée de la fatiguer par des marches d'aventure, de la semer imprudemment sur les routes désertes de la Russie ; partant il était choqué que Murât prétendît disposerlibrement de ses divisions, les mieux organisées de l'armée peut-être. Entre eux, il y eut donc plus d'un conflit, nous dit M. de Mazade, l'éditeur de la Correspondance du maréchal Davout.

Chose singulière, estimant sans doute que Murât avait surtout pour but de forcer les Russes à s'arrêter, à accepter enfin la grande bataille qui, d'après Napoléon, déciderait de l'issue de la campagne, s'il approuvait plutôt Davout, il ne blâmait pas ouvertement Murât*.

L'émigré français Langeron, après avoir fait ressortir les pertes en hommes et en chevaux que l'Empereur avait subies avant d'arriver à Smolensk où il ne put mettre en ligne que

1 Voir les n"» XXV et XXVI de l'appendice.

150.000 hommes, indique ensuite ce qu'il aurait dû faire après la bataille de Smolensk. 11 pouvait se retirer sur la ligne Vitebsk- Mohiiew, et opérer par sa droite vers Kiev ou y porter le corps de Davout. Celui-ci aurait soulevé toute la Pologne, qui était très portée à prendre les armes, et aurait infailliblement obligé Tchitchagoff à se retirer en hâte sur le Dnièpre. De la Pologne, il pouvait tirer une armée d'au moins 100.000 hommes.

Après des quartiers d'hiver couverts par une forte ligne d'avant-postes, Tarmée française avait des chances de faire une campagne heureuse en 1813 et d'obliger les Russes à conclure la paix^

Le général-major de Lôwenstern émet une opinion analogue ; il reproche à Napoléon de n'avoir point fait de Smolensk le point principal de ses quartiers d'hiver, de ne pas avoir organisé sérieusement la Pologne', etc.

' Voir le n" XXVII de l'appendice.

2 Voir le n'^ XXVIII de lappendice.

Certains généraux français et une partie (le l'armée pensaient de même^

C'est ce que conteste le baron Ernouf. Il dit qu'une note de Maret nous apprend que « ce projet de faire la guerre en deux campagnes et de se borner dans la première aux sources de la Dvina et du Dniester avait été

^ « Quelques bons esprits pensaient qu'il était de la prudence, à une époque aussi avancée de la saison, de ne pas entreprendre une seconde campagne ; qu'il était convenable de s'établir sur le Dnieper, et de s'occuper sérieusement, jusqu'au retour de la belle saison, de donner une constitution au royaume de Pologne ^ » — Baron Denniée. Itinéraire de l'emperaur Napoléon pendant la campagne de 1812, p. 58. ln-16, Paris. 1842.

« Les vieux généraux étaient d'avis de ne pas pousser plus loin, et craignaient de voir l'Empereur entraîné par le désir d'entrer à Moscou. Mon général (Lariboisière) était de ceux qui regardaient cette résolution comme très imprudente, à l'entrée de la mauvaise saison, et à une grande distance de notre base d'opération ;...

« J'entendis souvent dire cbez le prince de Neufchàtel que c'étaient les généraux polonais, alors en grande faveur, qui poussaient l'Empereur à une expédition sur Moscou, afin de soulager leur pays du fardeau qui allait peser sur lui. si l'armée prenait ses quartiers d'hiver en Lithuanie. Ils assuraient l'Empereur qu il entrerait à Moscou sans coup férir, et, qu'une fois maître de cette capitale, les Russes seraient forcés de faire la paix... Vie de Planât de la Faye. Souvenirs et dictées recueillis et annotés par sa veuve. Introduction par René Vallery-Radot, pp. 78-79. ln-80, Paris. 1893.

discuté d'avance, et écarté à Paris par rEmpereur qui aimait les guerres courtes et les paix promptes ; qu'il ne fut question à Smolensk que de choisir entre la marche sur Pétersbourg ou celle de Moscou^ ».

Napoléon eut même une scène des plus violentes avec Poniatowski qui le suppliait de l'envoyer avec le 5" corps en Volhynie'.

Le principal des généraux polonais n'aurait donc eu aucune influence sur Napoléon, qui n'entendait pas se lier envers la Pologne.

^ Baron Ernouf. Maret duc de Bassano, p. 418. In-8** Paris 1876.

2 Ibid., p. 418.

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