LAMENTABLE HISTOIRE
A ce dernier sujet, écoutez la triste histoire que je vais vous raconter.
Il y avait dans une campagne du bas du fleuve, un jeune homme de bonne famille, fils unique, dont le père était propriétaire d'un beau bien. Tout lui souriait dans la vie : il avait santé, force, bienêtre.
Ce jeune homme, récemment marié, vivait heureux, et tout faisait prévoir qu'un ange viendrait bientôt égayer son foyer.
Un jour, il part avec un voisin, qui était son ami, pour se rendre au village voisin. Là, histoire de rigoler un instant, on entre dans une buvette, on prend d'abord une consommation, puis, comme il est de règle de ne pas partir sur une seule jambe, on ingurgite un second coup ; on en ordonne un troisième et on ne finit qu'après avoir perdu la raison.
L'heure du retour était passée depuis longtemps, lorsqu'on décida enfin de partir du bouge où on s'était enivré.
Chemin faisant, une chicane d'ivrogne s'élève entre les deux amis ; des paroles on en vient aux coups. Le jeune homme terrasse son compagnon plus faible que lui, le roue de coups de pied et de poing, l'asssomme, le tue et l'assassine.
Ce matin-là, ce garçon s'était levé homme libre et citoyen respecté ; le soir il se couchait derrière les barreaux d'une cellule de prison, avec le stigmate ineffaçable du meurtrier attaché au front.
Je fus chargé de le défendre.
Au cours du procès, son vieux père, accablé de chagrin et d'humiliation, me prit à l'écart et me dit : Monsieur, faites-moi donc la grande faveur de vous rendie à ma maison pour expliquer aux femmes ce qui se passe ici, car moi, je ne comprends rien aux choses de la loi !
J'accédai à cette demande, et le soir je me rendis à la demeure du pauvre vieux.
Avez-vous jamais constaté combien les maisons, surtout à la campagne, exhalent les joies et les tristesses qu'elles renlerment ?
Ce soir-là, la maison du vieux père était lugubre.
J'entrai. Je vis, écrasée au pied d'un lit, une vieille femme dont les rides et les yeux rougis me firent comprendre qu'elle était la mère du meurtrier, et sur le lit blanc était couchée une jeune femme à pâleur de cire, tenant dans ses bras un nouveau-né, venu au monde presque au même jour où son père, à la barre des criminels, avait répondu à l'accusation de meurtre portée contre lui.
Je balbutiai quelques consolations à ces malheureuses victimes de l'ivrognerie, et je m'arrachai de ces lieux saturés de tristesse. Malgré mes efforts, l'accusé fut trouvé coupable et condamné à monter sur lechafaud et, sans une circonstance presque providentielle, il aurait été infailliblement pendu.
Mais le bon Dieu, qui a pitié des ivrognes, non pas à cause d'eux, mais à raison des larmes des mères et, dans le cas présent, des pieuses prières d'une jeune femme, permit que la sentence de mort fût commuée en détention pour la vie dans le pénitencier.
Aujourd'hui, cet homme, après avoir été complètement gracié, est devenu l'apôtre convaincu de la tempérance et ne cesse de dire combien sont funestes et dangereux ces endroits funestes où tout en dépensant son argent, fruit du labeur et du travail, on se réduit au rang ignoble de la brute et de la bête de somme, où l'on perd souvent son honneur et où l'on devient quelque fois meurtrier.
Nous avons longuement étalé les plaies de l'intempérance, cherchons maintenant quelles en sont les causes et les occasions principales.
Il y en a deux : le bar ou ia buvette d'un côté, la bouteille, la cruche et le flacon à domicile, d'un autre côté.
Une des cause principales de l'ivrognerie, c'est l'occasion, c'est-à-dire les circonstances et les lieux qui portent le plus à s'y livrer.
Ces circonstances et ces lieux sont l'auberge et la buvette, et par buvelte nous entendons tout endroit où on ne vend que des boissons enivrantes et où on ne fait que le commerce et le trafic
d'enivrer les gens. Nous ne voulons pas parler en mal de tous les hôteliers; nous en avons connus qui était de braves gens ; il y en a encore qui sont de charitables et généreux citoyens.
Mais ne confondons pas l'homme avec le métier.
La buvette et l'auberge, il y a peut-être des exceptions, sont en général, ce que nous appellerons les temples du vice, de la dissolution des mœurs et de la dégradation, surtout des jeunes gens.
Les fidèles de ces temples, qu'on appelle tour à tour auberges, buvettes, restaurants, tavernes, garrottes, estaminets, bouchons, cabarets, etc., font dans ces lieux le sacrifice lent, mais certain et douloureux, de l'honneur et de la dignité individuelle.
Là, dans ces buvettes, le père de famille fait le sacrifice du pain de ses enfants, de leur vêtement, de leur bien-être et, presque toujours, du respect qui lui est dû. Que de malheureux pères refusent durement une pièce de cinq ou de dix sous, qui ferait le bonheur de leurs chers petits enfants, ou quelques dollars à une femme dévouée, qui s'en servirait pour les besoins de la maison, et qui l'instant d'après vont, de gaieté de cœur, dépenser à la buvette deux ou trois dollars avec, souvent, des gens sans aveu et méprisables.
Là, dans ces lieux sinistres, dans la buvette, l'époux fait le sacrifice de l'amour d'une femme bonne, aimante et dévouée, et qui voudrait aimer davantage, mais dont les élans sont repoussés,
parce qu'on leur préfère le plaisir fictif et factice de la buvette et du cabaret.
Là, dans ces estaminets, le jeune homme, souvent élevé chrétiennenent, et dans de bons principes, et qui a été l'objet de sollicitudes maternelles, fait le sacrifice de son avancement, de son avenir, de sa santé, et devient la cause de chagrins et de honte pour toute une famille.
Permettez-moi un trait, celui d'une mère mourant de douleur par suite des excès alcooliques de son enfant dans les buvettes et les tavernes.
Lorsque j'étais avocat, un soir que je travaillais tranquillement dans mon étude privée, la sonnette de ma maison fut vivement agitée, et une femme, tout habillée de noir, entra comme un coup de vent, dans mes appartements.
Sans explications au préalable, tout de suite, elle me dit d'un ton déchirant : — « On m'a enlevé mon enfant ! mon enlant a été arrêté ! Je veux avoir mon fils ; ils n'ont pas le droit de me l'enlever ; vous allez me rendre mon enfant ; ne retardez pas, car je ne peux vivre à la pensée que ce pauvre enfant soit en prison et couché derrière les barreaux d'un cachot ! »
Cette femme, qui était au paroxysme du désespoir, me fit comprendre, tant bien que mal, que son fils, âgé de 18 ans, avait été arrêté, sous l'accusation d'avoir volé son patron, pour satisfaire son malheureux penchant à l'ivrognerie, et aussi pour défrayer les dépenses qu'il faisait dans les buvettes.
Je voulus calmer cette pauvre mère et lui faire comprendre qu'à cette heure avancée de la nuit, il était impossible d'adopter des procédures pour laire libérer son fils.
Ce fut en vain. Elle s'agita davantage, au point que ses forces physiques et morales la trahissant, elle tomba épuisée, la tête en avant, se frappant, dans sa chute, la figure sur l'angle aigu d'une boîte en fer servant de coffre de sûreté, et s'infligea au front une large blessure par laquelle le sang coulait à flots abondants.
Trois jours après, cette pauvre mère succombait à une congestion cérébrale.
Elle fut portée en terre, suivie de son fils quasi meurtrier.
Ce dernier, s'enfuit en pays étranger où, frappé de la malédiction et de ia r, tribution divines, il mourut de mort honteuse, c'est-à-dire sur le gibet.— Car il est écrit que la Providence punira toujours le fils ivrogne qui fait pleurer et mourir sa mère! !
Savez-vous comment Zola, écrivain français, qualifiait les buvettes, les tavernes et les cabarets? Il les a justement appelés: assommoirs; car c'est, en effet, là où l'on assomme les plus nobles facultés de l'homme: la raison, le cœur et la dignité. Le cabaret, le bar room, c'est l'endroit où, après avoir dépensé tout son argent, le malheureux ivrogne incapable de se conduire, est brutalement éconduit et jeté sans protection sur la voie publique, pour être recueilli par les officiers de la paix qui l'appréhendent, le conduisent au poste, où il
est confondu parmi les plus méprisables vagabonds, pour de là être traduit devant les tribunaux correctionnels, qui le condamnent à l'amende où à la prison.
Oh! alors, le théâtre est changé. Hier, ce pauvre homme s'appuyait sur le bar room, aujourd'hui il se tient à la barre des criminels. Hier il perdait son argent, son intelligence et son honneur dans une salle toute resplendissante, remplie de lumières étincelantes, de musique pleine d'entrain, et où l'on versait des liqueurs ou plutôt des poisons vermeils, de toutes couleurs et de toute façon. Là dans ce bar, l'hôtelier était obséquieux, avenant, poli, les compagnons étaient nombreux, joyeux, on n'entendait que des propos et des discours vides de sens, mais entrecoupés de rires épais et voluptueux.
Aujourd'hui la scène est changée ; le malheureux est à la barre des accusés, entre deux hommes de police, il souffre, il est malade, mais jfersonne ne le soulage, les amis ont disparu, l'hôtelier n'y est plus, il ne vient pas lui servir une consommation qui soulagerait momentanément son estomac délabré et en ieu. Non, au moment où le magistrat le condamne, le même buvetier vide dans des coupes bien ciselées, encore de la boisson, toujours de la boisson à d'autres victimes qui prendront demain sa place à la banquette des accusés.
Que de victimes de la buvette après de telles humiliations ont quitté leur emploi et domicile et
sont allés chercher refuge dans d'autres villes où ils se sont expatriés.
Mais pourquoi donc les buvettes et les gargottes sont-elles des endroits si pernicieux, si fatals à la famille, à la société et même à l'honneur national? C'est parce que, suivant l'ancien axiome qui est toujours vrai : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es?
Or, quels sont les dévots et les habitués des buvettes? Il y a des exceptions, mais généralement, c'est là où convergent les désœuvrés, les flâneurs, les fainéants, les démoralisés, les vicieux et quelquefois les criminels.
Au contact de ces recrues de l'intempérance et de l'ivrognerie, il n'y a rien de bon à apprendre ni à entendre. Ls, on fait rarement des discusions pratiques et sérieuses sur des sujets utiles et des questions d'ordre moral. Les discours et les conversations ont trait à des potins vulgaires, grossiers, qu'on ne tolérerait pas dans une bonne compagnie. On n'y entend que des paris de maquignons ou de cabaleurs d'élection ; on parle de maisons désordonnées, de personnes vicieuses; on y fait le récit détaillé de combats de coqs, de chiens et de pugilistes, toutes et autant de choses qui ne mettent rien au cœur ou à l'esprit.
Là, on voit des gens dépravés, des ivrognes titubants et dégoûtants, prononcer les paroles les plus obscènes et proférer des jurons et des blasphèmes si terrifiants contre Dieu, la Vierge et les
S. G. Mgr PAUL-EUGÈNE ROY Auxiliaire de Québec
Sainis, que le mot de Musset revient au souvenir: Christ, est-ce vrai que tu es mort pour tous ceux-là !
Non, mille fois non, comme le disait l'archevêque de Montréal, la buvette n'a jamais été profitable au père de famille et n'a jamais été utile au jeune homme ; que l'on me cite, ajoutait-il, un cas, un seul cas où le bar et la buvette aient produit quelque bien et avantage.
Nous affirmons que la buvette est la cause certaine et presque inévitable des trois quarts des offenses et des crimes qui amènent les accusés devant les cours criminelles.
Je voudrais avoir la voix assez vibrante et assez éclatante pour trouver écho dans le cœur de mes compatriotes, et surtout de la jeunesse canadiennefrançaise qui aspire à la considération, au bien-être et à la fortune, et je leur dirais avec toute la conviction et l'expérience que l'âge et la vie nous ont données : Ne franchissez jamais le seuil de ces lieux pernicieux, car chaque fois que vous y ingurgitez un verre de boisson, vous risquez votre avenir et votre bonheur.
Une autre occasion funeste d'intempérance, c'est la bouteille, la cruche ou le flacon, ou, en d'autres termes, ce sont les liqueurs alcooliques et enivrantes gardées à domicile.
La boisson chez soi est une tentation à laquelle peu de gens ont le courage de résister. Elle est la cause de mauvais exemples du père aux enfants, du maître aux serviteurs et quelquefois du mari à la femme.
Elle fait contracter des habitudes, imperceptibles d'abord, mais qui avec le temps, deviennent insurmontables et invincibles.
La boisson dans une maison est un ennemi; c'est un poison dangereux.
Permettez-moi une comparaison.
Si, dans une assemblée ou sur une place publique, quelqu'un s'écriait tout à coup et de la force de ses poumons : Il y a un ennemi dans la paroisse, un voleur, plus que cela, il y a dans vos maisons un assassin qui veut non seulement se livrer au pillage et à la destruction de vos propriétés, mais qui veut empoisonner votre vie et celle des femmes et des enfants, je vois de suite, nos gens avec le courage et l'ardeur qui les distinguent, se lever comme un seul homme, le poing en l'air et saisir la première arme à leur portée, pour chasser ce voleur et cet assassin.
Mes amis, abaissez vos poings, cachez vos armes et vos lusils, car l'ennemi qu'il y a dans bien des demeures est un assassin et un voleur auquel on donne complaisamment l'hospitalité et la meilleure place dans nos maisons.
Cet ennemi qui vient s'emparer de vos biens, jeter le désordre, la ruine et la mort dans les familles, c'est le flacon, c'est la bouteille, et cet ennemi ne se combat pas, ne se terrasse pas avec des armes à feu, avec ia violence ou la force physique, mais cette assassin est combattu, terrassé, vaincu avec une arme invincible, quand elle est placée dans la main d'un homme d'honneur, d'un