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UNE CROIX AU FEU

Le malheureux ivrogne, comme frappé au cœur à la vue de la croix qui grésillait dans les flammes, fut saisi subitement d'une idée presque inspirée et lumineuse. Relevant vivement la manche de son habit, il plongea sa main dans le feu et en retira un tronçon de la croix tout enflammé ; puis d'une voix ardente, il s'écria en sanglottant : « Monsieur « le curé, écoutez-bien ! Ce que toute une croix n'a « pas pu faire, une branche de cette croix calcinée « le fera. Je jure, cette fois, que je ne boirai plus. « Non, je ne boirai plus. Remettez à sa place ce « tronçon de la croix bénie qui opérera un miracle « en ma faveur ! »

Et se jetant aux genoux du saint prêtre, il dit avec effusion : « Rénissez-moi et pardonnez-moi. »

Cet homme fut, cette fois, fidèle à sa parole, et longtemps après, sentant ses derniers moments arrivés, il fit approcher ses enfants et leur dit : Mes enfants, conservez précieusement ce morceau brûlé de la croix bénie, et je veux qu'au jour de mes funérailles quelqu'un la porte en tête du cortège funèbre, car c'est ce morceau de la croix qui m'a ramené non seulement à la sobriété et à la tempérance, mais encore et surtout aux devoirs du chrétien, et qui me permet de mourir content et de vous donner la bénédiction paternelle !

Chefs de famille et jeunes gens qui voulez, à votre tour, devenir des citoyens, allez donc de suite vous enrôler dans les milices et sous les étendards de la croix de tempérance ; venez aux

pieds des autels recevoir cette croix, qui est le plus bel apanage du chrétien et du citoyen ; venez donc tous et sans exception, vous munir de cette croix de tempérance qui contribuera à faire de votre paroisse, de votre village ou de votre ville, un endroit exemplaire et un loyer ardent de vertus morales et civiques.

Si la croix de tempérance est une arme spirituelle et toute puissante contre l'ivrognerie, la tempérance trouve un autre appui et un autre facteur puissant dans les conseils municipaux, lorsque les mandataires du peuple, duement assermentés, comprennent l'étendue de leurs devoirs et de leurs obligations envers la société.

Ce serait une présomption de notre part de rappeler au long les devoirs des conseillers et échevins, d'autant plus qu'en général, les contribuables sont représentés par des hommes qui ont à cœur le bien-être et le progrès de leur municipalité.

Mais, au-dessus de ces devoirs civils, il y en a un plus grand, c'est le devoir moral de protéger les pauvres mères, i'avenir du jeune homme et l'honneur du père de famille.

La mission confiée au conseiller par le législateur et l'électeur municipal est aussi grande que celle dévolue au député provincial ou fédéral.

Cette mission, c'est celle de surveiller la morale publique.

En effet, la loi confère aux conseillers le pouvoir, si plein de responsabilité, de prohiber ou de réglementer la vente des boissons enivrantes.

La prohibition absolue et strictement appliquée de la vente des boissons, serait l'idéal en pareille matière.

Mais l'on objecte que les mœurs sociales et publiques ne se concilient guère avec la prohibition.

Concédons le fait, pour un instant.

Cependant, regardez les endroits où il n'y a pas de débits de boissons.

Est-ce qu'on n'y vit pas plus heureux? Les arrestations pour infraction à la paix publique n'y sont-elles pas moins nombreuses? L'ouvrier n'y dépose-t-il pas davantage à la banque le fruit de son travail et de ses économies? La concorde et l'union n'existent-elles pas plus dans la famille et dans la société? Les dépenses municipales ne sont-elles pas moindres?

Mais l'on répond : — Des débits de boissons, il en faut pour les voyageurs. Sans auberges licenciées, le commerce est languissant, les affaires ne marchent point !

Pour les voyageurs? — Mais les voyageurs ne sont pas tous des ivrognes I Plus des trois-quarts sont des gens sobres, et, pour l'autre quart, il faudrait un, deux ou trois débits de boissons par paroisse ou village?

Ce serait encore à moitié mal, s'il n'y avait que les voyageurs qui s'abreuvassent à ces auges publiques ! Mais, malheureusemeni, les buvettes sont

des écoles pernicieuses où les contribuables, hommes et jeunes gens, apprennent à boire et à dépenser le plus clair de leur revenu.

Est-il possible qu'un voyageur de commerce, ou un voyageur pour son agrément, ne pourrait plus se reposer, ou vendre ou acheter des marchandises sans le bar-room, sans la traite, la bouteille ou le flacon ?

Est-ce que le bar-room et la buvette sont devenus des sanatoriums pour les voyageurs malades ou des entrepôts de commerce et des lieux de quotation du prix des marchandises? Est-ce que le bar-room et la buvette sont des endroits où la marchandises prend plus de valeur ou peut être vendue et écoulée plus facilement et plus avantageusement?

Est-ce un endroit où le marchand et l'acheteur deviennent plus perpicaces et intelligents et ont l'esprit plus lucide pour transiger leurs affaires ?

Il suffit de poser ces questions et d'autres dans la même note, pour obtenir une réponse victorieuse.

Mais les partisans du bar et des licences ajoutent, avec une quasi-pieuse compassion : Ces pauvres hôteliers ne peuvent vivre sans une licence pour une buvette !

Serait-ce le cas ? Pour faire vivre un ou deux hôteliers, est-il nécessaire de ruiner 75 ou 100 individus ?

Pour permettre à deux ou trois hôteliers ou débitants de boisson de vivre grassement du produit des

labeurs de l'ouvrier, est-il juste d'exposer 75 à 100 jeunes gens à devenir ivrognes ?

Il nous semble qu'il y a un moyen de contourner la difficulté.

L'aubergiste doit vivre, — personne ne s'y objecte, — alors qu'il charge au voyageur le double de ce que ce dernier paie maintenant pour son coucher et ses repas, et ce voyageur, qui n'aura plus l'occasion de dépenser $1.50, $2 ou $3 par jour en boisson, serait à ces conditions, encore plus avancé.

Concédons, pour un instant, qu'il faille des hôtels licenciés. C'est alors que les conseillers ont un devoir moral à remplir, celui de la réglementation rigoureuse de la vente des boissons.

Il n'y aura jamais de vente régulière des boissons, suivant la loi ou les règlements municipaux, à moins que les certificats de licence ne soient octroyés à des hommes sobres et respectables.

Puis il incombe aux conseillers de surveiller ces hôteliers, en faisant punir sans merci ceux qui commettent le crime de vendre de la boisson aux mineurs, à des gens déjà sous l'influence de la boisson, aux interdits ou aux maris dont les femmes ont sommé l'hôtelier de ne pas leur livrer de boisson.

Quant à l'heure réglementaire, les conseils municipaux devraient ordonner que les bars ou débits de boisson n'ouvrent point avant 7 heures du matin ni après 10 heures du soir, et ferment à 7 heures du soir le samedi, et aussi qu'ils restent fermés les jours de fêtes religieuses et nationales.

Pourquoi ouvrir les bars avant 7 hrs du matin? Quel est l'utilité de cette ouverture matinale ?

— Pour l'utilité des voyageurs, dira-t-on. Mais ils n'ont pas tous la réputation d'être des gens aussi matinals !

Non, ce n'est pas pour le voyageur, mais le plus souvent, c'est pour l'ouvrier, l'homme de la localité qui, avant tout travail manuel ou intellectuel, absorbe deux ou trois consommations qui affectent son énergie et rendent son travail inefficace.

Pourquoi ouvrir les bars après 10 heures du soir? — Pour les voyageurs, direz- vous encore ! Mais il y a des limites à se servir du voyageur comme paravent.

Ce n'est pas pour le voyageur, c'est pour le joueur de cartes qui se tient dans des petits compartiments où on lui sert des boissons pour activer l'ardeur du jeu ; c'est pour le retardataire qui devrait être chez lui ; c'est pour l'ivrogne endurci qui ne se contente pas de boire tout le jour, mais qui voudrait boire toute la nuit.

Assez de développements sur ce sujet, et concluons par un appel au cœur et à la conscience des mandataires du peuple et des conseillers municipaux, en leur rappelant la satisfection et l'honneur du devoir public accompli en pareil cas.

Ainsi, voyez cet enfant proprement et chaudement vêtu, qui se dirige régulièrement vers l'école de son village, avec cahiers et livres sous le bras. Cet enfant paraît heureux, et tout dénote chez lui

qu'il est bien élevé et qu'il subit journellement l'influence du bon exemple paternel.

Conseillers municipaux, que la vue de cet enfant vous réjouisse! C'est là presque votre œuvre! C'est vous qui aidez à l'éducation de cet enfant, qui deviendra un bon citoyen et qui, plus tard, vous bénira, car c'est vous qui avez protégé son père contre les faiblesse de l'ivrognerie, par la prohibition ou la réglementation rigoureuse de la vente des boissons enivrantes et qui lui aurez permis d'apporter à la maison tout le fruit de son travail.

Voyez cette mère de famille, elle est heureuse; sa maison est bien réglée et entretenue; tout est propre et respire l'aisance et le bien-être ! A ce foyer, il y a de la paix, de la concorde et de l'amour; les enfants aiment et respectent leurs parents, et ceux-ci ont toutes les consolations que la Providence réserve aux bons pères et aux bonnes mères.

Conseillers municipaux, c'est encore là votre œuvre; vous avez droit à la reconnaissance de ces familles, qui ne sont pas les victimes douloureuses de l'ivrognerie, que nous rencontrons si souvent dans les endroits où la boisson est vendue librement, sans discrétion et sans le contrôle municipal.

Conseillers municipaux, vous qui, par une ferme et énergique politique municipale en matière de liqueurs, assurez la paix et la sobriété de vos mandants ou électeurs, je proclame que vous contribuez grandement à la prospérité nationale du Canada, et que vous êtes des patriotes, si l'on entend par patriotisme le désir de bien servir ses concitoyens,

l'amour de son pays et l'espérance de le voir grandir.

Mais d'un autre côté, conseillers et échevins qui manquez à vos devoirs sur la question des licences des auberges et des buvettes, vous êtes des prévaricateurs devant la loi, devant les hommes et devant Dieu.

Ecoutez la terrible leçon que vous donnait dernièrement un condamné à mort.

Je lisais dans un grand quotidien américain qu'un malheureux avait été condamné à mort pour avoir assassiné sa femme dans un moment de fureur alcoolique.

Suivant l'usage en pareil cas, on lui demanda de déclarer s'il avait quelque chose à dire, avant que la sentence de mort fut prononcée contre lui.

« Oui, dit-il, je parlerai, pourvu que j'aie la liberté entière de le faire et que je ne sois pas interrompu.

J'ai tué, c'est vrai, je suis un meurtrier; j'ai teint mes mains du sang de ma pauvre femme. Je suis coupable, je dois être condamné à mort : c'est juste. Oeil pour œil, dent pour dent, c'est la loi du talion. Mais, ce qui est injuste, c'est d'être condamné seul, lorsque mes complices, plus coupables que moi et qui sont la cause première de mon crime, sont en pleine liberté.

Ces complices vous les connaissez, monsieur le juge: ce sont le maire et les conseillers que je vois présents en cette cour de justice, venus ici probablement pour se repaître du spectacle d'une

Sir FRANÇOIS LANGELIER

Juge en Chef de la Cour Supérieure, Président de la Ligue Anti-alcoolique de Québec

condamnation à mort. Voilà les grands coupables qui, dans un instant, reprendront paisiblement le chemin de leur demeure, tandis que moi je serai conduit à la prison, pour de là, en quelques jours, être conduit au lieu infâme du gibet et des exécutions.

Savez-vous quel est le crime du maire et des échevins? C'est d'avoir, sans raison et sans justification, octroyé une licence d'auberge pour la vente des liqueurs alcooliques dans notre paisible village.

Jusque là, j'étais un homme sobre, un ouvrier industrieux, aimant ma femme et mes enfants et apportant chaque soir au logis le produit de mon travail. Mais le jour terrible, le jour maudit est venu où le maire et ses collègues ont criminellement apposé leur signature sur un document permettant la vente de la boisson.

Pour moi, comme pour bien d'autres, cette signature a été le tocsin de mon bonheur. J'ai succombé à la tentation. J'ai bu une fois, croyant que ce serait la dernière ; mais non, c'a été le prélude de ma déchéance et de mon malheur.

Depuis j'ai perdu le sentiments de l'honneur, j'ai abandonné ceux qui m'étaient chers, je me suis vautré dans le whisky, et c'est sous l'influence de ce whisky que j'ai tué la compagne fidèle de ma vie.

Je vais mourir seul, mais je devrais avoir pour compagnons de bagne et de gibet le maire et ses

conseillers, sans lesquels je n'aurais pas commis le crime dont je me suis rendu coupable.

Je vais mourir, mais pendant vingt ans à venir, vous, maire et conseillers, vous serez maudits par mes enfants devenus orphelins par votre faute.

Maintenant, monsieur le juge, prononcez votre sentence de mort!»

Maire et conseillers municipaux, nous ne craignons pas de déclarer que, lorsque vous accordez sans nécessité, — et il y en a rarement, — une licence d'auberge, ou licence pour vendre des boissons spiritueuses dans une paroisse, dans un village ou dans une ville, vous devenez complices de tous les crimes que la boisson fait commettre, et devant les hommes et devant Dieu, vous êtes responsables des malheurs si nombreux causés par l'ivrognerie.

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