‹ Sobre et richeChapitre 8 sur 24 · L OPPROBRE ET LE DESHONNEUR · texte numérisé non relu

L OPPROBRE ET LE DESHONNEUR

hébété, souffrants et malades, la figure hâve ou congestionnée, les cheveux en désordre, les habits sales et négligés, tous marmottant de piètres excuses, confessant leur faute et promettant de s'amender. Puis on les entend pleurer et implorer la miséricorde du magistrat.

Les deux-tiers des figurants devant nos cours d'assises, accusés de vol, d'incendie, d'outrages à la personne, de vol à main armée, ou de meurtre, sont des gens adonnés à l'usage immodéré des boissons enivrantes, ou qui, pour se donner le courage de commettre leurs crimes, ont recours à des stimulants et à l'alcool.

Transportons-nous, pour un instant, en esprit, devant les cachots des prisons et des pénitenciers, devant ces tristes cellules dans lesquelles sont enfermés des jeunes gens, des hommes à l'âge mûr, et quelquefois des vieillards.

Procédons à l'interrogatoire sommaire de quelques-uns des habitants de ces sombres et obscures demeures.

Nous voici, par exemple, en présence d'un jeune homme de 20 à 22 ans, qui se tient honteusement derrière les barreaux de son cachot.

Demandons-lui comment il se l'ait que déjà, à son âge, il en soit réduit au rang dégradant de prisonnier, et pourquoi il est privé de sa liberté.

Ah ! répondra-t-il, j'avais de mauvais compagnons ; ils m'ont entraîné à la buvette et à l'auberge, où j'ai contracté de déplorables habitudes, entr'autres le goût de la boisson, et un soir que

j'étais ivre, j'ai presque assommé un de mes compagnons de débauche. C'est la première tois que je subis une arrestation. Je promets bien de me corriger. Le juge aura-t-il pitié de moi, à cause de mes vieux et respectables parents ?

Passons à la cellule suivante. Elle est occupée par un homme de 35 à 40 ans.

— Pauvre homme, quel a été votre crime ?

— Mon crime, dira-t-il, est le dénouement d'une histoire bien douloureuse. J'étais bien parti dans la vie ; mes affaires étaient assez prospères, mais, insensé, je me suis livré au jeu, compagnon presque inséparable de la boisson. Je suis devenu ivrogne. Tout a mal tourné et, un jour, dans un moment de désespoir, pour essayer de me sauver de la ruine, j'ai commis le crime de faux. J'ai une femme dévouée et de bons enfants. Le juge aura-t-il pitié de moi, à cause de cette pauvre femme et de ces chers enfants ?

Procédons. Qu'apercevons-nous dans une cellule adjacente? Un homme voûté, usé, décrépit, tremblant de tous ses membres. Il paraît avoir au-delà de 60 ans, bien qu'en réalité il n'en ait que 40.

Ecoutez-le. Il va vous parler.

- Je suis malade et souffrant, victime de la boisson. J'ai passé par toutes les déchéances. Je n'ai plus de logis. Ma femme m'a abandonné; mes enfants m'ont quitté. Je vis de charité et j'ai été recueilli par la police comme vagabond et mendiant. J'ai tout perdu : espoir, biens, famille,

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amis, — et voyez où j'en suis rendu! Le bon Dieu aura-t-il pilié de moi?

Entrons maintenant dans ce grand corridor bordé de cachots étroitement surveillés par des gardiens armés jusqu'aux dents. Là, sur la porte, on devrait inscrire ces mots lugubres du poète : «Ici, laissez toute espérance! »

En effet, c'est le département des meurtriers et des condamnés à mort !

Entendez-vous déjà des pleurs, des gémissements et des paroles entrecoupées de sanglots? — Approchez et vous allez voir un vieux père, une vieille mère, des frères et amis autour d'un malheureux qui, demain, montera à l'échafaud.

L'heure de la séparation est arrivée, mais, avant de partir, la pauvre mère, dans un élan maternel, enlace pour la dernière fois dans ses bras défaillants l'enfant de son cœur, le couvre de ses baisers, l'inonde de ses larmes.

L'instant d'après, le condamné à mort est seul. C'est le temps de s'enquérir de la raison de la sentence de mort prononcée contre lui.

— Ah ! dira-t-il, j'ai tué mon semblable dans un moment de rage alcoolique, ou pour voler ma victime, afin de subvenir à mes débauches et surtout à mon triste penchant pour la boisson !

Le bon Dieu me pardonnera-t-il ? Au moins, aura-t-il pitié des larmes de mes vieux parents ?

Passons à la dixième, vingtième ou quarantième cellule. Toutes ou presque toutes renferment des

rebuts de la société, des débris humains, victimes de l'intempérance et de la boisson !

En Canada et dans nombre de pays, l'intempérance est la grande pourvoyeuse de l'échafaud ; oui, c'est l'ivrognerie qui alimente la potence et qui lui lournit le plus grand nombre de sujets.

Sur les 23 individus accusés de meurtre, au contact desquels les accidents de la vie professionnelle nous ont amené, treize en étaient ^arrivés là à la suite d'abus alcooliques.

Radcliffe, le bourreau ou l'exéculeur des hautes œuvres dans ce pays, affirme, et l'expérience l'a démontré, que la plupart de ceux qui montent sur l'échafaud, sont des gens adonnés à l'ivrognerie, des habitués d'estaminets et de cabarets.

A ce propos, permettez-moi de glisser dans cet entretien un Fait historique.

En 1885, nous étions à Régina pour y défendre Riel, le chef des Métis.

Lors de ma première entrevue avec Riel, dans les casernes militaires, je vis, distribuées autour de ces casernes, nombre de tentes dans lesquelles étaient détenus comme prisonniers, sous la garde de soldats armés, tous les métis et sauvages capturés à la suite de l'insurrection. Ces prisonniers attendaient leur procès qui devait s'instruire après celui de Riel.

Entre ces tentes, il y avait un sentier qui permettait de circuler.

Pendant que je causais avec Riel, je vis un jeune homme marcher de long en large, tenant dans

Sa Grandeur Mgr PAUL BRUCHES!, Archevêque de Montréal

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sa main un boulet auquel était rivée une chaîne, prise avec un anneau à la cheville de son pied. Il se dirigea vers la caserne où j'étais.

Je demandai à Riel : Quel est donc ce jeune homme? Est-il un prisonnier de guerre? — Non, me dit-il, ce garçon est étranger au pays. Il vient de Leipsig; son nom est Connors. Il a été condamné à être pendu pour avoir dans un moment d'ivresse, assassiné une vieille femme, avec intention de la voler. Son exécution est fixée pour demain matin, à 7 heures.

Je ne pus m'em pêcher d'avoir un profond regard de pitié pour ce pauvre garçon, âgé de 21 ans, à l'air presque hautain et martial, bel homme, plein de santé, loin des siens, privé de toute consolation et qui, à pareille heure, le lendemain, serait couché dans un cercueil entre quatre planches.

Nos regards se rencontrèrent, et arrivé au pied de ma fenêtre, il devina probablement mon émotion, car il me fit un léger salut, que je lui rendis par un autre salut plus accentué.

Cette marque d'attention de ma part parut le toucher.

Ce condamné avait refusé la visite et les consolations de tout prêtre, et en montant sur l'échafaud, il avait dit sur un ton fanfaron, qu'il allait dîner avec le diable!

Le shérit Chapleau, frère de Sir Adolphe Chapleau, au moment de faire jouer la trappe fatale, lui dit : — Connors, n'avez-vous pas quelque message à faire parvenir à des êtres qui vous

seraient chers? — A quoi Connors répondit, avec un sanglot qu'il ne put réprimer : Ma mère, ma pauvre mère ! Si je vous avais écoutée, je ne mourrais pas de la mort infâme du pendu !

Le Père André, ce courageux missionnaire qui assista Riel dans ses derniers instants, se tenait alors sur l'échafaud, et profitant de ce moment de repentir apparent, il lui dit avec onction et bonté : Connors, je vous bénis et je vous absous !

A quoi Connors répondit : Amen.

Et, l'instant d'après, le meurtrier s'agitait au bout d'une corde, dans les affres de l'agonie du pendu.

Dieu avait peut-être pardonné à ce malheureux ivrogne.

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