RUINES NATIONALES
Mais, au milieu de ces désolations de tout genre qu'amène l'ivrognerie, ce que je trouve de plus triste et de plus lamentable, ce sont les pertes que la patrie fait par l'extinction prématurée de l'intelligence, chez des hommes à qui un brillant avenir était réservé.
Je connais à l'heure où je trace ces lignes, trois personnages qui, par ieurs éminentes qualités intellectuelles, pouvaient prétendre à tous les honneurs et à tous les avancements de la vie sociale et publique. Tous trois étaient doués de talents exceptionnels et nés avec les dons les plus précieux :
AUTRES DÉSASTRES DE l' ALCOOL 17
cœur généreux, esprit fin et délié, et aussi avec une éloquence enflammée et fort communicative.
L'un était le plus bel orateur que j'aie entendu sur les tribunes publiques, supérieur à Chapleau et à Mercier.
L'autre à 20 ans, écrivait comme Lamartine.
Le troisième avait tous les avantages pour être un avocat et un grand politicien.
Tous les trois auraient pu ambitionner de devenir premier ministre de leur province. Tous les trois, malheureusement, ont mal réglé leur vie, au point que, relativement jeunes, ils sont déjà flétris par ces habitudes dégradantes de l'intempérance qui, après avoir éteint toute volonté et souillé leur intelligence, en ont fait des êtres dignes de pitié et de commisération.
Leur vie est un grand livre de morale, et à chaque page on y lit, avec des navrements de cœur, des faiblesses, des chutes, des humiliations, des déchéances, puis, croyez-moi, souvent des larmes, — el des larmes de sang !
Quelle perte de génies pour la patrie ! Quelles forces vives jetées au fond des gobelets et des coupes maudites de l'ivrognerie ! !