‹ Socialisme, communisme et collectivism, coup d'oeil sur l'histoire et les doctrinesChapitre 4 sur 24 · ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

ANTIQUITÉ

Au point de vue qui nous occupe ici, une histoire du communisme dans l'antiquité classique devrait moins s'attacher à reproduire des faits ou des dpctrines réels qu'à rappeler la source des idées ou des systèmes qui, à tort ou à raison, en ont été déduits plus lard et invoqués à titre de précédents. Nous n'entrerons donc en aucune façon à la suite des nombreux et remarquables travaux qui ont vu le jour depuis quelques années, dans la discussion des textes sur la constitution de la propriété ou sur les institutions plus ou moins égalitaires de telle ou telle cité grecque ou romaine : ce qui nous importe au point de vue de notre étude, c'est beaucoup moins ce qui a été d'une façon incontestable que ce que, d'après des témoignages souvent incomplets ou mal compris, la plupart des esprits, depuis la Renaissance, ont cru qui avait existé dans l'antiquité, et sur quoi ils ont pris modèle

dans leur conception d'une société radicalement réformée.

Sur ce terrain, les réformateurs se sont beaucoup moins préoccupés de la réalité historique qui leur aurait surtout montré les ICtats antiques troublés, au moment de la décadence des institutions aristocratiques, par les querelles incessantes des riches et des pauvres, et modelant leurs institutions sur les nécessités résultant de cette situation agitée, que des protestations des philosophes contre les maux dus aux divisions sociales, ou des plans utopiques rêvés par eux pour y porter remède. « Chacun des Etats grecs renferme au moins deux États ; Tun composé de riches et l'autre de pauvres », écrit Platon dans sa Républiques^ et c'est pour rétablir

1. Plutarque dit de même de Sparte avant Lycurgue ; « Le peuple était partagé en une multitude de pauvres (jui encombraient et menaçaient la cité, et un petit nom- , bre de riches qui avaient concentré toute la fortune dans leurs mains : l'inégalité la plus absolue régnait avec toutes ses conséquences funestes » {Lycurgue^ ch. va) ; et d'Athènes à l'époque de Solon {Solon, ch. xiii et suiv.) : « En ce moment l'inégalité et la discorde entre les pauvres et les riches étaient parvenues au plus haut point ; le peuple tout entier était le débiteur des riches, les pauvres devenaient les tributaires ou les esclaves des riches ».

Voir encore le texte nouvellement découvert de la Répu~ blique alhénienney d'Aristote, qui confirme ce passage de Plutarque et précise la réforme de Solon tendante à re*

Tunité et détruire les germes de division qu'il se rattache au principe de la communauté. Celle-ci, restée dans la mémoire des hommes comme un vague souvenir de TEtat pastoral primitif chanté par les poètes*, âge de prospérité commune et d'égalité, avait déjà été présentée par Pythagore et ses disciples comme le fondement de la justice sociale et mise en pratique jusqu'à un certain point dans leurs associations ou confréries^.

Platon reprit cette pensée avec éclat et la mit en relief dans un célèbre passage des Lois :

« L'Etat le plus parfait est celui dans lequel on pratique à la lettre l'antique adage que tout est réellement commun entre amis ; que les femmes

mettre aux pauvres leurs dettes (probablement leurs redevances). « Les pauvres avec leurs femmes et leurs enfants étaient comme asservis auxricheSy ils cultivaient les champs des riches à condition de leur payer un sixième de la récolte. Si les cultivateurs ne payaient pas leur fermage, on les emmenait en esclavage, eux et leurs enfants. Cela dura jusqu'à Solon. » Républ. athénienne, trad. Th. Reinach.

1. Ante Jovemnullisubigebant arva coloni, etc. (Virgile), Y. aussi Hésiode.

2. C'est le célèbre adage pythagoricien : « L'amitié est une communauté : tous les biens doivent être communs entre amis ». Sur les instituts pythagoriciens mêmes qui pratiquèrent dans une certaine mesure la communauté, les renseignements transmis par l'antiquité sont vagues : V. Denis, Histoire des idées morales dans Vantiquité; Ghaigiiel, Pythagore et ses disciples»

soient communes, les enfants communs, les biens de toute espèce communs, et qu'on apporte tous les soins imaginables pour retrancher du commerce de la vie jusqu'au nom même de propriété; de sorte que les choses mêmes que la nature a données en propre à chaque homme deviennent en quelque sorte communes à tous et que tous les citoyens s'imaginent qu'ils vivent, qu'ils entendent, qu'ils agissent en commun ; que leurs joies et leurs peines roulent sur les mêmes objets : en un mot partout où les lois viseront de tout leur pouvoir à rendre l'Etat parfaitement un, on peut assurer que c'est là le comble de la vertu politique. Dans une telle cité, qu'elle ait pour habitants des dieux ou des enfants des dieux, la vie est parfaitement heureuse. »

Tel est, d'après Platon, l'idéal de la communauté parfaite : cependant on le sait, dans les Lois^ le philosophe voulant rester dans un ordre de choses pratique, tout en réglant par des mesures législatives la répartition des richesses, et en attribuant à la propriété un caractère précaire et limité, demandait « que les hommes se partageassent les habitations et les terres, et ne labourassent pas en comnVun ». « Ce serait, disait-il, en demander trop à des hommes nés, nourris et élevés comme ils le sont aujourd'hui. 4. » C'est

là presque ropinion d'Aristote, qui a mis en relief Tun des principaux défauts de la propriété collective par cette simple observation si profonde, (( qu'on porte très peu de sollicitude aux propriétés communes, chacun songeant vivement à ses intérêts particuliers et beaucoup moins aux intérêts généraux* ».

Dans sa République^ Platon préconisait, chacun le sait, beaucoup plus hardiment la communauté s'appliquant aussi bien aux relations des sexes qu'aux biens, et quoique cet ouvrage ait toujours eu un caractère nettement utopique ou même fantaisiste, en même temps que restreint (il s'agis-

1. Aristole, Pohïiçwe, liv. Il, ch, i. C'est eacore d'Aristote cette réflexion si juste : « On entend faire le procès aux vices des constitutions actuelles et les attribuer tous à ce que la propriété n'est pas commune... les discordes qu'on voit tiennent non à la propriété individuelle des biens, njais à la perversité des hommes. Et, en effet, ne voit-on pas les associés et les propriétaires communs bien plus souvent en procès entre eux que les possesseurs de biens personnels?... Les hommes sont poussés au crime, non seulement par le besoin que Phaléas compte apaiser par l'égalité des biens, ils y sont encore poussés par l'envie d'éteindre leurs désirs dans la jouissance... C'est le superflu et non le besoin qui fait commettre les grands crimes... » Comme remède Aristote indiquait la propriété, quelque mince qu'elle soit, et l'habitude du travail, puis la tempérance : « Pour celui qui veut trouver le bonheur en lui-même, le remède ne sera point à chercher ailleurs quç dans la philosophie. » [VoL^ II, ch. vi.)

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sait en somme de constituer une communauté de guerriers : or toute armée — y compris les armées modernes — vit dans des conditions sociales et économiques particulières), il a puissamment influé par son extrême logique même, sur Fimagi nation des hommes. « Platon, écrit l'auteur d'une Histoire de la science de l*Etat, M. Mohl, reste toujours un modèle comme éla-

borateur d'un Etat idéal. » C'est précisément cette propension à l'idéal qui fit à la fois l'attrait et le danger de la conception platonicienne. Inapplicable dans la pratique, elle devait laisser des germes pernicieux, entre autres cette pensée qu'une constitution sociale peut résulter d'une combinaison artificielle de l'esprit, et être imposée aux hommes par un pouvoir tout-puissant, conception qui est en somme une dès bases fondamentales de tout système socialiste.

En réalité Platon n'eut pas et ne pouvait pas avoir de disciples désireux d'appliquer ses théories, qui violaient tous les instincts naturels à l'homme, aussi bien en matière de relations familiales, qu'en fait de propriété. On prétend que sept peuples lui ayant demandé une constitution, reculèrent devant l'application de l'égalité absolue, et qu'il les renvoya à d'autres législateurs. C'était une preuve de bon sens de sa part. Aristophane, dans son Assemblée des femmes , s'était ingénieuse-

ment moqué de la « communauté » *, et les faits auraient vite prouvé la justesse de ses railleries. Quelques siècles plus tard, Apollonius de Tyane s'efforçait sans succès, comme le rapporte Philostrate, de prouver aux Ephésiens qu'ils devaient (( se donner leurs biens les uns aux autres et se nourrir mutuellement ». On vit aussi Plotin demander à l'empereur Gallien de reconstruire une cité en ruines de la Campanie, et de permettre aux habitants d'y vivre selon les lois de la République de Platon : mais ce projet ne fut jamais mis à exécution.

En réalité, dans l'antiquité, le communisme resta à l'état d'aspiration vague vers une félicité mal définie ou de regret confus d'un passé mal connu.

Grâce aux renseignements cependant bien incomplets et contradictoires recueillis par les historiens grecs et notamment par Plutarque sur les institutions de Sparte, celle-ci, on le sait, a

1. — <t Tu ne songes donc pas à déposer ton bien? — Je m'en garderai bien avant d'avoir vu quel est l'avis du plus grand nombre. — On ne parle que de cela dans les rues. — On en parlera. — Chacun dit qu'il va déposer son paquet. — On le dira... Penses-tu qu'un citoyen sensé aille livrer son bien? Cela n'est pas dans nos mœurs... Vois les statues de nos dieux; lorsque nous demandons des grâces, elles tendent la main, non pour donner, mais pour recevoir. »

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longtemps passé pour avoir, dans une certaine mesure, réalisé Tidéal de la communauté.

Le xviii^ siècle surtout, et la Révolution, ont puisé dans Texemple de la cité lacédémonienne, inspirée elle-même, pensait-on, de modèles pris en Crète*, toute espèce d'idées fausses sur Tégalité, sur la frugalité, sur la simplicité des mœurs ^ et la répartition uniforme des richesses, nécessaires h une république. Toutes ces données historiques ont été fortement ébranlées par la critique moderne, et si Sparte a pu continuer d'être considérée comme un camp, ingénieusement combiné pour rester un camp% les fameuses institutions

1. La loi de Gortyne, l'une des villes principales de la Crète, découverte récefhment, donne l'idée d'une propriété individuelle organisée sur des bases très analogues aux nôtres (V. Bull. Ass, des études grecques, t. XX).

2. On sait l'enthousiasme que les « lois de Minos » inspirèrent à Fénelon et ensuite au xviii« siècle. Fénelon appelle Minos le plus sage et le meilleur de tous les rois.

« Hommes sans pudeur, s'écrie Helvétius en s'adressant aux riches, sans humanité et sans vertus, qui concentrez en vous seuls toutes vos affections, sachez que Sparte était sans luxe, sans monnaie d'argent et que Sparte était heureuse. »

Héraut de Séchelles chargé, avec quatre de ses collègues, de préparer, pour la Convention, un plan de constitution, demandait « aux bibliothécaires de lui procurer surle-champ les lois de Minos qui doivent se trouver dans un recueil de lois grecques ».

3. (« Les Spartiates étaient le seul peuple du monde pour qui la guerre fût un délassement des exercices qui les pré-

sociales destinées à établir la communauté des biens parmi les citoyens ont pris un caractère pratique tout différent. Il a été démontré que si, après la conquête dorienne, un partage égal des terres avait eu lieu, ce qui est même douteux, la concentration des biens fonciers entre un petit nombre de mains était devenue, au dire d'Aristote, la marque caractéristique de FEtat lacédémonien, que le luxe avait envahi les mœurs, que même à l'époque classique, les fameux repas en commun (les syssùies) n'avaient pas été uue institution communiste; qu'enfin l'amour des Spartiates pour l'argent, malgré les célèbres précautions de Lycurgue contre la circulation de la monnaie métallique, était passé en proverbe. Aussi les socialistes modernes, plus éclairés que leurs prédécesseurs, montrent-ils pour Sparte une aversion non moins grande que l'enthousiasme qu'elle inspirait à leurs devanciers. <( Il a fallu, s'écrie un historien contemporain du socialisme, toute l'étroitesse de vues de certains socialistes pour voir dans Sparte le modèle d'une démocratie égali taire, et toute la mauvaise foi de certains réac-

paraient à la guerre. » Plularqiie,L2/c//rgfMe. V. sur Sparle Fiistel de Coulanges, Mémoire sur la propriété à Spai^te, et Claudio Jannet, les Institutions sociales de Sparte. Montesquieu a dit avec beaucoup de justesse : « Lacédémone était une armée entrelenue par des paysans. « {Espr, des LoiSy 1. XXIII, ch. XVII,)

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leurs pour donner la tyrannique cité comme le type de toute réalisation communiste*. »

En dehors du communisme proprement dit, pratiqué à l'état permanent et qui n'a jamais fonctionné dans l'antiquité, il serait intéressant de relever dans la société hellénique ou romaine l'existence des lois ou mesures qui ont eu pour but de combattre, par des réformes égalitaires, somptuaires ou agraires, les maux résultant de l'excessive concentration des richesses dans les mains d'un petit nombre de possesseurs, de saisir dans chaque réforme politique la réforme sociale et économique qu'elle recouvre presque toujours, de suivre dans ses vicissitudes la lutte établie d'abord entre les familles aristocratiques et la plèbe, puis entre les dépositaires de la richesse et les classes dépossédées de la fortune. Il faudrait pour cela passer en revue toute l'histoire de la Grèce et de Rome, et c'est un travail que nous ne pouvons aborder ici.

On devrait en tous cas, dans un pareil examen, avoir toujours présent à l'esprit que l'organisation sociale et industrielle de Rome ou de la Grèce différait du tout au tout de notre propre état sccial, et s'abstenir de trop de rapprochements entre nos institutions et celles de l'antiquité :

i. B. Malon, Histoire du socialisme, p. 7i,

« L'esclavage, qui rendait la concurrence impossible aux hommes libres, dit avec Justesse Fustel de Coulanges, les préjugés, les habitudes économiques, les dispositions morales, tout se réunissait pour empêcher le pauvre de sortir de sa misère et de vivre honnêtement. Il s'en vengeait en abusant, quand il le pouvait, de la force du nombre qu'il possédait dans les cités à constitution démocratique, et de là naissaient des trou- ] blés perpétuels* ». « Quoique la vie fût, en Grèce, beaucoup plus facile que chez nous, écrit M. Guiraud ^ il y avait dans tout citoyen pauvre un socialiste latent. Ces esprits simples et pratiques ne couvraient leurs appétits d'aucun principe théorique : ils n'imaginaient pas de beaux systèmes, comme en ont élaboré les modernes, pour résoudre ces graves problèmes. Leur unique pensée était de déposséder les riches et de se substituera eux. On tentait pour cela une révolution : si l'on avait la chance de réussir, on tuait, on exilait les vaincus, on s'emparait de leurs biens, et on les répartissait entre les adhérents de la faction triomphante. Tout se réduisait, en somme, à un changement de personnes ». « Le riche et le pauvre, dit encore Fustel de Coulanges , étaient

1. La Cité antique, ch. xii. « Dans toute guerre civile, écrit Polybe, il s'agit de déplacer les fortunes. »

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