OBJECTIONS CONTRE LA PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE. M. HENRY GEORGE
Nul n'a tiré de la théorie de Ricardo un parti plus habile que le célèbre auteur de Progress and Poverti/\ le socialiste américain Henry George, dont le livre imprimé à des millions d'exemplaires, traduit dans toutes les langues, est devenu, au moins dans sa partie critique, comme l'Évangile des ennemis de la propriété foncière individuelle et par extension du parti socialiste contemporain, ce qui vaut qu'on s'y arrête. Il est inutile de chercher ailleurs des arguments contre l'appropria-
conclut : « L'appropriation permanente du sol n'est pas^ en elle-même une injustice, mais un fait d'où résulte une obligation ; l'État qui la consacre doit indemniser ceux que cet arrangement prive de leur droit de gîle et de toute part à l'instrument de travail universel. » Sur le genre d'indemnité, M. Secrétan n'est pas très précis. (V. aussi Fouillée : la Propriété sociale et lu démocratie.)
i. Traduit en français par M. Lemonnier. Les autres ouvrages de H. George sont The Social Progress, et un volume sur la Protection et le libre -cchange (traduit par M. Vossion) où M. George combat avec beaucoup de vivacité et d'ingéniosité le tarif douanier des Élals-Unis. M. George est né à Philadelphie en 1839 et a beaucoup vécu en Californie. Il faillit, on 1886, grâce à l'appui des socialistes, devenir maire de New-York. Depuis, une portion du parti démocrate-social l'a abandonné. Il a été longtemps directeur d'un journal très répandu.
liO LE SOCiALISMË.
tion du sol ; l'auteur a résumé et condensé tous ceux qui avaient été présentés avant lui par d'autres écrivains, et il l'a fait avec un brillant dans la forme, un éclat d'images inspirées de la Bible, une énergie d'expression, une chaleur de pensée qui expliquent jusqu'à un certain point le succès qu'a trouvé son livre auprès d'innombrables lecteurs et cela malgré bien des obscurités de raisonnement ou des subtilités d'argumentation peu saisissables ou inintelligibles.
En effet, Henry George a la prétention, comme Karl Marx et Lassalle, de procéder par syllogismes. La prémisse de ces deux derniers adversaires du capitalisme industriel, nous l'avons vu, est la loi d'airain du salaire, déduite elle-même dos définitions de Turgot et de Adam Smith : celle du réformateur américain est également une théorie empruntée à l'économie politique classique, la théorie de la rente. C'est à la rente du sol qu'il attribue le lamentable paupérisme qu'il montre dans des peinture enflammées, sévissant précisément là où l'industrie a développé ses merveilles, la civilisation décuplé les richesses du petit nombre.
« Le xix^ siècle, écrit M. George dans son chapitre le Problème, a été marqué par un accroissement prodigieux de puissance productive de richesse... Au début de cette ère merveil-
leuse il était naturel de s'attendre et on s'attendait à ce que les inventions économisant le travail, diminueraient la peine et amélioreraient la condition de l'ouvrier : à ce que l'énorme accroissement de puissance productive de richesse ferait de la vraie pauvreté une chose de l'ancien temps ». — « Si, poursuit l'auteur, dans son style imagé dont nous tenons à citer un échantillon textuel, si un homme du siècle dernier, un Franklin ou un Priestley, avait vu, dans une vision, le hateau à vapeur prenant la place du hateau à voile, la locomotive celle de la voiture, la moissonneuse celle de la faucille, la batteuse colle du fléau ; sïl avait entendu le bruit des machines, qui, obéissant à la volonté humaine et satisfaisant les désirs humains, ont une puissance plus grande que celle de tous les hommes et de toutes les bêtes de somme réunis ; s'il avait vu les arbres des forêts transformés en bois travaillé, en portes, châssis, volets, boites ou barils, presque sans que la main de l'homme y ait contribué; des machines fabriquer des bottes et des souliers en moins de temps qu'il n'en fallait à un savetier pour remettre une semelle ; s'il avait vu marteler à la vapeur les organes énormes des machines, les ancres puissantes des vaisseaux, ou découper délicatement des ressorts de montres, s'il avait vu le foret en
diamant creusant dans le cœur des rochers : sïl avait pu voir les moutons tués en Australie et mangés frais en Angleterre, l'ordre donné dans l'après-midi par le banquier de Londres, exécuté à San Francisco dans la matinée du même jour : certainement dans cette vision de l'imagination, il aurait aperçu ces esclaves du savoir prenant sur eux la malédiction traditionnelle, et ces muscles de fer et ces nerfs dacier faisant de la vie du plus pauvre ouvrier un jour de fête \ dans lequel chaque grande qualité, chaque noble tendance se développait librement... » — A ce tableau des espérances légitimes l'auteur oppose la réalité sociale telle qu'elle apparaît en cette fin de siècle. On a, dit-il, éprouvé désappointement sur désappointement ; découverte après découverte, invention après invention n'ont pas allégé le fardeau de ceux qui ont besoin de repos, ni apporté l'abondance aux malheureux... La misère existe partout... Dans les pays qui entretiennent de grandes armées, et dans ceux où ces fortes armées ne sont que nominales : dans les contrées « où des tarifs protecteurs
1. Un poêle ancien avait dit au sujet du moulin à eau : « Esclaves qui faites tourner la meule, épargnez vos mains et dormez en paix... La besogne est faite par les Naïades... Elles bondissent sur la roue qui tourne... Jouissons, sans travailler, des bienfaits de la déesse. » {Anthologie, IX, 418. ■ ■
entravent stupidement et ruinent le commerce », et là où le commerce est à peu près libre; chez les nations soumises à un pouvoir autocratique et chez colles où la puissance politique est entièrement aux mains du peuple; dans les pays doués d'une circulation métallique, comme dans ceux voués à la monnaie de papier. Bien plus, elle augmente là où le progrès matériel s'accroît, et à mesure que la richesse augmente. Nous trouvons la pauvreté la plus extrême, la lutte pour l'existence sous sa forme la plus rude dans les vieux pays, qui possèdent les moyens déchange et de production les plus développés, les plus importantes accumulations de richesses. Là, l'augmentation de misère ne peut se produire, car elle a atteint ses dernières limites. « Lorsque la classe inférieure vit à peine, il lui est impossible de descendre plus bas, car faire un pas de plus dans ce cas c'est faire un pas hors de l'existence. » Mais transportons- nous, continue l'auteur, dans une de ces jeunes communautés où la race vigoureuse des Anglo-Saxons marche à pas de géants dans la voie du progrès. Tant que le mécanisme de la production et de l'échange est grossier et rudimentaire, tant que la richesse n'est pas assez grande pour permettre à une classe de vivre oisive et dans le luxe, tant que les meilleures maisons ne sont que des chau-
m LE SOCrALISME.
mières faites de troncs d'arbres ou des tentes de toile, vous n'y trouverez pas d'opulence, mais aussi pas de mendiants. Personne n'y a la vie facile ni large, mais chacun peut y vivre, et pourvu qu'on soit capable de travailler et qu'on en ait la volonté, on n'est pas exposé à manquer du nécessaire.
Suivons cette jeune communauté dans son développement. Elle a atteint ce qu'on appelle l'état de pleine civilisation ; la population a augmenté, le travail a été organisé, utilisé scientifiquement, l'échange avec les autres centres de population établi par les moyens les plus perfectionnés. Que constate-t-on ? Un paupérisme lamentable. Pour quelques-uns la vie s'offre infiniment plus opulente et plus large ; mais d'autres gagnent malaisément de quoi vivre au jour le jour. « Le vagabond a suivi la locomotive, les maisons de refuge et les prisons sont des marques aussi sûres du progrès matériel que les demeures coûteuses, les riches magasins, les églises splendides. Dans les rues éclairées par le gaz et surveillées par des sergents de ville, les mendiants attendent les passants, et à l'ombre du collège, de la bibliothèque, du musée, s'assemblent les Huns hideux et les farouches Vandales dont Macaulay a prophétisé la venue. »
Quelques lignes plus loin M. George compare
la civilisation à un énorme coin qu'on enfoncerait non sous la société de façon à la soulever t't à l'élever tout entière, mais à travers la société. Dans ce travail de dislocation ceux qui sont au-dessus du point de séparation montent, mais ceux qui sont au-dessous sont précipités dans les abîmes.
C'est ainsi que M. George pose ce qu'il appelle « le problème ». Nous avons tenu à montrer avec quelle vivacité de termes bien souvent voisine du paradoxe, l'auteur en définit les données. Nul ne contestera la chaleur de cœur qui l'inspire, ni sa profonde et légitime commisération pour cette fraction trop considérable de l'humanité que les progrès de l'industrie ont encore d'une façon générale laissée dans un regrettable état de souffrance. Mais l'observateur impartial devra nier la vérité d'un grand nombre des traits du tableau décourageant que trace l'auteur américain.
Quelques-uns des faits qu'il allègue s'expliquent d'eux-mêmes : que la misère soit moins saisissante pour l'œil du philanthrope au milieu de populations clairsemées dans de vastes étendues que dans les grands centres industriels, parmi les agglomérations urbaines formées de milliers ou de millions d'hommes, rien n'est plus naturel et il ne faut pas en conclure qu'elle soit
moins profonde. Les hôpitaux ou les prisons ne peuvent pas choquer la vue là où ils n'existent pas, et leur absence n'empêche pas quïl y ait des voleurs ou des malades. C'est d'ailleurs un paradoxe de dire que là où la civilisation est à l'état rudimentaire il se trouve moins de riches mais aussi moins de pauvres. L'antiquité entière protesterait contre cette allégation. De nos jours même, les récits des voyageurs dans les parties les plus reculées de l'Asie ou de l'Afrique fermées encore à la civilisation européenne, y dépeignent l'espèce humaine privée des objets les plus nécessaires, succombant aux famines, aux épidémies, aux catastrophes de tout genre.
Il semble, en outre, que M, George n'ait choisi les exemples favorables à sa thèse que dans un coin privilégié du monde, dans certaines régions de l'Amérique du Nord particulièrement douées par la nature, riches en produits de toute provenance, agricoles et métallurgiques. Les premiers Européens qui se sont emparés de ces contrées fortunées ont pu, tant qu'ils étaient peu nombreux, se partager, moyennant un très faible effort, des richesses considérables, et tant que le succès n'avait pas attiré le flot des concurrents ils ont dû jouir en effet d'une prospérité incomparable. Tel a été le cas pour la Californii; et pour les États de l'Ouest de l'Amérique, que
M. II. George connaît spécialement, où une grande partie île son existence s'est écoulée ; mais juger du monde par San Francisco ou par le sol, vierge il y a quelques dizaines d'années, de tel district agricole du Far- West, c'est conclure trop vile du particulier au général.
Quoi qu'il en soit, et sans insister sur une réfutation qui nous entraînerait trop loin, revenons à la thèse de M, H. George, et suivons-en le développement. Avant de fournir lui-même une explication du désaccord qu'il signale entre les progrès de la civilisation et l'état de dénuement des classes les plus pauvres, l'auteur passe en revue, pour y chercher des lumières sur le sujet qui l'occupe, les théories fondamentales sur lesquelles l'économie politique base son analyse des phénomènes de la répartition des richesses. La première qu il rencontre est la théorie des salaires.
Comme beaucoup d'écrivains contemporains, le réformateur américain repousse nettement la théorie classique du fonds des salaires, d'où d'ingénieux dialecticiens ont tiré la loi d^airain qui réduit la rémunération du travailleur à ce qui lui est nécessaire pour subsister. Nous ne nous étendrons pas sur la portion de la démonstration où M. II. George, reprenant des arguments déjà présentés au public par d'autres auteurs,
montre dans le Wages fuiid de Mac CuUoch et de S. Mill une chimère ou une logomachie. Nous insisterons davantage sur les développements quïl fournit à l'appui de la partie affirmative de sa thèse, à savoir que les salaires proviennent non du capital, mais du produit élaboré par le travail. On verra plus loin quelle importance cette proposition a pour l'ensemble de son système. Au premier abord le lecteur est surpris de l'ampleur de l'argumentation que l'auteur consacre à démontrer une proposition qui semble purement théorique et dont les conséquences pratiques ne s'aperçoivent pas immédiatement. Adam Smith avait dit dans une phrase qui a été bien souvent exploitée par les socialistes : « Le produit du travail constitue la récompense naturelle ou le salaire. Dans cet état primitif qui précède l'appropriation des terres et l'accumulation des capitaux, le produit entier du travail appartient à l'ouvrier. Il n'a ni propriétaire ni maître avec qui il doive partager. » Cette vérité incontestable en principe n'a pas grande portée dans la pratique. Pour que le cas prévu par le philosophe écossais se réalisât, c'est-àdire, pour que l'ouvrier jouît directement du produit intégral de son salaire, il faudrait supposer le monde dépourvu non seulement de capitaux appropriés, mais de toute division du
travail. En elTet dès que vous admettez l'existence d'opérations fractionnées et en quelque sorte parallèles, ayant pour but la création simultanée d'un produit collectif, la question se pose tout autrement que ne l'établit Smith et d'après lui II. George. Supposez dans l'état de division (lu travail, chaque ouvrier se payant directement sur le résultat de son propre efTort manuel : il lui restera des fragments d'objets de consommation absolument inutilisables et par conséquent sans valeur : c'est l'échange seul qui donne à tes fragments leur utilité en les complétant l'un par l'autre. Le débat s'élève donc immédiatement entre ceux qui possèdent ces utilités isolées, pour fixer leur prix de troc. Celles qui sont le plus voisines de l'achèvement qui les rendra propres à la consommation immédiate ont un marché plus large que celles qui nécessitent de longues opérations complémentaires avant de répondre aux besoins des hommes : le capitaliste est précisément celui qui a accumulé un certain nombre de ces objets immédiatement ou presque immédiatement consommables et qui cherche à les vendre à ceux qui ne les possèdent pas. Il recueille en échange les résultats partiels de la production, et en les aggrégeant, il reconstitue son stock d'objets de consommation, pour recommencer indéfiniment cette série d'opéra-
tions. Ce nest qu'en analysant dans ces termes le rôle du travail et du capital qu'on arrive à bien comprendre leurs fonctions réciproques. H. George ne procède pas ainsi: il s'évertue à prouver — ce qui est indéniable — que si le travail ne produisait pas de richesse, il ne recueillerait pas de salaire, et que la richesse qu'il produit lui est due. Mais sous quelle forme? Toute la question est là. Si c'est sous la forme même où il l'a produite, dans l'état de division du travail qui est la règle fondamentale de l'industrie civilisée, l'ouvrier ne toucherait que des objets impossibles à consommer ou à échanger, une ébauche d'organe de machine ou de vêtement, ou des aliments qui ne se garderaient pas. Au premier abord H. George semble ne tenir aucun compte de cette distinction à établir entre les différentes formes du salaire que doit toucher l'ouvrier. Pour lui tout est équivalent. Si le patron paye en argent au lieu de livrer le produit lui-même à l'ouvrier, pourquoi le fait-il? Evidemment, dit-il, parce qu'il est sur qu'en gardant le produit pour lui, il en retrouvera facilement la représentation en argent. « Les îles Farallone, écrit-il, au large de la baie de San Francisco, sont très fréquentées par les oiseaux de mer qui viennent y couver leurs œufs : une compagnie qui possède ces îles emploie des
hommes à chercher les œufs. Ces hommes pourraient être paye's par un nombre d'œufs trouvés par eux... Mais les oiseaux sont si peu sauvages et si nombreux qu'on peut récolter un grand nombre d'œufs avec un travail fixe, de sorte que la compagnie trouve plus simple de donner aux hommes qu'elle emploie des salaires fixes... Cette transaction n"a-l-elle pas en somme le même résultat que si les salaires fixes au lieu d'être payés en argent l'étaient avec une quantité d'œufs ramassés ayant une valeur équi" valente ? »
L'économiste américain tire de ce singulier raisonnement les conclusions les plus surprenantes sur le véritable rôle du capital. Il a cru prouver qu'il n'est pas nécessaire pour faire des avances au travail : et cependant, dans la plupart des cas, la pratique indique qu'il est indispensable. A quoi sert-il donc, dit l'auteur? Voici son objet : « Si, écrit-il, je coupe des bois et pave mes ouvriers en leur livrant une portion de bois coupé, je n'ai pas besoin de capital pour payer leurs salaires. Si même je puis échanger immédiatement le bois coupé contre de l'argent, il me sera possible de payer mes ouvriers en argent, sans capital préalable... C'est seulement quand je ne peux faire cet échange ou un échange aussi avantageux que je le désire,
à moins d'avoir amassé une grande quantité de bois, que j'ai besoin de capital, et il est évident dans ce cas que j'ai besoin de capital non pour payer les salaires de mes ouvriers, mais pour accumuler une grande quantité de bois. Il en est de même si je creuse un tunnel. Si les ouvriers étaient payés en tunnel (ce qui pourrait facilement se faire en les payant avec les actions de la compagnie), aucun capital ne serait nécessaire pour le payement des salaires. C'est seulement lorsque les entrepreneurs désirent accumuler du travail sous forme de tunnel qu'ils ont besoin de capital... » Et la conclusion de l'auteur résume ses vues sur le capital : « Ce n'est jamais parce qu'il fait travailler que le producteur a besoin de capital, mais bien parce qu'il vend ou accumule les produits du travail ou spécule dessus. Tel est en général le cas pour tous les patrons. » C'est, on le verra, de cette singulière logomachie que l'écrivain américain extrait une bonne partie des arguments sur lesquels il fonde sa critique de la répartition actuelle des richesses et notamment du domaine foncier. Avant d'examiner la valeur de ces arguments, il nous faut encore dire un mot des idées de l'auteur sur la loi de la rente et la loi de la population, idées qui jouent un rôle essentiel dans sa doctrine économique.
L'auteur, et c'est la clef de toute sa théorie, aperçoit les fruits de la production se partageant inévitablement et exclusivement entre trois facteurs: la terre (qui comprend, suivant sa définition, toutes les forces ou ressources naturellfs), le capital (qui est la richesse épargnée pour produire une richesse plus grande, outillage, matières destinées à une transformation industrielle ultérieure), et le travail. Dans ce partage à trois, ce qui va à l'un est pris à l'autre, et l'essentiel pour déterminer quelle sera la part d'une des parties prenantes est de fixer quelle sera celle de ses deux compétiteurs.
Or H. George croit pouvoir le démontrer par des arguments très subtils, et dans le détail desquels il ne nous est pas loisible d'entrer ici : contrairement aux assertions de la presque totalité des économistes, le capital, on ce qui concerne sa part de rétribution, suit le sort du travail; au lieu de procéder par tendances antagonistes, comme on le croit trop souvent, comme le disait formellement Ricardo, les salaires et l'intérêt haussent et baissent par un mouvement simultané et dans le même sens : il existe entre eux une loi d'équilibre telle que l'ascension des uns entraine l'élévation de l'autre. De cette façon, le problème de la répartition se trouve simplifié : là où il semblait exister trois copartageanls, ayant
chacun leur lot à réclamer au détriment des deux autres, il ne s'en trouve plus que deux : d'un côté les détenteurs de la terre; de l'autre ceux qui, pour produire à l'aide de leurs capitaux ou de leurs bras, ont également besoin de la terre. Or ici apparaît l'influence souveraine du phénomène de la rente et voici comment elle intervient pour régler les conditions du travail et de la production. D'après la définition même de Ricardo, le produit du sol devra se diviser en deux portions: l'une qui va au capital et au travail employés à féconder la terre et à l'exploiter, l'autre à la rente. Tout ce que prendra celle-ci sera enlevé aux deux autres facteurs de la production. Dans quel cas le travailleur recueil lera-t-il donc le maximum de co qu'il peut tirer de son labeur, ce produit intégral dont parlait Smith? Evidemment dans le cas où le revenu lui reviendra entièrement, où la rente sera nulle, c'est-à-dire, étant donnée l'organisation économique actuelle, lorsque la terre sera tout à fait défectueuse et bonne tout au plus à assurer la subsistance quotidienne de ceux qui la cultivent. C'est le rapport de ces terres inférieures qui servira de norme à tous les salaires, non seulement agricoles, mais industriels : car d'après la règle du moindre eft'ort qui est le principe de toute concurrence, base ellemême de toute loi économique, le résultat de la
compétition générale de ceux qui recherchent les salaires, est que chaque travailleur prendra naturellement le genre d'occupation qui pour le moindre travail rapportera la plus forte rémunération. Or, celle-ci se réalise lorsque le travailleur n'a pas de « propriétaire avec qui partager », lorsque nul prélèvement n'est opéré sur sa rétribution au profit d'un tiers : mais dans ce cas, nous venons de le voir, le fonds qu'exploite le salarié n'est propre qu'à assurer misérablement son existence.
Quels sont les termes, dit II. George, dans lesquels un homme pourra en louer d'autres pour travailler pour lui? Ces conditions seront fixées par ce que pourraient faire ces hommes s'ils travaillaient pour eux. Le principe qui empêchera le patron de donner plus que ce qui est nécessaire, l'empêchera aussi de donner moins : si les ouvriers demandent plus, la compétition d'autres ouvriers les empêchera d'avoir du travail. Si le patron offre moins, personne n'acceptera ses conditions puisque le résultat obtenu serait meilleur si l'on travaillait pour soi. Telle est la loi fondamentale des salaires, des salaires industriels aussi bien qu'agricoles, en vertu de la loi de con)pé(ition. On peut diredune façon générale que les salaires dépendent de la limite de i)rodiiction, ou du produit que peut obtenir le travail au
pointleplus élevé de productivité naturelle qui lui est ouvert sans qu'il ait une rente à payer. Et l'auteur, avec une grande rigueur apparente, résume sa théorie dans les quatre propositions suivantes :
1° Là où la terre est libre, et le travail non aidé par le capital, le produit entier va au travail comme salaire ;
2° Là où la terre est libre et le travail aidé par le capital, le salaire sera formé du produit entier moins la part nécessaire pour encourager l'accumulation du capital ;
3° Là où la terre devient propriété et où naît la rente, les salaires seront fixés par ce que le travail pourra réaliser sur les terres les meilleures qui lui seront laissées sans rente à payer ;
4° Là où les forces et subsistances naturelles sont toutes propriété de quelqu'un, les salaires seront forcés par la compétition entre les ouvriers d'atteindre le minimum avec lequel les ouvriers consentiront à vivre.
Le lecteur est ainsi ramené par une longue série de démonstrations à la conclusion que certains disciples ou interprètes de Ricardo déduisaient du simple rapprochement des lois de progression de la population et de celle de la rente. Mais Heury George tient à laisser dans l'ombre la loi de la population et à tout rejeter sur la rente. Il ne peut admettre que le mal social provienne
d'autre causes que d'erreurs sociales ; il s'évertue à démontrer les méprises de fait commises par (dix qui ont adopté les idées pessimistes de l'auteur de VEssai sur la population touchant la multiplication de l'espèce.
Au premier abord cependant il semble incontestable que la théorie de Ricardo s'appuie sur un postulat, à savoir que les terres pauvres soient mises en culture à un certain moment de façon à déterminer le point de départ de la rente : or elles ne le seraient pas si l'accroissement perpétuel de la population et l'épuisement constant des terres anciennes ne forçaient les générations à s'adresser sans cesse à de nouvelles sources de subsistances. Il faut, pour que la rente prenne naissance et se développe, que le flot des consommateurs monte plus vite que celui des objets de consommation : et c'était bien en effet la conclusion en même temps que le point de départ de Ricardo qui montrait le propriétaire foncier s'enrichissant au détriment de la masse des êtres humains toujours plus pressés contre la barrière des subsistances et dépendant plus étroitement des possesseurs des terres, pour se procurer les aliments.
H. George accepte cette conclusion de Ricardo, mais il cherche à la déduire de faits différents de ceux qu'envisageait l'économiste anglais. Pour
lui la loi de Malthus qui ouvre des vues pessimistes sur les rapports de l'homme et de l'univers est inadmissible : et il essaye de le montrer par des arguments dont quelques uns sont ingénieux ou spirituels^ : celle du diminishing return^ ou revenu proportionnel décroissant des terres à mesure que la culture en épuise la fertilité, par laquelle les adeptes de l'école anglaise ont encore aggravé les conséquences prévues par les premiers maîtres, doit être également repoussée. C'est dans des faits sociaux qu'il faut chercher la source des injustices sociales et c'est par des arrangements sociaux qu'on pourra les réparer. La croissance rapide de la population dénoncée par la plupart des économistes comme la cause de maux funestes a bien une influence capitale sur l'ensemble des phénomènes économiques, mais cette influence n'est pas du tout celle qu'a indiquée l'école. Elle
1. Par exemple cette réflexion à propos du laisoiinement de Malthus sur la progressicn géométrique de la population : « Si Adnm avait eu un esprit calculateur, que se serait-il imaginé en voyant la croissance de son premier enfant, dans les premiers mois de son existence? Du fait, qu'à sa naissance l'enfant pesait dix livres, et huit mois après vingt livres, Adam aurait pu chiffrer un résultat aussi frappant que celui de Malthus; c'est-à-dire qu'à dix ans son enfant devra peser autant qu'un bœuf, à douze autant qu'un éléphant, et à trente dans les environs de 175,716,339,548 tonnes, »
réside dans 1" effet que produit la condensation de la population sur l'efficacité du travail, sur la force de production de la richesse. Or cet effet est bienfaisant : le nombre croissant des bras augmente la plus grande productivité. Une opération industrielle faite à la fois par cent ouvriers se réalise dans des conditions beaucoup plus économiques que si le centième partie du produit devait être créée par un ouvrier travaillant seul : par exemple si cent mille épingles produites par cent travailleurs rapprochés dans une usine et organisés industriellement, exigent pour leur fabrication un certain nombre d'heures, mille épingles ne pourront être créées dans le môme nombre d'heures par un ouvrier unique. C'est ce que l'auteur résume dans cette proposition qui, dans certaines limites, est juste : « Un nombre plus grand d'individus produira toujours une somme proportionnelle plus grande de richesses et fournira de quoi satisfaire plus complètement à leurs besoins, que ne le ferait un petit nombre. »
Donc à mesure que la population s'agglomère et permet un meilleur agencement de la production, le salaire du travailleur, au lieu de diminuer devrait s'accroître dans la même proportion que la force de production elle-même : si ce phénomène ne se réalise pas, si le phénomène contraire se présente trop souvent, si le paupérisme aug-
mente en même temps que croît la population, il faut en rechercher la cause dans une injustice sociale tenant aux lois de la distribution, c'està-dire au régime de la propriété telle qu'elle est constituée, et le remède consistera dans une transformation radicale de ce système de propriété. En quoi consistera cette transformation ?
LA NATIONAUSATION DU SOL. — l'iMPOT UNIQUE.
Les systèmes qu'on peut opposer au régime actuel de la propriété foncière se divisent en somme en deux catégories : ou bien la propriété foncière attribuée à chaque être humain dans des proportions égales, avec des revisions fréquentes et périodiques : ou bien la propriété collective*. Les véritables collectivistes, et parmi eux Henry George au premier rang, repoussent la première de ces solutions avec autant de vivacité que le système actuel : ils sont ennemis déclarés des mesures de restriction apportées par la législation de plusieurs Etats, ou proposées par certains réformateurs, à la liberté d'acquérir et de posséder des terres. Toute mesure ayant pour but de diviser artificiellement la propriété est, disent-ils, contraire au mouvement naturel des choses qui, en
1. P. Leroy-Beaulieu : Essai sur la répartition des richesses, p. 63.
agriculture comme dans l'industrie, tend à la concentration et par suite à la meilleure utilisation des moyens de production. Les faits ne manquent pas à l'appui de la thèse ainsi formulée : en Angleterre et en Irlande, les petites fermes ont été fondues en grandes fermes ; aux Étals-Unis il en a été de même : dans les nouveaux Etats l'étendue des cultures va toujours croissant'. En Californie, il y a des fermes de cinq, dix, vingt, quarante et soixante mille acres ; la ferme modèle de Dakota comprend cent mille acres. Réprimer cette tendance de l'agriculture à se modeler sur l'exemple de la grande industrie, à se prêter à l'application d'un vaste outillage, ne serait-ce pas diminuer la puissance de production de la terre et par suite la somme de richesse qu'elle fournit aux hommes - ?
Une faut donc pas limiter ni diviser la propriété
1. Les socialistes voient déjà la propriété, à mesure qu'elle s'accroît en étendue, s'immobilisant aux mains de vastes sociétés de capitaux, « ce qui arrivera, si une action sociale énergique n'intervient pas : c'est la monopolisation de la propriété entre les mains d'une rapace et impitoyable oligarchie financière, déjàmaîlresse du crédit, du commerce, de l'industrie et des voies de communications. » (B. Malon, Socialisme inlt'ijral, p. 297.) Exemple : les achats faits en Amérique sur une vaste échelle par des sociétés anonymes.
2. A ce tableau des avantages de la grande propriété Henry George et ses imitateurs devraient, pour être impartiaux, opposer celui des bienfaits qu'on attribue généra-
individuelle, mais arriver à la rendre vraiment collective : qu'est-ce cependant que la propriété
lement à la propriété divisée. (V. entre autres l'excellent ouvrage de M. de Foville, le Morcellement, et le rapport de M. de Laveleye sur V Agriculture dam les Flandres.) Mais c'esL un côLé de la question qui gêne les ennemis de la propriété : s'il était démontré que le partage du domaine foncier, tel qu'il existe en France par exemple, atténue en grande partie certains inconvénients ou certaines injustices delà propriété individuelle, les adversaires de l'ordre social actuel seraient affaiblis dans leurs attaques; aussi glissent-ils en général sur la question de la petite propriété. Ils n'accordent que quelques lignes aux exemples tirés de la France et de la Belgique. Pour bien apprécier l'elFet delà division des terres dans ces contrées, il faudrait avant tout, suivant eux, analyser soigneusement ce qui doit être attribué à des causes autres que le système foncier : ainsi la lenteur de l'accroissement de la population, ou le développement des moyens de production peut modérer considérablement la progression du prix de la rente du sol et par suite maintenir l'aisance relative des classes pauvres. D'ailleurs, celte aisance même quelle est-elle? Les populations rurales ont des habitudes d'économie et presque de privations qui dans d'autres pays seraient jugées l'équivalent de la misère : leur prospérité est beaucoup plus apparente que réelle et cache des maux profonds. Quant à la condition des travailleurs non propriétaires, elle se trouve, là où la division de la terre est la plus grande, pire qu'en Angleterre, et le morcellement même de la propriété rend leur situation plus désespérée : ils sont victimes d'une injustice qui, profitant à plus de personnes, a moins de chance d'être déracinée. La grande masse de la nation, intéressée au maintien d'un abus, ne réclame pas contre le principe qui en est la source : il s'établit une sorte de ligue tacite entre les propriétaires,
collective ? Sous ce mol il est nécessaire encore (le distinguer bien des formes de propriété : pour les uns la propriété collective est simplement la propriété familiale ou tout au plus communale, analogue à ces communautés de village ou de famille sur lesquelles récemment un certain nombre de publicistes ont avec insistance attiré l'attention*. Faits historiques anciens, ou réali-
niènie quand les possesseurs de quelques ares sont écrasés par les détenteurs des vastes domaines. De la sorte, la répartition d'un certain nombre de petites propriétés parmi les paysans forme une espèce de rempart, de sauvegarde pour les grands propriétaires : elle retarde les mesures efficaces et radicales et consolide le système injuste e.\istant. A ce point de vue les réformateurs la repoussent nettement : ils préfèrent la propriété anglaise avec ses abus criants : ces abus eux-mêmes sont pour eux pleins d'espérance. Ils mûrissent la réforme radicale appelée par tant de vœux, la révolution destinée à remplacer les misères de la propriété individuelle par les bienfaits de la propriété collective,
i. Voir Laveleye, De la propriété et de ses formes p/Jmitives; 2« éd.; — VioUet, Biblioth. de l'École des chartes, i 872 : le Caractère collectif des premières propriétés immobilières ; — S. Maine, Villages Communitics in the East and the West; — les publications du Cobden-Club, notamment The Agricultural Communitij of the middle âges; — celles de YUniversité d'Hopkins sur le même sujet; — Belot, Nantucket; — Aucoc, la Question des propriétés jwimitives.
■ Le regretté M. Fustel de Coulanges, s'est attaché à réfuter, dans la Revue des guestiomi hiAtorigues (juillet 1889), plusieurs assertions des auteurs favorables à la propriété collective historique. V. aussi Th, Reinach, le Collectivisme
tés contemporaines surnageant d'un antique état de choses, comme par exemple le mir russe ou Yallmend suisse, de brillants écrivains ont étudié en grand détail ces types particuliers de propriété et leur ont voué une admiration qui ne nous paraît pas toujours justifiée parles faits. En tout cas, cette première forme de la propriété dite collective n'est en somme que la propriété individuelle un peu étendue et ne satisfait pas aux conditions du programme posé par les modernes réformateurs agraires. Il s'agit pour ceux-ci d'un régime de collectivité bien plus réel et plus vaste, sinon tous leurs arguments tomberaient ; dans ces conditions divers systèmes s'offrent à l'étude et il faut choisir parmi eux. L'État devra-t-il devenir seul possesseur de la terre, revendiquant également le fonds et le revenu et se chargeant d'administrer l'un et de percevoir l'autre directement ? Ou bien, si l'État se borne à la possession du fonds, affermera-t-il le sol par lots aux plus offrants, pour une période plus ou moins longue ? Dans ce der-
des Grecs de Lipari {Revue des Études grecques , mars 1889).
M. Leroy-Beaulieu a fait la critique du mir, de Yallmendi de la propriété collective de Java, etc., dans son bel ouvrage sur le Collectivisme.
Voir sur la décadence du mir : Kovalewsky, Tableau de l'évolution delà famille et de la propriété (Stockholm, 1890) derniers chapitres; et Anatole Leroy-Beaulieu, V Empire des tsars.
nier cas les terres seront-elles confiées à des fermiers individuels, l'Etat se contentant de percevoir les fermages et de remettre les domaines en location à l'expiration desbaux, — ou bien serontelles gérées exclusivement par des associations coopératives ? Chacun de ces systèmes a été préconisé et défendu par un certain nombre de partisans, par Colins, par Russel Wallace, par Schaeffle, par C.dePaepe, A. de Potier et bion d'autres. En Angleterre, James Millet son illustre fils John Stuart Mill, reculant devant les difficultés que soulevaient des tentatives si vastes, se sont bornés, on le sait, à demander de nationaliser^ au profit de la communauté, la plus-value des terres provenant d'une cause autre que les améliorations apportées au bien foncier par le propriétaire, ce quia été appelé the unearned incrément^.
1. Voir l'analyse de ces difîérents systèmes, dans Leroy- Beaulieu, le Collectivisme, ch. x et Ch. Gide, De quelques doctrines nouvelles sur la propriété foncière {Journal des économistes, mai 1883). M, Gide, a proposé, envisageant surtout l'avenir, et en exprimant certaines réserves, une combinaison qui consisterait à faire racheter ferme par l'État, livrable dans quatre-vingt-dix-neuf ans, tout le domaine foncier. « L'État offrirait, dit-ii, à chaque propriétaire d'échanger son titre de propriété actuelle contre une concession valable pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, moyennant une indemnité amiable qui serait probablement minime, car, comme une durée de quatre-vinl-dixneuf ans équivaut pour chacun de nous à la perpétuité, je
« Le meilleur régime de propriété, a dit avec justesse M. Leroy-Beaulieu, est celui sous lequel la terre peut nourrir le mieux le plus d'habitants. » De ce point de vue on peut discuter avec quelque espoir de voir clair dans la question, les différents modes de possession et d'exploitation du sol, tenir compte des faits, des résultats de l'expérience, examiner par exemple si le désir de la sécurité et même de la perpétuité relative dans la possession, cet incomparable mobile de l'activité humaine, n'est pas sacrifié plus ou moins dans tous les systèmes de propriété collective, et si ce n'est pas là déjà un argument prépondérant en faveur de la propriété personnelle et qui suffit amplement à la justifier'. Les collectivistes se
prix louché par le propriétaire équivaudrait à un véritable don et il n'aurait pas lieu de se montrer exigeant. En admettant que la valeur totale de la propriété foncière en France soit de cent milliards, j'imagine que, dans ces conditions, l'État ne serait pas obligé de débourser plus d'un milliard pour en assurer la propriété à la société qui vivra à la fin du xx^ siècle. » Un milliard c'est quelque chose et la fin du xx<= siècle c'est bien loin. D'ailleurs, à moins de contrainte, et M. Gide n'en prévoit pas, rien ne prouve que les propriétaires seraient si modérés dans leurs prétentions. Enfin M. Gide remarque lui-même que ce projet prête à l'accusation d'immoralité, comme « spéculant sur l'imprévoyance des pères pour dépouiller leurs descendants ».
1. Aristote avait déjà (V. plus haut, p. 12), dans sa Politique, formulé nettement contre la propriété collective, le-
placent sur un tout autre terrain : ils invoquent contre la propriété individuelle le principe de justice, et ils le font avec une éloquence passionnée qui, si elle émeut souvent le lecteur, ne le convainc pas toujours. Où commence et où finit l'injustice en fait de propriété? La question n'est pas aussi simple que le disent et le répètent les réformateurs ; il nous apparaît même qu'elle n'est pas simple du tout. La planète terrestre est très inégalement fertile ou propice à l'habitat humain. La latitude, les conditions géologiques ou minéralogiques, la configuration ou les reliefs du sol, la proximité des fleuves, des mers, des côtes abordables, mille autres éléments font que tel continent, et dans ce continent, telle région, telle vallée, telle plaine est extraordinairement favorisée au point de vue de la production, tandis que d'autres sont singulièrement stériles ou se prêtent mal à l'exploitation agricole ou industrielle. Qui devra profiter de cette supériorité naturelle de certaines fractions du globe? A quel groupe de population faudra-t-il attribuer les
giief que « chacun porte très peu de sollicitude aux propriétés communes... » — (( Cliacuii, ajoutait-il, songe vivement à ses inléièts particuliers et beaucoup moins aux intérêts généraux, si ce n'est en ce qui le touche personnellement : quant au reste on s'en remet volontiers aux soins d'aulrui. «
avantages qu'elle procure? A la commune, à la province, à la nation, qui ne sont en somme dans l'agglomérat social que des cadres artificiels? Pourquoi les groupes proches de ceux qui posséderont les Eldorados favorisés par la nature ne demanderaient-ils pas leur part de richesse? Et par quel argument leur prouver qu'ils ne sont pas lésés dans leur droit d'habitants de la planète, en voyant leurs voisins posséder des trésors gratuits qui leur sont à eux refusés ? Est-ce le privilège du premier occupant qu'on leur opposera? Est-il plus légitime pour une tribu ou pour un peuple que pour un individu? N'est-ce pas le hasard, ou le plus souvent la force sanctionnée par la simple prescription — ce succès ou parfois ce forfait longtemps heureux, comme on l'a appelée — qui a permis au groupe actuellement propriétaire de la province privilégiée de dire comme l'homme hardi visé par Rousseau : « Ceci est à moi », et de l'entourer sinon d'un fossé, du moins d'une frontière défendue par les lois et au besoin par les armes? Et en quoi ce qui est acte condamnable provenant de l'unité, devient-il respectable commis par plusieurs et profitant à plusieurs au détriment du plus grand nombre?
Les collectivistes passent rapidement par-dessus cette objection pourtant capitale : sans y insister davantage malgré sa gravité, examinons avec eux
les moyens pratiques qu'ils proposent à titre de réformes et en première ligne le procédé de H. George qui se distingue par sa simplicité, on pourrait dire par sa brutalité. Un défaut commun, selon H. George, à la plupart de ceux qui ont formulé des remèdes à la situation actuelle, a été de vouloir donner une compensation aux propriétaires. Il ne comprend pas que des hommes comme Herbert Spencer ou Stuart Mill aient attaché tant d'importance à « la question de compensation ». Pour lui cette question est toute tranchée : le droit à la compensation n'existe pas et on comprend dès lors quelle simplification en résulte dans tout le système. Stuart Mill avait dit : « La terre de tout pays appartient au peuple de ce pays : les individus appelés propriétaires n'ont, au point de vue de la morale et de la justice, aucun droit à autre chose qu'à la rente ou à une compensation pour sa valeur de rente ». — « Si la terre d'un pays, s'écrie M. George, appartient au peuple de ce pays, quel droit ont à la rente les individus propriétaires? pourquoi le peuple payerait-il la rente de ce qui lui appartient? » Herbei't Spencer avait écrit : « Si nous étions encore en présence de ceux qui ont originellement volé leur héritage à la race humaine, nous pourrions en finir rapidement ». — « Pourquoi n'en linirions-nous pas aussi rapidement
aujourd'hui? réplique H. George. Ce vol n'est pas comme le vol d'un cheval ou d'une somme d'argent qui cesse avec l'acte. C'est un vol continu, de chaque jour, de chaque heure... Ce n'est pas simplement un vol dans le passé, c'est un vol dans le présent, un vol qui prive de leur droit de naissance les enfants qui viennent maintenant au monde \ »
i. (( Vol qui pèsera de plus en plus lourdement sur les nouveau.x venus de la race humaine : car, dit M. George, dans l'humanité les besoins croissent d'une façon indéfinie. La richesse créée crée chez ceux qui la possèdent un nouvel appélitde richesse. Or la terre est la base des satisfaclions qu'elle procure : donc elle sera toujours plus recherchée, en supposant même que la population reste stationnaire, cl contribuera par la relation connue entre les salaires et la rente au maintien ou à l'accroissement du paupérisme. « Si les inventions économisant le travail se poursuivaient jusqu'à ce qu'on ait atteint la perfection, les salaires et l'intérêt ne seraient rien, la rente prendrait tout. Quelque peu considérable que pût être la population en dehors des propriétaires, elle serait à la merci de ceux-ci ; elle ne subi-islerait que pour leur amusement ou par leur bonté. » C'est là un «point de perfection » bien éloigné, vers lequel cependant tend chaque jour plus fortement le progrès de l'invention ; à preuve, la dépopulation des comtés agricoles de la Grande-Bretagne et de l'Ecosse transformés en glandes fermes, en herbages ou en chasses, et les immenses exploitations nouvelles de la Californie ou du Dakota. « Là on peut parcourir des milles et des milles à travers les blés ondulants sans voir une habitation humaine; le but final vers lequel se hâte le monde civihsé est presque atteint. La charrue à vapeur, la moissonneuse méca-
COLLECTIVISME AGRAIRE. !4t
Donc les propriétaires actuels n'ont droit à aucune compensation pour la rente : les amélio-
nique, soiil on train de créer dans le monde moderne des latifimdia du fienre de ceux de l'ancienne Italie. »
Les améliorations générales dans le gouvernement, les mœurs, l'éducation ont le môme effet que les progrès de l'invention industrielle : les bénéfices de la civilisation sont monopolisés par les propriétaires fonciers. Exemple : « Le libre-échange a considérablement accru la richesse de l'Angleterre; y a-t-il diminué le paupérisme?... Si les administrations corrompues des grandes cités américaines devenaient des modèles de pureté et d'économie, cette révolution aurait simplement pour effet d'augmenter la valeur de la propriété foncière, et non d'élever les salaires ou l'intérêt. » Aussi les prolétaires sont-ils enclins à regarder les prodigalités ou même les dilapidations des pouvoirs publics d'un œil indulgent. Ils ont l'idée que ce sont là « de bonnes choses qui donnent du travail aux ouvriers » ou X mettent l'argent en circulation »...
La spéculation agit, elle aussi, sur la rente d'une façon déplorable pour les non-propriétaires. C'est une lourde aggravation qu'il faut encore signaler. On a admis jusqu'ici que la limite de culture coïncide toujours avec la limite nécessaire de culture, c'est-à-dire que la culture s'étend à des points moins productifs, seulement lorsque et parce que les forces et substances naturelles des terrains plus productifs ont été pleinement utilisées. Dans les communautés qui progressent rapidement, l'attente de prix plus élevés pour la rente de la terre produit l'effet d'une ligue entre les propriétaires fonciers, qui aurait pour but de retirer des terres de la culture, et de forcer ainsi la limite de culture à descendre plus bas que ne le réclameraient les nécessités de la consommation. Aux États- Unis, où le domaine public possède cependant encore des terres disponibles considérables, celte influence est énorme.
rations apportées à leur terre par leur travail constituent seules un vrai titre de propriété.
(. L'homme qui part des côtes Est pour chercher la limite de culture où il pourra avoir de la terre sans payer de rente, doit passer pendant longtemps par des fermes à moitié cultivées, ou traverser de grandes surfaces de terrain vierge, avant d'atteindre le point oîi la terre peut être obtenue sans avoir à acquitter de rente. La spéculation a acheté ces terres inoccupées dans l'attente d'un accroissement de valeur dans l'avenir. Quand notre homme s'arrêtera, il prendra, s'il le peut, plus de terre qu'il ne pourra en cultiver, pensant que bientôt cette terre aura gagné en valeur... ceux qui le suivent seront forcés d'aller plus loin que ne le demandent les nécessités de la production. » Le même phénomène se produit dans toute cité en voie de croissance, et là il prend des proportions encore plus saisissantes : qui ne connaît les spéculations extraordinaires faites dans les grandes villes à mesure qu'elles se développent, les accaparements de terrains, source des plus énormes fortunes du siècle, aussi bien en Europe qu'en Amérique? Qu'un homme avisé achète un morceau de terrain : il peut « se coucher sur ce terrain et y fumer sa pipe : il peut se promener tout autour comme le lazarone de Naples ou le lepero de Mexico, planer au-dessus en ballon, ou dormir au-dessous dans un trou. Sans remuer le doigt, sans ajouter un iota à la prospérité générale, dans dix ans il sera devenu riche : dans la cité nouvelle il y aura un palais pour lui ; » et l'auteur ajoute : « 11 y aura aussi un hôpital pour le misérable non propriétaire. »
Chez les peuples nouveaux, dans les civilisations à l'état progressif, celte influence de la spéculation foncière s'exerce avec une intensité qu'on ne saurait exagérer et elle apporte rapidement aux jeunes continents les maladies sociales des vieilles nations : elle produit, ce qu'on voit spuvent en Amérique, des vagabond? errant sur une terre
Encore faudra-t-il se borner à ce qui est bien réellement le résultat d'un effort personnel et ne pas confondre la plus-value provenant de cette source avec celle qui est due à des causes étrangères. La question, l'auteur ne se le dissimule pas, est délicate, La sécurité pour les améliorations, est, il l'avoue, indispensable au bon usage de la terre. Mais comment distinguer dans le revenu dune terre ce qui doit être attribué à la rente proprement dite, à laquelle seule on a la prétention de toucher, et ce qui est le fruit du travail individuel? Le moyen proposé consiste à prendre la valeur vénale actuelle de la terre pour l'équivalent de la rente et à la confisquer purement et simplement par l'impôt foncier. « La valeur de la terre est créée par la croissance de la communauté. Donc la communauté peut la prendre tout entière sans diminuer aucunement le stimulant à l'amélioration ou à la production de la richesse ». « De cette façon, dit encore l'au-
vierge de culture sans pouvoir s'y fixer, puisqu'elle est monopolisée par de riches capitalistes qui la tiennent en réserve pour leurs spéculations ; des bras inoccupés en quête de sol à labourer et qui doivent attendre le moment où des « accapareurs » voudront bien leur vendre les domaines qu'ils gardent en friche. N'est-ce pas ces « accapareurs » qu'Isaïe désignait déjà en s'écriant : « Malheur à ceux qui amassent champ sur champ, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de place, et qu'ils soient seuls maîtres du pays? »
teur, les propriétaires pourront, s'ils le veulent, conserver leur terre. — Nous leur laisserons l'enveloppe et nous prendrons l'amande. » Par quel moyen pratique? Ce n'est pas encore aussi simple quïl parait au premier aborda
Mais M. George est un théoricien : il ne s'étend guère sur les mesures d'exécution. Il semble supposer sans le dire explicitement, — et dans un volume de 500 pages il ne consacre à ce sujet que quelques lignes, ce qui est significatif, — qu'on établira facilement la valeur de la rente en se basant sur le prix de vente des terres nues, où le travail de l'homme ne se sera pas encore produit. Oii se trouvent les terres de ce genre?
1. « EiiLre les deux facteurs de toute plus-value du sol, a écrit avec justesse M. Gide, la ligne de démarcation est plus ténue qu'un cheveu, et le législateur qui devra s'y tenir ea équilibre, sans verser ni à droite ni à gauche, sera assurément plus embarrassé que le vrai croyant cherchant à franchir le pont en lame de sabre jeté sur l'abîme, qui doit, d'après le Coran, le conduire au paradis. Les difficultés que peut nous présenter à celte heure la péréquation de rimpût foncier ne sont que jeux d'enfant à coté d'une semblable entreprise et non seulement le plus habile contrôleur des contributions directes n'y verrait goutte, mais encore on peut mettre au défi le propriétaire le plus intelligent et dont les comptes sont les mieux tenus, de faire entre ce qui est le produit du travail individuel et ce qui ne l'est point, le dépari que nous venons d'indiquer. » (De quelques nouvellefi ductrines sur la propriété foncière, p. 187; Journal des économistes, mai 1883.)
COLLECTIVISME AGRAIRE. l4o
Peut-être dans quelque région reculée du Far- West américain. ]Mais dans le vieux monde et même dans la plus grande partie du nouveau rencontre-t-on beaucoup de domaines qui n'aient pas été touchés par la main humaine, défrichés, percés de routes, bordés de fossés, aménagés de quelque façon? Et si le collecteur de l'impôt ne trouve pas à proximité une terre intacte, exactement dans les mômes conditions que celles sur lesquelles il a à prélever la taxe, et dont il puisse apprécier avec exactitude la valeur vénale, comment fixera-t-il la contribution du domaine qu'il doit imposer? Or cette taxe doit faire subir d'un coup au possesseur actuel la dépréciation définitive de son domaine : s'il veut vendre, l'acheteur déduira de la valeur le capital de la redevance annuelle, ou même une somme supérieure ; car suivant les idées de II. George et de ses sectateurs, la redevance ira toujours en croissant à mesure que la population et la demande des subsistances augmenteront. De plus, et c'est un des arguments sur lesquels insiste le réformateur, le propriétaire ne pourra pas compenser la taxe par le renchérissement des produits de la terre : car c'est un axiome, depuis Ricardo, que la rente n'entre pas dans le prix des produits puisqu'elle est le résultat de ce prix lui-môme. Donc une fois frappé, le possesseur terrien ne pourra se soulager du
fardeau de l'impôt en en faisant payer une partie par le fermier ou le consommateur. Au fond, la réforme une fois votée, les terres ne conserveront plus aucune valeur d'échange et c'est bien là le but que poursuit le réformateur. Ceux qui cultivent directement leur terre pourront encore en tirer un revenu , mais ceux qui afferment ou qui gardent des terres en réserve pour les exploiter plus tard ou les revendre, se trouveront du coup avoir dans les mains une propriété exclusivement onéreuse. Pour cela il suffira de faire intervenir à propos le percepteur de l'impôt. Sans doute, l'auteur l'avoue, les taxes foncières ne sont pas irréprochablement établies, et la répartition de l'impôt immobilier est souvent inégale; mais il faut s'en consoler en constatant que « la répartition de l'impôt sur la propriété mobilière et personnelle est encore bien plus inégale ».
En réalité si le principe de la single-tax^ l'impôt unique, est simple, l'application conduirait bien vite, on le voit, ou à une spoliation complète ou à des inégalités flagrantes de taxation ; le collecteur d'impôts serait le véritable arbitre des fortunes, et on aperçoit aisément de quels abus, dans une société démocratique, cette énorme puissance donnée aux fonctionnaires de l'Etat pourrait être la source.
Aussi le parti qui soutient le système de
Henry George ne comprend-il pas à beaucoup près lunanimité des collectivistes agraires'. Un grand nombre d'entre eux s'en détournent. Ils le considèrent comme une simple extension de l'impôt unique des physiocrates français que, fait singulier, H. George ne cite que tardivement dans son ouvrage comme ses devanciers^, qu'il déclare n'avoir pas lus lorsqu'il a imaginé son système, et qu'il n'a, dit-il, connus, depuis, que de seconde main. Beaucoup s'appuient sur la portion critique de l'ouvrage du célèbre écrivain pour attaquer l'ordre social actuel, mais répudient volontiers ses conclusions comme incomplètes et insuffisantes. Elles le sont notamment en ce qui concerne une des catégories de propriété qui semblent au premier abord le mieux légitimer les accusations d'accaparement qu'on lance contre les possesseurs du sol ; à savoir la propriété urbaine, celle à laquelle s'adressent les plus brillants déve-
i. Même en Amérique les socialistes proprement dits se sont séparés de lui et il y a entre les fractions opposées du parti hostilité ouverte. Voir Gionlund : Insuffisance de la doctrine de Henry George, et Revue socialiste, 1 888, possi'm.
2. Est-il utile de rappeler que si les physiocrates aboutissaient à des conclusions ayant quelque analogie avec celles du réformateur américain, notamment à l'impôt unique, c'était en partant de motifs très ditférents, et qu'ils défendaient la propriété terrienne avec autant d'ardeur que Henry George en déploie à l'attaquer? (V, Schelie, Dm Pont de Nemours et V Ecole physiocratique, p. 71.)
loppements de l'auteur de Progi^ès et Pauvreté : il est bien évident que le système de l'impôt terrien, après avoir ruiné les propriétaires actuels, ne modifierait guère, s'il était appliqué équitablement, les conditions des immeubles bâtis ; car ceux-ci étant incontestablement des améliorations dues aux sacrifices faits par le possesseur du sol, ne devraient pas être frappés par l'impôt : et cependant ne profitent-ils pas comme le sol lui-même et souvent plus que le sol, de la plus-value due à l'accroissement de la cité où ils sont situés, de cet unearned incrément qui est la pierre d'assise du raisonnement des nouveaux réformateurs? Gomment reprendre au profit de la communauté cette augmentation de valeur qui n'est pas plus légitime pour les maisons bâties que pour les terrains*? Rachat par l'Etat, rachat par les municipalités, expropriation au profit des locataires après un certain nombre d'années de bail, on a proposé les systèmes les plus divers : à l'application tous viennent se heurter à des difficultés insurmontables. Pour éviter un inconvénient qui est le renchérissement du sol des villes entre un petit nombre de mains, on est amené à des com-
1. V. Leroy-Beaulieu, Répartition des richesses, chapitre sur la propriété foncière urbaine p. 179; etRussel Wallace, Land Nationalisation, le chap. sur The Nationalisation of house property.
binaisons bien plus fâcheuses, soit pour les finances publiques, soit pour la probité de l'administration municipale ou gouvernementale. En tous cas, un des principaux périls de toute appropriation étendue des immeubles urbains entre les mains des communes ou de l'Etat, sera toujours de supprimer ou d'abaisser le seul rempart qui puisse s'opposer à la trop grande agglomération des populations dans les villes. Mettez la propriété urbaine à la disposition de nos assemblées démocratiques : elles seront fatalement amenées à flatter l'intérêt populaire en baissant le prix des loyers par des taxes levées sur les riches : toutes les mesures seront prises par voie directe ou indirecte pour plaire au plus grand nombre des habitants électeurs, et le résultat sera d'attirer dans les villes un nouveau contingent d'émigrants des campagnes. De là un redoutable cercle vicieux dans lequel nous tournons déjà et qu'il est inutile d'aggraver. La démocratie est fatalement poussée à entier les agglomérations urbaines et à mesure que celles-ci grossissent, il est plus difficile de satisfaire les citoyens qui les constituent, ce qui ne veut pas dire qu'on renonce à s'y évertuer. Quel moyen de contenir ces amas de populations, déjà énormes, dans des limites raisonnables, sinon le rationnement par la liberté? Supposez le logement, les subsistances, le coût delà vie en général
150 LE SUCIALISME.
abaissés par mesures dictatoriales au même prix dans les grandes cités qu'à la campagne : qui retiendra les populations agricoles de se précipiter à grands flots dans les villes, pleines pour elles de séductions de tous genres, où elles trouvent déjà gratuitement des soins hospitaliers, des écoles, des plaisirs ouverts à tous? Et si les campagnes se dépeuplent, qui fera vivre le pays?
AUTRES SYSTÈMES DE PROPRIÉTÉ COLLECTIVE. — DIFFÉ- RENTS MODES d'affermage. — OBJECTIONS.
Pour en revenir à la propriété en général, il n'existe en dehors de la confiscation proprement dite dont l'impôt unique poussé à ses dernières conséquences est presque l'équivalent^, que deux moyens de faire rentrer le domaine foncier dans la collectivité : c'est la suppression ou la limitation des héritages, ou bien le rachat des terres par l'État. Chacun de ces procédés a trouvé des défenseurs qui ont été plus ou moins hardis dans leurs projets de réformes, mais qui, en général sont peu précis sur les questions d'application
1. Il n'est pas inutile de rappeler que H. George avait été précédé dans l'invention de l'impôt unique parProudhon, qui avait écrit : « L"impôt sur le revenu foncier doit croître avec les besoins de l'État, dût la rente foncière, par cet accroissement, disparaître entièrement pour le propriétaire. {Théorie de l'impôt, p. 292.)
COLLECTIVISME AGRAIRE. loi
et de détail. L'école de Colins, reprenant les idées des saints-simoniens touchant la suppression de l'héritage, compte principalement sur l'efficacité de ce dernier moyen : elle réclame des modifications importantes des lois successorales, telles que l'abolition de l'hérédité en ligne collatérale et des impôts élevés sur les successions : elle ne va pas cependant jusqu'à interdire les testaments ou les dons entre vifs de sorte qu'il ne semble pas que par l'application de ce procédé beaucoup de terres doivent échapper à l'appropriation individuelle. Il est difficile, en admettant la mise en pratique de ce genre de mesures, de sortir de ce dilemme : ou elles seraient inefficaces parce qu'on les éluderait; ou si l'Etat parvenait à empêcher la transmission par donation ou par testament, les individus négligeraient leurs terres, et, privés de perspectives d'avenir, consacreraient leurs revenus à des jouissances personnelles stériles, au détriment de la production et, par suite, de l'aisance générale*.
1. C'est cependant un système de ce genre que viennent de proposer au Parlement M. Barodet et plusieurs de ses collègues parmi lesquels M. C. Pelletan, M. Dreyfus et d'autres membres delà gauche radicale. Ils demandent la suppression de l'hérédité en ligne collatérale et l'attribution à l'État de toute succession ne comportant pas d'héritiers directs ou de légataires ; la cession, à des conditions de payement par annuités accessibles aux plus pauvres
Le rachat direct des domaines soulève bien d'autres difficultés, et au fond nous ne croyons pas qu'il ait jamais été présenté sur cette matière un plan à la fois équitable et pratique ; et la raison est bien simple : c'est que le rachat fait dans des conditions telles que l'intérêt du propriétaire actuel ni celui de l'Etat ne soient lésés, est impraticable. En effet, comme l'a indiqué avec beaucoup de netteté l'économiste anglais Fawcett*, le bénéfice ne pourrait exister pour l'Etat, — en supposant qu'il paye les terres à leur valeur — que s'il empruntait la somme destinée aux indemnités à un taux d'intérêt inférieur à celle qui est la base habituelle de la capitalisation de la valeur des terres. Or, actuellement, les terres ne rapportent guère plus de 2 4/2 ou 2 3/4 p. 100, tous
familles de cultivateurs et d'ouvriers, des immeubles provenant de ces successions et de la plupart des biens nationaux et communaux ; l'obligation imposée aux acquéreurs ou légataires indirects de les occuper, de les cultiver et exploiter eux-mêmes, e't de n'avoir, désormais, la faculté de les aliéner qu'à la même condition : de telle sorte que ces immeubles ne puissent jamais plus redevenir l'objet d'une rente perpétuelle au profit de l'oisiveté ; la même obligation imposée aux parents pour l'béritage à eux transmis par testament ou donalion.il est inutile d'insister sur les difficultés que soulèverait l'application de <:e système, qui, d'ailleurs, proposé déjà à la législature précédente, n'a pas été discuté.