Manuel d'économie politique
frais déduits, du prix d'achat, et les Étals ne peuvent pas emprunter au-dessous de 3 1/2 ou 4 p. 100. Ajoutez à cette cause de perte pour l'Etat les exagérations des estimations des jurys d'expropriation et calculez à q^els périls financiers seraient exposes les gouvernements qui voudraient faire en grand une opération de ce genre.
La plus-value constante et continue du domaine foncier sur laquelle reposent, en définitive, tous les plans de rachat conçus par les réformateurs des diverses écoles, existe dans l'imagination ou dans les théories des socialistes, mais, dans la pratique, bien souvent elle s'évanouit, ou même — comme nous avons vu le fait se produire sous nos yeux dans le courant des dernières années, elle se transforme en moins-value'. Les
i. Aux États-Unis même où H. George dénonce la hausse constante de la rente, depuis plusieurs années la crise sur les propriétés rurales existe, notamment dans la Nouvelle- Angleterre. Voir The Quaterhj Journal of Economies, octobre 1889: The dépréciation of farmimj Land, et dans l'Économiste français du 2 iiovend>re 1889, p. o39, la description des fermes abandonnées dans les États de Vermont et du New-Hiimpsliire : une ferme de deux cents acres louée autrefois 800 dollars est délaissée : une autre de deux cents acres peut être achetée pour 100 dollars, avec les bâtiments et un sol de bonne qualité. On trouve des millions d'acres de terre de culture à 1 ou 2 dollars l'acre, et cela, dit l'auteur de l'article, « dans un pays sillonné de routes et de chemins de fer, à quelques heures
« conjonctures sociales », qui font en partie la valeur de la terre, se modifient fréquemment; la population se déplace, les subsistances sont apportées de loin par des voies de communication perfectionnées et font concurrence aux productions locales, de nouvelles méthodes industrielles rendent désavantageuse la culture de certains produits ; des fléaux imprévus et redoutables comme le phylloxéra suppriment pour des années le revenu du sol : le domaine rural lié par son immobilité, chargé de tous les frais qui y sont incorporés, grevé des dépenses d'entretien qui ne peuvent être supprimées sans compromettre la valeur même du fonds, subit toutes ces causes de moinsvalue, tandis que le possesseur d'une fortune mobilière émigré avec ses biens et fuit la chance contraire. Le propriétaire individuel du sol s'ingénie à traverser ces mauvaises années; il lutte avec une constance et une énergie souvent admirables contre l'amoindrissement de richesse du domaine qu'il a, après ses ancêtres, arrosé de ses sueurs : et cependant que de misères accumulées
de l'Océan et de grands centres comme Boston et New- Yorlc ».
La crise s'étend actuellement aux Étals de l'Ouest euxmêmes où le margin of profits se restreint constammenl. (Voir l'Économiste français du 5 avril 1890, et Revue des Deux Mondes, !«' juillet 1890, l'article sur la Ci'ise agricole aux États-Unis.)
dans certaines régions de la vieille Europe, que de fermes abandonnées, que de biens ruraux vendus à vil prix! Comment se comporterait un Etat chargé de terres arables, ne trouvant plus à les affermer, ou en face de fermiers ne payant pas les annuités? Quels embarras financiers et politiques inextricables! Quelles cruelles déceptions attendraient les collectivités qui voudraient même simplement racheter la plus-value de la rente du sol, comme le proposait Stuart Mill! Quelle déplorable opération celui-ci n'aurait-il pas fait faire à sa patrie, si, il y a dix ou quinze ans, on avait suivi ses conseils et accordé aux propriétaires des indemnités calculées sur le prix des fermages d'alors*? Et si une tentative du même genre avait réussi en France, quelle ruine pour nos finances !
Que les terres, devenues par l'un des moyens proposés la propriété de l'Etat ou des communes, soient louées à des fermiers individuels, suivant les uns, ou à des groupes coopératifs, suivant les autres, par des baux plus ou moins longs, — car les faire exploiter directement par l'État est une idée qui n'a presque plus de défenseurs aujourd'hui, — on aperçoit aisément les inconvénients que présente chacune de ces solutions se ralta-
\. ïhorold Rogers, The économie interprétation of histury, p. 31.
chant à ce qu'on appelé la socialisation de la terre*, inconvénients égaux ou supérieurs à ceux des modes d'affermage actuel; mais il est plus difficile de voir en quoi les injustices présentes résultant du droit de propriété seraient atténuées par les mesures qu'on propose. De ce que certains groupes de population seraient favorisés au point de vue de la location des terres, il n'en ressort pas que les groupes ou les individus qui ne les auraient pas obtenues seraient mieux partagés qu'aujourd'hui. Si on mettait l'affermage du sol aux enchères (et il serait difficile de procéder autrement), comment empêcher les possesseurs actuels ou des capitalistes individuels d'en reprendre possession, et quel serait l'avantage pour les non-propriétaires^? Par contre, quel que
\. B. Malon, SodaKsme intégral, p 320.
2. Uécole de Colins voit si bien ces inconvénients qu'elle considère comme un corollaire nécessaire de la réforme agraire une réforme sociale consistant à doter aux frais de l'État chaque citoyen majeur de façon àlui permettre d'enchérir en concurrence avec les possesseurs de capitaux, et d'acquérir l'outillage et le fonds d'exploitation nécessaire. On voit oîi cela entraîne. V. Compte rendu du Congrès pour la Réforme agraire, discours de M. A. de Potter : « L'appropriation collective réelle du sol n'existe que s'il est mis également à la disposition de tous et si en même temps la rente est dépensée en faveur de tous... Pour cela il faut : 1° Que la société se charge de développer avec un soin égal, l'intelligence de tous les enfants, autant qae les apti-
soit le système de location, rinconvénient au point de vue de l'amélioration du fonds est trop clair. Le locataire du sol n'étant plus assuré de la perpétuité, et sachant que la plus-value profitera à d'autres qu'à lui-même, n'aura plus intérêt comme le propriétaire actuel à ménager son domaine en vue de l'avenir et à le gérer en bon père de famille. De là une diminution certaine de la richesse du patrimoine collectif, et cela à brève échéance. Le seul remède serait ladoption de baux de très longue durée, de soixante, quatrevingts, ou quatre-vingt-dix-neuf ans : mais alors on retombe dans les soi-disant injustices de l'état actuel, et rien n'est changé au point de vue social, tandis qu'au point de vue économique la perspective de la dépossession même lointaine
tudes de chacun le rendent possible; 2° Qu'elle loue les fractions du sol avec le mobilier indispensable à leur bonne exploitation; 3° Qu'elle donne à chaiiue travailleur, lors de son entrée dans la société des majeurs, une dot sociale; 4° Qu'elle prête un capital à ceux qui aurait perdu leur dot; 5° Enfin que les baux soient personnels et (jue les sous-locations soient interdites. En dehors de l'observation de ces dilTérenls points, le sol serait mis à la disposition des riches exclusivement. Eux seuls seraient nécessairement acceptés comme locataires du sol, car ils seraient en état d'offrir une rente plus avantageuse à la société. Ils sous-loueraient ensuite à des travailleurs prolétaires obligés de passer par des conditions qui leur seraient imposées. » V. Compte rendu (dans la Revue socialiste).
paralyse, surtout à l'approche des périodes de renouvellement de la location, l'activité de l'esprit d'entreprise du cultivateur, ou le pousse à extraire du sol sans ménagement pour l'avenir et sans contrôle effectif, tout ce qu'il peut produire, quitte à ruiner le fonds.
Les réformateurs, il faut bien le dire, ne triomphent de toutes ces objections, et on pourrait les multiplier à l'infmi, qu'en restant en général dans le vague lorsqu'il s'agit de formuler des conclusions pratiques*. Plus ou moins pressés
1. Un Congrès pour la réforme agraire, qui a été réunj à Paris Tannée de l'exposition du Centenaire, et qui avait commencé par acclamer H. George s'est trouvé très divisé ({uand il a fallu passer au vote de propositions précises (Voir le compte rendu officiel dans la Revue socialiste et la rectiOcation de M. de Potier, Rev., La Philosophie de Vavenir, octobre 1889). M, Flurscheim (de Baden-Baden) qui a été un des instigateurs du Congrès et qui n'a pas réussi à faire adopter par lui des formules de propriété collective cependant bien vagues, a fondé en Allemagne une associalion et une revue d'ailleurs peu suivies : Deutsch-Land,qui ont pour but de propager la réforme delà propriété foncièi e. D'après le programme qui est présenté sous forme de projet de loi, les propriétaires actuels seraient indemnisés en rai: son de la valeur des améliorations calculées d'après le fermage capitalisé. Le sol, tel qu'il a été constitué par la nature, deviendrait propriété inaliénable de l'Etal. La renie foncière (qui reviendrait à l'Élat) serait fixée d'après le fermage payé pour le fonds nu. Elle serait revisée de temps à aulre et constituerait pour l'Etat un privilège de premier rang sur la valeur des améliorations... » On voit que tout
dans leurs tentatives, plus ou moins nets dans leurs plans d'exécution, plus ou moins violents
cela n'est pas très aisé à faire fonctionner équilablenienl ni près de se réaliser. En France, la single-taxe de H. George n'a guère suscilé jusqu'ici que le projet d' « impôt métrique » de M. Toubeaii, impôt unique sur la superficie du sol, évalué d'après la densité de la populalion, et le projet d' « impôt cubique » de M. Daumas qui, ni l'un ni l'autre, n'ont été sérieusement discutés. Il s'est fondé, sous la présidence de M. Colfavru, une Ligue agraire pourvue dune revue : la Terre aux paysans, qui, ni l'une ni l'autre, et personne n'en sera surpris, étant donné l'étal général des esprits sur ce sujet, n'ont guère fait parler d'elles. Une fraction importante du parti catholique, chez nous aussi bien qu'en Autriche, a, à plusieurs reprises, émis des idées hardies sur la propriété, en s'inspirant du fameux passage de saint Thomas d'Aquin que « toute propriété terrestre appartient à Dieu seul et que personne n'a sur ce qu'il possède même légitimement un droit sans restriction {a) )>. Mais il n'en est pas résulté un système foncier proprement dit, ni même une agitation sérieuse dans l'opinion.
En Angleterre, où les lois de primogéniture etlaciise de l'Irlande maintiennent à la question de la terre un caractère particulièrement aigu, le célèbre naturaliste M. Russel W'allace, l'auteur d'un livre très répandu : Land 7iatlonalisution, préside une Land restauration League qui poursuit un but analogue à celui de l'association allemande citée p'iis haut. La propriété du sol doit revenir exclusivement à l'Etat, les améliorations restant la possession de ceux qui les ont faites : et pour cela M. W'allace demande qu'on procède à une évaluation du sol cultivable dans tout le royaume, c'est-à-dire à une évaluation du revenu annuel
(a) V. la revue VAssociation catholique, passim.
dans leurs objurgations, ils n'ont pas de peine à signaler certains inconvénients ou certains abus
de toutes les terres, revenu dans lequel on distinguera soigneusement ce qui doit rester au propriétaire comme résultat de ses améliorations et ce qui doit revenir à l'État comme représentant la plus value de la terre, due, soit à des causes extra-individuelles, soit au travail des anciens possesseurs. Cette portion du revenu sera acquise à l'État moyennant indemnité payée au propriétaire sous forme d'annuités égales au revenu antérieurement touché par ici : mais ces annuités ne seront payées que pendant une période dont la durée, dit l'auteur, « n'est qu'une question de détail », étant bien établi qu'elle sera limitée soit à un certain nombre de générations soit à un nombre fixe d'années. La solution que préfère l'auteur est que l'annuité devra être payée en viager au propriétaire ou à ses descendants vivant au moment où la loi de réforme serait votée, ou qui naîtraient avant la mort dudit propriétaire. Au delà, le droit serait périmé. M. Wallace soutient un système analogue mais encore plus vague et à l'état seulement de « suggestion » pour la propriété bâtie. Une évaluation de ce qui provient du sol et de ce qui provient des constructions permettrait à l'Etat de toucher intégralement tout ce qui ne résulterait pas de ces dernières et permettrait en même temps aux locataires de devenir possesseurs de leur habitation moyennant des annuités.
La Fabian Society, qui, comme son nom l'indique, est une association de socialistes temporisateurs qui prétendent être relativement modérés, au moins dans leurs réclamations immédiates, et qui font actuellement une propagande active servie par des orateurs et des écrivains de talent, a récemment publié un programme de nationalisation du sol dont voici les articles principaux ;
1° Tous les droits publics existant sur la terre et le revenu
COLLECTIVISME AGRAIRE. 16j
du système actuel de propriété individuelle : il s'en reucontre dans toutes les institutions humaines. Les lois sur les successions ou sur l'expropriation qui restreignent dans une certaine
y afférent sont soigneusement maintenus sans possibilité d'aliénation, par exemple :
Le conseil régional de Londres ou les autres corps publics ne devront vendre aucune des terres dont ils ont l'administration : il en sera de même pour les terres de l'assislance publique, les domaines de la couronne, les terres grevées d'une dîme ecclésiastique, les communaux, etc.
Toute mesure sera prohibée tendant, soiL à la constitution de la propriété pour les paysans, soit à la franchise des baux en Irlande comme dans la Grande-Bretagne.
2° Toutes les réformes financières et tendant à l'imposition de la valeur de la terre seront fortement appuyées, et de ce nombre sont :
La suppression ou la diminution des droits de douane et des contributions indirectes, — l'imposition du fonds et du fermage de la terre, — l'imposition des terres non cultivées y compris les parcs et les squares fermés au public, et les maisons inoccupées, — l'impôt progressif sur le revenu et sur les droits de succession, — la revision du cadastre, — un impôt spécial sur l'unearned incrément de la valeur des propriétés.
3° Les droits privés actuels des propriétaires fonciers seront graduellement modifiés dans l'intérêt public :
En obligeant les propriétaires de terrains non employés à les cultiver ou à les vendre, — en limitant les heures de travail dans les mines, les chemins de fer, les tramways et partout oùce sera possible, — en limitant les prix de transport par les chemins de fer, — en donnant au public l'accès des rivières, lacs et autres eaux naturelles et même des rives de fleuves ou des plages et autres terrains où
mesure, au nom de l'utilité sociale, la pleine liberté des possesseurs du sol, ont déjà, dans la plupart des pays, atténué ces inconvénients. Ces correctifs du droit de propriété s'implanteront vraisemblablement, plus ou moins modifiés, dans les contrées où ils n'ont pas encore prévalu. De
aucun dommage ne peut être produit par la « contravention ».
En réservant au public tout accroissement non produit par le travail, de la valeur de la terre ;
Par la réforme du système d'expropriation pour cause d'utilité publique, expropriation pouvant être réalisée de plein droit sans indemnité pour cause de négligence ou mauvais usage de la part du propriétaire.
4° Les pouvoirs publics prendront graduellement possession de tous les services publics importants par :
La municipalisation des services des eaux, gaz, tramways, etc. ;
Le payement et l'entretien par le public de toutes les écoles, bibliothèques, etc.;
La fourniture et l'entretien par le public des logements ouvriers, cottages, lots de terre, etc. ;
L'administration publique des chemins de fer et canaux ;
La nationalisation des mines appartenant à la couronne ;
L'acquisition de terres par les pouvoirs publics toutes les fois que cela est possible.
« Les impatients trouveront ce programme trop modéré, dit le traducteur de ce factum dans la Revue socialiste (septembre 1890), les conservateurs le tiendront pour spoliateur. » Nous ne pouvons pas trouver que ces derniers auraient tort. On voit vers quel socialisme d'État complet les soi-disant temporisateurs de la « Fabian Society » tendent délibérément. S'ils ont une tactique de modération, ils ne cachent guère leur but qui est nettement collectiviste .
même, les droits coûteux, ou les obstacles légaux qui s'opposent à la libre transmission des terres et qui, dans notre pays, ont des effets pernicieux, seront utilement abaissés; les tarifs de douane élevés, qui favorisent injustement certains propriétaires au détriment des consommateurs et augmentent artificiellement la rente, ne seront pas éternels, et avec eux tomberont beaucoup des objections qui sont faites à l'appropriation du domaine foncier. D'autres tentatives plus hardiespourront être réalisées. L'humanité n'est pas au bout de ses expériences et la voie des réformes reste ouverte : mais ce n'est pas au nom d'un principe général de collectivisme ou de communauté, que ces réformes partielles seront faites si elles doivent réussir. En supposant que dans certains pays nouveaux, où le domaine public possède des terres considérables, l'Etat ou les communautés provinciales ou municipales veuillent essayer de conserver la propriété du sol en affermant à long bail leurs terres au lieu de les aliéner définitivement parfois à des prix dérisoires, ou bien puissent se réserver sur leur revenu une taxe, progressive avec le revenu lui-même, ce pourrait être une expérience digne d'être suivie avec un impartial intérêt'. En
i. Voir par exemple le programme de la Land teintre reform league of Victoria, citée par M. Laveleye, op. cit.,
admettant qu'elle fût couronnée de succès dans des condition spéciales, il ne faudrait pas en conclure à la condamnation de notre système plusieurs fois séculaire de propriété. Celle-ci repose sur deux sentiments profondément ancrés dans l'humanité actuelle et qui sont quant à présent les fondements les plus assurés de notre organisation sociale, le secret ressort de notre
page 360. Le résultat, d'après un écrivain de l'école libérale aurait d'ailleurs été jusqu'ici des plus fâcheux. Le domaine de rÉtat réservé pour le bail empiiythéotique (lease hold System) serait devenu un vaste refuge pour les lapins, coûtant annuellement des millions de livres sterling pour clôtures, etc., tandis que la raréfaction des terres vendables aurait amené une hausse artificielle des prix du sol. V. dans le volume récent A plea for Liberty, l'article State socialism in the Antipodes par Ch. Fairlield ; il s'agit surtout de rÉtat de Victoria.
« Le stimulant qui résulte du sentiment de la propriété individuelle, dit l'économiste Fawcett {State socialism and Ihe nationalisation of the land, publications du Cobden-Club) ne serait pas affaibli, nous le croyons, si dans un pays comme l'Australie, le gouvernement, au lieu d'aliéner complètement ses droits sur le sol, conservait quelque portion de son droit de propriété sous la forme d'une taxe qui, au lieu d'être, comme le fait s'est produit chez nous, transformée en un impôt fixe, serait égale à une faible fraction du rendement annuel de la terre; le revenu qui serait ainsi touché par l'Etat àmesure que progressent la population et la richesse de la nation, deviendrait une importante ressource nationale, qui éviterait l'établissement de nombreuses autres taxes. »
activité laborieuse et quil serait souverainement imprudent Je paralyser ou d affaiblir : le désir du gain, de la jouissance individuelle des fruits du travail, la recherche de l'indépendance personnelle et de la perpétuité relative, pour soi-même ou les siens, dans la possession du sol.
Programmes collectivistes. — Le parti socialdémocrate.
Les différentes écoles ou partis socialistes se sont jetés sur les arguments d'apparence scientifique que leur fournissaient les écrivains dont nous venons de résumer brièvement les idées, sans vérifier si la logique de ces raisonnements était bien rigoureuse, ni si les faits ne contredisaient pas leurs conclusions pour peu qu'on les envisageât d'un œil impartial ; mais l'impartialité n'est pas la règle habituelle de ceux qu'un cœur passionné, une intelligence mal équilibrée, des ambitions malsaines ou des souffrances trop profondes aigrissent contre l'ordre social. Plutôt que de rechercher des lacunes dans la dialectique des réformateurs, le parti a préféré se saisir et se servir telles quelles des armes perfectionnées qui venaient de lui être livrées, et qui possédaient des qualités offensives incontestables.
Il n'a tenu compte ni du désaccord que présente le progrès relatif non contestable de la condition actuelle des classes ouvrières avec cette thèse favorite des collectivistes que le régime capitalistique tend constamment et fatalement à accroître la misère des ims en amplifiant démesurément la richesse des autres; ni des progrès économiques qui ont atténué sinon annulé les prévisions deMalthus et de Ricardo, et transformé profondément la théorie du salaire telle qu'elle a été formulée par une fraction de l'école classique*.
L'influence du bien-être même relatif sur la natalité, l'extension de la partie cultivée du globe, et par suite du champ où doit s'appliquer l'activité productive à la fois du capital et du travail, la facilité des transports et des déplacements humains, les progrès de la culture scientifique, la liberté de coalition donnée aux ouvriers qui leur permet d'opposer aux exigences des entrepreneurs le refus concerté des bras, l'ensemble des droits politiques et sociaux qui ont été acquis
1. Sur les défectuosités de cette théorie, V, Leroy-Beaulieu, Répartition des richesses; Walker, The Wages question; Beauregard, Essai sur la théorie du salaire: Chevallier, les Salaires au xix" siècle; Villey, la Question des salaires; et notre élude, Revue des Deux Mondes, i" octobre 1888 : la Théorie du salaire.
depuis la Révolution aux classes populaires, bien d'autres circonstances encore qui ont singulièrement modifié les rapports des patrons et des travailleurs depuis Turgot ou Adam Smith, tout cela a été laissé de côté par les ennemis systématiques de l'organisation économique, à laquelle
— malgré bien des plaies encore saignantes et qu'un optimisme peu justifié pourrait seul nier
— notre monde actuel doit son accroissement de civilisation et ses merveilles industrielles. Ils n'ont vu que les plaies et ont nié le progrès déjà accompli.
Dans ces conditions, les conséquences des conclusions collectivistes de la nouvelle doctrine, se sont développées sous une double forme : il en est résulté une action politique à visées révolutionnaires qui s'est intitulée elle-même en Allemagne sociale-démocrate, et une tentative d'école en vue d'une transformation sociale à venir. L'action politique, que nous ne ferons que rappeler brièvement ici, s'est traduite tout d'abord par la fondation de la célèbre « Société internationale des travailleurs » (1866), qui fut le premier grand effort du siècle pour lier un concert entre les ouvriers des deux continents, sans tenir compte des différences de nationalité, et poser la question sociale au-dessus des questions de frontières, devançant ainsi l'avenir dans la conception d'une
organisation paciliquo, européenne ou même cosmopolite. Créée pour établir un lien entre les diverses sociétés ouvrières et s'occuper spécialement de questions professionnelles, l'Internationale, on le sait, a, sous l'influence prédominante de l'auteur du Capital, rapidement dévié de ce but, et après une assez longue lutte entre le parti mutuelliste, se posant comme représentant des idées de Proudhon, et les nouveaux collectivistes, elle adopta, au congrès de Bruxelles (1868), un programme ayant pour objet de « supprimer le salariat, cette forme nouvelle de l'esclavage, en attribuant tous les instruments de travail à la collectivité ». Le premier résultat de « l'évolution », continuait le manifeste, « devra consister dans l'entrée du sol à la propriété collective ». La propriété industrielle suivra ensuite le même sort. Des associations ouvrières devront recueillir la succession des propriétaires individuels'. Les événements de 1870 et le mouvement insurrectionnel de la Commune, en 1871, auquel, dans un manifeste célèbre, le parti socialiste allemand se rallia, interrompirent la propagande théorique
1. C'est surtout aux Belges, disciples de Colins, et notamment à César de Paepe, que doit être attribuée l'adoption de cette partie du programme collectiviste. V. Testul, Histoire de l'Internationale ; Fribourg, l'Association internationale des travailleurs ; Dawson, German socialism.
de l'Internationale. Déjà d'ailleurs, depuis plusieurs années, l'influence anarchique du Russe Bakounine avait tendu à arracher l'association aux discussions de doctrines pour la consacrer à une œuvre purement révolutionnaire*. Ce n'est pas ici le lieu de suivre les nouvelles directions que prit la société dans cette voie, ni d'exposer les dissentiments intestins, non plus que les poursuites légales auxquelles elle succomba. Au point de vue des théories socialistes ou collectivistes, le seul qui nous occupe en ce moment, sa tâche a été reprise et continuée par de nombreux organes corporatifs, en Allemagne, en France, en Belgique^ et même en Amérique et en Angleterre. Le socialisme allemand a, comme il était naturel, été un des premiers, tout en revendiquant avant tout des réformes politiques de caractère démocratique, à s'appuyer, dans son rapide et saisissant développement, sur les conclusions collectivistes de Lassalle et de Marx. Au congrès de Gotha (1875) où se scella l'union des deux puis-
1. « Ce qui s'impose tout d'abord, a écrit l'anarchiste russe, c'est la pandestructioii. Il faut détruire toutes les institutions actuelles : Etat, Église, formes juridiques, banques, armée et police, qui ne sont que les forteresses du privilège contre le prolétariat. Un moyen particulièrement efficace est de brûler tous les papiers, pour supprimer la famille et la propriété jusque dans les éléments juridiques de leur existence. »>
santés associations fondées, l'une par Lassalle, l'autre par Bebel et Liebknecht et qui restèrent longtemps rivales, le programme suivant qui, depuis, sauf des modifications de mots, a passé dans les délibérations de tant de congrès ouvriers, fut voté à une grande majorité :
« Le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation. Comme le travail général productif n'est rendu possible que par la société, le produit total du travail appartient à la société, c'est-à-dire à tous ses membres, au même droit, et à chacun suivant ses besoins raisonnables, tous étant tenus de travailler.
'( Dans la société actuelle, les instruments de travail sont le monopole de la classe capitaliste : la dépendance qui en résulte pour la classe ouvrière est la source de la misère et de la servitude sous toutes ses formes.
« L'émancipation du travail exige que les instruments du travail deviennent la propriété collective de la société, avec réglementation par la société de tous les travaux, emploi pour l'utilité commune et juste répartition des produits du travail.
« L'émancipation du travail doit être l'œuvre de la classe ouvrière, vis-à-vis de laquelle les autres classes ne sont que des masses réactionnaires. »
Partant de ces principes, a le parti ouvrier socialiste allemand se propose pour but d'arriver, par tous les moyens légaux (le mot légal a été rayé du programme en 1880), à fonder l'Etat libre de la société socialiste, à anéantir la loi d'airain du salaire, en supprimant le salariat, à mettre fin à l'exploitation sous toutes ses formes et à abolir toutes les inégalités politiques et sociales : il reconnaît d'ailleurs le caractère international de la question du travail, et s'appliquera à faire de la fraternité des hommes une réalité ».
Comme réformes politiques, le parti socialiste ouvrier réclamait immédiatement le suffrage universel direct, — la législation directe par le peuple — notamment le pouvoir de décider la guerre, — l'armement universel au lieu des armées permanentes, — la suppression de toute loi ou mesure contraire à la liberté de la presse, des réunions, des coalitions, etc., — l'enseignement par l'État, intégral et universel, — une journée de travail normale. — suppression du travail des enfants, des détenus, etc., — contrôle par l'État des ateliers et fabriques, etc.
Tout en étant fort net dans ses tendances politiques et sociales, le programme initial du parti l'est, on le voit, fort peu dans ses formules économiques pratiques. Les innombrables déclarations de principe collectivistes qui sont sorties
soit de la presse, soit des votes des congrès ouvriers, n'ont guère eu plus de netteté au point de vu du détail de la réorganisation sociale réclamée par les représentants de la classe laborieuse ; la littérature collectiviste a été longtemps une série de redites; la partie critique, celle qui consistait en attaque virulentes cofitre l'état de choses actuel, contre la répartition des influences ou des richesses sociales, a fourni des dév-eloppements faciles aux écrivains et aux orateurs ; la partie organique, la description des institutions économiques qui devaient, en sappuyant sur la formule « à chacun suivant ses œuvres et le reste à la collectivité », remplacer le capitalisme maudit, a été, comme dans les ouvrages mêmes de Lassalle et de Marx, laissée dans l'ombre ou au moins dans le vague. Les chefs du parti ont senti le danger, au point de vue de la propagande, de tracer avec exactitude les détails d'un édifice dont les diverses parties pouvaient difficilement s'agencer sans aboutir à des impossibilités ou à des monstruosités, et ils ont mieux aimé rester dans les formules générales mal définies, ou les simples déclamations révolutionnaires, ou bien se confiner dans l'organisation des grèves et des associations de résistance purement industrielles, que de fournir des sujets de scission à un parti uni dans ses protestations contre le capitale.
lisme, mais facile à se diviser contre lui-même. De cette façon les partis socialistes, tout en restant en principe fidèles au programme initial des fondateurs, n'ont guère eu dans la pratique à en appliquer les conclusions. Le socialisme allemand, qui en était le premier dépositaire, a continué surtout la propagande démocratique et a trouvé là la source principale de sa popularité et de ses succès rapides. La persécution à laquelle il a été soumis par le prince de Bismarck, — qui avait d'abord semblé vouloir s'appuyer sur quelques-uns de ses chefs, — après les attentats de Hœdelet de Nobiling contre Guillaume I" (1878), a duré jusqu'en 1890 : les mesures sévères prises contre lui pendant cette période (proscription des chefs, suppression des journaux, régime du petit étatde siège, etc.), ont contribué à le grandir dans l'imagination et la sympathie des électeurs. Dans ces conditions, on le sait, il est devenu en Allemagne un grand parti, visant des réformes politiques aussi bien et souvent encore plus que sociales, comptant 33 députés au Reichstag élus par 1 341 S87 voix, possédant de nombreux journaux et une organisation intérieure très forte, qui a été récemment consacrée par la grande majorité du parti au congrès de Halle K Pendant ce temps,
1. Au congrès de Bruxelles et à celui tout récent d'Erfurt les questions de personnes et les visées purement
par des mesures d'un caractère plus ou moins socialiste, le gouvernement allemand a essayé de dériver une partie du mouvement populaire vers l'intervention de l'Etat, et d'arracher ainsi les classes laborieuses à l'influence du parti socialiste. Une tentative dans ce sens a été la conférence de Berlin, destinée à jeter les bases d'une législation internationale du travail, et qui, provoquée par l'initiative de Guillaume II, a dû se contenter de formuler des vœux sans sanction pratique. Les lois d' « assurance obligatoire » ont également été le résultat de cet entraînement vers le socialisme d'Etat. Ces lois commencent seulement à être appliquées et sans satisfaire les classes ouvrières, soulèvent de redoutables difficultés d'exécution, tout en répandant beaucoup d'idées fausses dans les esprits.
Dans les autres pays, le parti socialiste proprement dit, tout en se développant, n'a pas fait
politiques ont paru l'emporter sur les questions de doctrine. A ce dernier congrès le parli des «jeunes » excommunié par les chefs de l'ancien état-major socialiste, a fait sécession. Dans ces assemblées la <( loi d'airain » base du socialisme doctrinal, a été délaissée par les chefs du parti comme une « arme rouiilée ». Dans une lettre de 1875, publiée récemment par Engels (V. Revue : Die neue Zeit, 1890, n° 18), Marx a traité avec beaucoup de dédain cette « invention » de Lassalle qui, suivant Marx, a pris à Gœlhe l'épilhète « d'airain » et à Mallhus sa théorie, dont il n'a fait que développer les conséquences.
depuis quelques années des progrès aussi rapides qu'en Allemagne : en France, en s'appuyant surtout sur l'antagonisme de classes et en se confondant souvent avec le radicalisme le plus avancé, il a réalisé d'importantes conquêtes dans les grandes villes et dans les centres ouvriers où il fomente des grèves : il a introduit d'assez nombreux représentants dans les conseils municipaux des cités populeuses, et à la Chambre même. Mais il s'affaiblit lui-même par de misérables querelles de personnes, émiettant sans cesse son armée et se divisant en nombreuses sectes et soussectes antagonistes, dont les dénominations changent à chaque instant, non sans agir cependant, par ses excitations incessantes, sur la masse électorale, et par conséquent sur le Parlement qui a voté ou qui prépare à son instigation des lois plus ou moins restrictives de la liberté industrielle, et empreintes de socialisme d'État. En Espagne, il a vite abouti au terrorisme agraire et industriel; en Italie, il est surtout un parti d'opposition politique ; en Angleterre, après de longues luttes, il a fmi sur bien des points par vaincre l'ancien esprit individualiste des Trades- Unions et du parti libéral en général, et il compte au Parlement des représentants ardents ; en Amérique, les Chevaliers du Travail et les autres organisations ouvrières ont été également en-
tamés par les 7narxistes^ dont Tinfluence va grandissant, grâce à l'émigration allemande. Tandis qu'ils se fortifiaient à l'intérieur de chaque pays, les partis socialistes des diverses contrées de l'Europe ci même d'Amérique, ont cherché à renouer leur union dans des congrès internationaux, qui ont été comme un écho de ceux qui avaient marqué sous le second empire les premiers succès de l'Association internationale. Les plus retentissants de ces congrès ont été celui de Paris en 1889, pendant l'exposition du centenaire, où on a vu MM. Bebel et Liebknecht, les chefs du socialisme allemand, donner la main aux chefs ou soi-disant chefs du parti socialiste français : celui de Halle, où, devant les délégués étrangers, l'état-major germanique a affirmé sa discipline et organisé pratiquement le parti, en reléguant au deuxième plan le programme théorique, de façon à répondre aux conditions nouvelles résultant de l'abandon des lois de compression. Récemment, le congrès des mineurs tenu à Paris, représentant plusieurs centaines de mille travailleurs, a agité la question de la grève générale pour obtenir la journée de huit heures dans les houillères : les difficultés d'une action internationale en matière de législation industrielle y ont été clairement entrevues et signalées par les délégués eux-mêmes, qui, au cours de leur discussion, ont dû recon-
naître l'importance du rôle que jouaient dans ces questions, le tempérament, les conditions climatériques, l'état social, industriel ou commercial, de chaque groupe de population. Ce sont ces mêmes causes qui empêcheront d'aboutir à un résultat pratique les manifestations internationales organisées depuis deux ans à chaque l^mai, par les états-majors socialistes, avec le but apparent de réclamer la journée légale universelle de huit heures, et qui, bien qu'ayant en général avorté, n'ont pas été sans jeter quelques troubles dans l'opinion publique émue de la facilité avec laquelle les masses ouvrières ont obéi, dans certaines régions, au mot d'ordre des comités directeurs.
Pour en revenir à la formule doctrinale qui est censée fournir un programme et comme un fond de principes à l'agitation concertée des partis socialistes, on peut observer depuis quelquos années qu'un certain nombre d'écrivains moins prudents ou plus désireux de clarté que leurs prédécesseurs immédiats, délaissant les déclamations vagues des journaux ou des congrès démagogiques, ont cherché, en traitant soit du collectivisme agraire, soit du collectivisme industriel, à serrer le sujet d'un peu plus près et à fournir sur l'organisation projetée par les réformateurs des indications moins confuses. Nous avons déjà
signalé les tentatives fuites par divers auteurs pour donner un corps à la théorie de la nationalisation du sol. La « mise en collectivité » des moyens de production industrielle a fourni matière à des essais de systématisation analogue. L'écrivain autrichien Schaefile, plutôt en vue d'éclaircir le sujet, que pour prêcher le collectivisme a, l'un des premiers, tracé, dans la Qurniessence du Socialisme \ un plan quelque peu détaillé de ce que pourrait être, si elle prenait forme, la nouvelle organisation productive et distributive du travail. Depuis, d'autres auteurs, et notamment des Anglo-Saxons, avec l'esprit positif qui les caractérise, ont cherché à mettre sur pied et à animer comme dans un tableau qui ressemblerait à une prochaine réalité, la société collectiviste qu'ils appellent de leurs vœux -. Ils ont rendu le service de condenser, sous une forme saisissable, des contours jusque-là très
1. Trad. en français par B. Malon (1880). Depuis, M. Scliaeffle a publié une réfutation du collectivisme : DU Aussichtlosigkeit der Socialdemocratie.
2. V. notamment Gronlund, The coopérative commori' wealth; Bellamy, Looking backward. — Ce dernier livre (un roman) a été tiré à plusieurs centaines de mille exemplaires, et vient d"ùlre traduit en français. — Bebel, Die Frau, chap. die Sozialisintnij der Gesellsckaft ; — Georyes Renard, Études sur la France contemporaine (a été publié d'abord dans la Revue soi Udiste).
flottants : les lacunes ou les impossibilités du système ressortent avec d'autant plus de netteté de l'image d'ensemble qu'ils en ont tracée.
Résumons en quelques lignes le tableau quïls ont cherché à présenter soit de la production, soit de la répartition collectiviste des richesses.
L'Etat est devenu seul propriétaire de tous les moyens de production ou par une expropriation générale, sur les détails de laquelle on n'insiste pas; ou bien par la suppression ou la limitation de l'héritage. « La question de compensation ne nous inquiète pas, dit Gronlund, en parlant de la confiscation.: les socialistes établissent que c'est à la société que nos ploutocrates sont redevables de leurs richesses, et que par conséquent la société a, à tout moment, le droit de les leur reprendre... Lisez l'histoire et vous verrez que les classes dirigeantes nous ont fourni de nombreux précédents ^ » Confiscation pure ou simple, ou rachat suivant une estimation plus moins arbitraire, on trouvera toujours moyen de reprendre aux individus ce qui doit revenir à l'être collectif. Le Belge Colins et son école, se rattachant aux idées du saint-simonisme, ont plus de confiance dans les mesures restrictives de l'héritage. Us en ont indiqué plusieurs dans le