L'économie politique ne s'occupe que des richesses
jour qu'il en est ainsi et que l'individu préfère d'autres jouissances, la réputation, riionneur, les satisfactions de la vanité même ou la gloire, par exemple, ou le simple engourdissement de la routine au gain et au bien-être. Si l'on sélève au-dessus de la doctrine de l'utile, ou si on l'interprète à la façon large d'un Stuart Mill. en y faisant entrer tout le groupe des satisfactions morales, il apparaît à une àme cultivée et développée dans un sens noble, toute sorte de mobiles très ditl'érents de la jouissance que procurent les acquisitions terrestres ; les aspirations religieuses, le besoin de dévouement à une ou plusieurs personnes aimées ou à une cause d'intérêt général, le sens esthétique même sont fjconds en incitations de ce genre qui rentrent malaisément dans l'analyse de l'économiste pur. De ce que ces mobiles sont plus rares que ceux de l'intérêt privé entendu au sens vulgaire, il ne faudrait pas en conclure qu ils ne puissent, à un moment donné et dans une certaine phase de civilisation, acquérir un haut degré d'intensité et même de généralité.
L'économiste avisé ne prétend nullement limiter le développement de la nature humaine dans ce sens, et il ne croit pas apporter une doctrine
appropriées et échangeables ». Baudriliart, Man. J'éc. poL, p. 29.
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supérieure à celle qui pousse au désintéressement en vue du bien commun des groupes sociaux ou de la société collective : mais il se confine volontairement dans un ordre de choses où, en l'absence même de ces mobiles, le simple jeu des intérêts, mù par le désir de la possession individuelle et contenu par la libre concurrence, engendre un état social en somme très supérieur à celui que pourrait produire l'oppression des intérêts particuliers par un pouvoir central qui n'a de providentiel que l'étiquette et qui représente lui-même le plus souvent un groupe d'intérêts particuliers. Dans cet ordre de choses accepté et analysé par l'économiste, l'activité de chacun, surexcitée par l'intérêt individuel sert ensuite à tous ; la masse des produits s'accroît, le patrimoine commun de l'humanité s'enrichit de toutes les transformations que la science et le travail l'ont subir à la matière : la concurrence empêche l'exploitation abusive. Celui qui veut exagérer son profit est supplanté par celui qui se contente d'un profit moindre. La justice est ainsi réalisée jusqu'à un certain point par les conditions de la lutte même ; l'Etat ne doit intervenir comme arbitre que pour maintenir l'ordre là où le libre débat entre les intérêts n'est pas possible, par exemple pour protéger les mineurs, ou réglementer les monopoles. Combien sur ce point il est délicat de déterminer
les limites de son intervention, les économistes ré lléchis l'accordent et ce sera une question longtemps controversée de circonscrire la sphère des attributions gouvernementalesou administratives. En vertu même de leurs doctrines, les économistes cherchent à la réduire autant que possible, et s'ils se sont parfois trompés sur certains points en allant trop loin dans la voie de la suspicion ou del'aiïaiblissement de l'Etat, certes l'expérience des faits n'a pas en général prononcé contre leurs conclusions. Leur appel constant à la responsabilité de l'individu s'est montré plus fécond que le recours à l'Etat, cher aux socialistes. Ceux-ci, en partant de l'idée de justice dans la répartition des richesses, qui est en principe très légitime comme mobile de l'organisation sociale, n'ont jamais pu formuler une combinaison théorique ou pratique propre à la réaliser dans des conditions d'équité telles que les avantages conquis par les uns n'eussent pas pour etlet l'écrasement des autres : ou bien ils ont abouti à des préceptes de morale humanitaire qui n'étaient que le développement des préceptes judaïques et chrétiens, mais sans la sanction d'autorité divine qui leur a servi d'appui, et, sur ce terrain, leur seul trait caractéristique — (à un certain point de vue d'ailleurs la dillérence est très considérable, mais le côté pratique de leur programme
en est devenu plus malaisé à exécuter) — a été de nettement proposer aux devoirs de la conscience et de la solidarité un but purement terrestre ; — ou bien ils ont formulé des réformes hâtives dans lesquelles, soit le principe fécond et sacré du respect de l'individu et de l'activité individuelle s'est vu sacrifié à l'arbitraire d'une autorité despotique chargée de maintenir l'ordre parmi des appétits déchaînés, soit l'anarchie a été érigée en principe, et par suite tout ordre social conpromis.
On ne peut donc dire que dans le domaine des faits le socialisme ait triomphé de la doctrine de la liberté : celle-ci, bien qu'elle ait laissé subsister beaucoup de misères et de plaies sociales, compte en somme à son actif les prodiges de civilisation dont nous jouissons depuis un siècle; elle a été un merveilleux moteur de l'œuvre de production sans laquelle il n'existe pas de prospérité nationale, la richesse avant d'être partagée devant d'abord être créée, point de vue élémentaire qui échappe trop souvent aux contempteurs de l'initiative individuelle.
Si cette dernière doit être avant tout et à tout prix sauvegardée par ceux qui ont à cœur l'avenir des collectivités humaines, il ne s'ensuit pas que le courant d'idées et de sentiments qui échauffe au fond les doctrines socialistes et les fait surna-
ger après tant de désastres, doive être négligé ou condamné sans appel par le philosophe ou le réformateur politique. Il y a dans toute conception socialiste une vibration profonde de la solidarité humaine: or, à mesurcque la civilisation se développe, la connexion dos intérêts et des existences morales et physiques des hommes se révèle plus étroite et sïmpose avec plus de puissance. Aussi bien, quand on remonte l'échelle des êtres organisés depuis l'animalcule le plus infime jusqu'aux créations supérieures, ou lorsqu'on suit l'évolution de la culture humaine, la perfection de l'individu et la complexité du groupe auquel il se rattache semblent suivre une marche ascensionnelle parallèle. Les sociologues ont créé, pour définir ces rapports compliqués mais nécessaires entre l'êtreisolé et la colonie, un mot un peu barbare, qui indique cependant assez clairement ce quil veut signifier : Y interdé ppiidcnice. Celle-ci va toujours croissant dans les relations sociales et économiques : c'est un fait qui frappe tous les yeux attentifs. En temps de développement rapide des institutions, des inventions mécaniques ou des richesses, cet enchevêtrement des intérêts se réalise même avec une si grande promptitude que le jeu des mobiles privés sur lesquels l'économiste compte surtout pour résoudre les difficultés qu'il soulève, parait souvent insuffisant ou trop lent àaplanirles
conflits, rég-ler le droit, adoucir les froissements. A ce moment les yeux se tournent vers un arbitre central dont toutes les transformations des mœurs et des institutions ont constamment grandi le rôle, vers l'Etat, et lui demandent de remplir ces fonctions de justicier paternel que, de l'organisation de la famille, l'imagination des hommes a transportées dans sa conception du gouvernement de l'univers et du gouvernement des nations, et qui deviennent d'autant plus nécessaires que les appétits, les ambitions individuelles, se trouvent plus excités par le mouvement d'émancipation qui a brisé les anciennes chaînes morales et matérielles. Cet appel à l'Etat, dangereux sous tous les régimes politiques, l'est particulièrement à mesure que les sociétés sont devenues plus démocratiques : aux époques de monarchie absolue, ou de théocratie, l'Etat peut encore, jusqu'à un certain point, être considéré comme l'incarnation de l'intérêt général, incarnation indépendante par ses origines et son mode de fonctionnement des intérêts particuliers quil est chargé d'arbitrer : mais une fois le principe du pouvoir devenu électif, celui-ci, à chaque moment de son existence, dépend des citoyens et par suite de leurs intérêts. De là des périls trop certains : la puissance de l'Etat mise au service de convoitises privées, instable comme les courants d'opinion ou les grou-
pements de partis, injuste comme les passions politiques, incompétente comme les personnages passagers auxquels elle est remise en vertu d'un vote aveugle de multitudes ignorantes, prévenue en faveur de ces mêmes multitudes parce qu'elles sont le nombre, c'est-à-dire la source de l'autorité, et si elle est impuissante à assurer leur bienêtre par des mesures mal étudiées, mal pondérées, toujours poussée à flatter leurs cupidités, à exploiter leurs rancunes, à envenimer leurs plaies et leurs griefs.
Quels que soient les périls de l'intervention de l'État, les sociétés y sont portées par un courant dont l'intensité va toujours croissant à mesure que leur organisme se complique et que la suppression des anciennes distinctions sociales a nivelé les rangs et entremêlé les conditions.
Il est bon de lutter contre ce courant et de maintenir debout le principe de la liberté et de l'initiative individuelle : mais il ne faudrait pas croire que cette résistance pourra être efficace en protestant seulement au nom des principes ou même de l'expérience contre la mainmise du pouvoir central sur les principaux rouages sociaux. En l'absence d'une coordination due à des influences indépendantes, celle qui provient de l'action administrative paraît encore supérieure dans certaines circonstances au défaut complet d'agen-
cernent et d'ordre : ce qu'on appelle le « socialisme d'Etat » apparaît alors comme le jjremier remède à appliquer à la confusion des intérêts privés. Dans cette combinaison, l'Etat, en se substituant à l'initiative privée a la prétention d'administrer en respectant les principes économiques fondamentaux qui sont la règle de la gestion individuelle des entreprises : prétention souvent mal fondée dans la pratique, qui a du moins l'avantage de laisser intactes les bases de la rémunération du travail ; mais le socialisme d'Etat n'est qu'un pas dans la voie du socialisme. Sous la pression des revendications du plus grand nombre, il glisserait bien vite dans des tentatives d'application des principes collectivistes, vers lesquels il est un acheminement.
Actuellement, le moyen le plus sûr de retenir les sociétés sur la pente du régime autoritaire à tendances communistes qui les menace, paraît être le développement rapide et actif des associations dues à l'iaitiative des citoyens. Ce qu'elles feront, l'Etat n'aura pas à le faire, et elles le feront dans des conditions infiniment meilleures pour l'ordre social que l'Etat. Elles n'ont pas la raideur de celui-ci, ni son monopole : elles se font concurrence entre elles ; elles sont indépendantes de la politique et par conséquent attachées d'une façon plus désintéressée à leur œuvre pra
tique ; enfin elles restent placées, dans certaines limites que la législation détermine, sous le contrôle de l'Etat qui doit rester chargé de la sauvegarde des intérêts généraux et supérieurs de la nation, et il y a là une protection assurée aux individus contre les abus qu'elles pourraient commettre en raison de la puissance que donnent l'organisation, l'entente et la durée. Certains socialistes voient dans l'extension des principes d'association comme un encouragement et un acheminement au collectivisme : nous y voyons au contraire le plus sur remède contre l'application de leur doctrine. Dune part, les associations d'ordre privé appliquent les principes d'une saine économie politique et leur succès même est la preuve de ce que valent ces principes; d'autre part, elles rem* plissent avantageusement la tâche de coordination ou d'exploitation en grand que les collectivistes attribuent à un organe centralisé artificiel* lement et par là rendent inutile la création ou le développement exagéré de celui-ci.
De plus elles rendent à l'État l'immense service de l'éclairer, de le guider par leur propre expérience, et c'est un service dont on ne saurait exagérer l'importance. La puissance publique dans une démocratie, si elle n'était maintenue dans une voie pratique, par l'exemple, par les conseils de corporations à demi indépendantes,
soustraites par leur origine même aux fluctuations des courants d'opinion, pourvues de longévité et par suite de lumières précieuses, la puissance publique, disons-nous, verrait les défauts de sa gestion décuplés. L'État a tout intérêt à s'appuyer sur des corps collectifs qui ont comme lui l'avantage de l'action étendue et qui échappent aux périls de l'instabilité propre aux institutions démocratiques. L'expérience de chaque jour démontre d'ailleurs que l'influence de ces groupes de citoyens qui se substituent peu à peu au morcellement réalisé par la Révolution, va toujours grandissante : les corporations savantes, les œuvres philanthropiques ou charitables, les sociétés ou syndicats industriels, commerciaux et agricoles, et tant d'autres formes d'unions professionnelles ou autres, se multiplient et, quoique dans des conditions encore insuffisantes et qu'une loi libérale sur le droit d'association, tant de fois réclamée, rendrait plus favorables, — se font écouter soit par les Chambres soit par les ministres, et c'est là un ensemble de faits qui tend non à paralyser, mais à canaliser l'action de l'Etat dans un sens favorable aux intérêts permanents de la société.
Ceux-ci, répétons-le encore une fois, quel que soit le développement désirable de l'association, ne peuvent se passer de liberté, d'initiative et de
responsabilité individuelles, et c'est par là que le socialisme, qui par principe les opprime ou les supprime, est surtout menaçant et dangereux pour le bien social qu'il prétend favoriser. Il est encore — au moins dans ses manifestations actuelles — entaché d'un autre vice mortel, qui malheureusement paraît à certains moments être le mobile principal de son action et le moyen majeur de sa puissance d'entraînement sut les masses : nous voulons parler de l'envie. La création des richesses n'est possible, dans notre état social et moral, qu'avec des perspectives d'enrichissement pour l'individu : rendre cet enrichissement accessible à l'effort, quel que soit le rang où est né le travailleur de l'œuvre industrielle, c'est ce qu'a déjà réalisé en partie la Révolution, ce que la législation et les mœurs réalisent de plus en plus, et nous voyons de nos yeux tous les jours les déplacements de fortune que produisent les succès du commerçant ou du fabricant partis des plus bas degrés de l'échelle sociale; mais cela ne suffit pas au socialiste : sa passion dominante est trop souvent la haine du succès des autres, et cette passion desséchante vibre clairement dans ses paroles ou ses écrits enflammés contre les soi-disant privilégiés du capital. C'est le venin secret de toute la doctrine et qui se retourne contre elle-même,
car l'envie paralyse les efforts de ses représentants, toujours jaloux l'un de l'autre comme ils sont jalousés par ceux qui, momentanément, sont obligés de les considérer comme des chefs. Tant qu'elle sera à la base du socialisme, l'arbre sera intérieurement miné et il ne portera que des branches stériles. Le sentiment profond de la solidarité humaine, avec les charges qu'elle impose, avec les satisfactions désintéressées dont elle est aussi la source, est le seul correctif qui pourrait en partie parer aux dangers d'une doctrine qui ouvre au désir des jouissances terrestres un champ presque illimité. Ce sentimentlà, de solidarité et comme d'humanité, est le contraire de l'envie : il pousse à jouir des joies des autres comme à souffrir de leurs maux et à subordonner les aspirations individuelles au bien de la collectivité. Par là, grâce à la règle dans laquelle il contiendrait les âmes, grâce aux nobles buts vers lesquels il les pousserait, il pourrait, développé dans toutes les classes, être fécond en harmonie sociale : mais si nos modernes socialistes en parlent quelquefois, sauf des exceptions dignes de respect, ils ne le pratiquent guère. C'est surtout la haine et la révolte qu'ils prêchent; l'abnégation et le renoncement en faveur de l'intérêt général les touchent beaucoup moins que les revendications violentes des inté-
réts privés. Si on enlevait à la doctrine son aiguillon empoisonné, elle perdrait, nous le croyons, beaucoup de ses adhérents, et bien des socialistes ou collectivistes d'aujourd'hui no comprendraient plus ce qubn leur propose.