Groaluod, The coopérative commonwealth, p. i
détail desquelles nous n'entrerons pas, avant déjà signalé, à propos du domaine foncier, les diflicultés, les leurres ou les injustices auxquelles des restrictions de ce genre viennent inévitablement se heurter.
Quel que soit le moyen employé, l'Etat est entré en possession des instruments d3 production, sans que cette transformation ait produit la secousse à laquelle croient des esprits superficiels. En elîet la concentration de plus en plus complète des grandes industries entre les mains de vastes associations, de syndicats, de trusts, de ?'mf/s ou de cartels, qui se sont substitués aux individus, ou l'extension des services confiés à la gestion de l'Etat, ont préparé l'éclosion du nouveau système; en se complétant le mouvement n'a fait qu'aboutir à son parachèvement prévu, et ce parachèvement n'a pas causé les perturbations auxquelles la réforme aurait donné lieu à l'époque où régnait la petite industrie.
L'armée productrice est constituée sur des bases analogues à celles de Turmée nationale actuelle. Chaque citoyen doit pendant vingt ou vingt-cinq ans le service industriel, comme il doit aujourd'hui le service militaire. Ensuite il est libéré du service actif, et l'élection lui conférera des pouvoirs de direction des ateliers sociaux. Soit par le libre jeu des aptitudes, qui seront
développées grâce à une éducation beaucoup plus large et « intégrale », soit, s'il le faut, par une désignation émanant d'une autorité spéciale, tous les travaux nécessaires au bien-être social seront pourvus des bras propres à les exécuter. Il en sera de même des travaux purement intellectuels : ceux à qui ils seront confiés devront avoir prouvé leur capacité par des examens. Pour établir un certain équilibre entre les professions et éviter l'encombrement des unes tandis que les autres seraient désertées, l'autorité sociale règle le nombre d'heures qui, dans chaque métier, vaudront la même rémunération. Les plus recherchés nécessiteront un temps de présence plus long; pour ceux qui seraient les moins attrayants la durée quotidienne d'emploi serait très abrégée. « On descendrait jusqu'à dix minutes par jour si cela était nécessaire ^ » Si personne ne se présentait pour consacrer cette fraction minime de son temps aux travaux réputés les plus pénibles, ceux-ci seraient jugés définitivement impraticables et seraient abandonnés. C'est par l'élection que seront désignées les « autorités » de l'armée sociale. Sur ce sujet les procédés varient avec les auteurs, et le lecteur
1. Bellamy, L'auteur n'explique pas comment une exploitation industrielle serait possible dans ces conditions, par ^emple le travail des mines.
COLLECTIVISMli AGKAIKE. 183
sent aisément qu'on touche à l'un des points critiques du système. Comment concilier le principe égalitaire, qui est celui de la rcniunération du travail, avec celui de la hiérarchie qui est nécessaire pour maintenir l'ordre et l'organisation dans l'immense armée centralisée qui a absorbé toutes les forces vives de TEtal? Les récents écrivains collectivistes ne reculent pas devant la difficulté, et, pour la résoudre, ils ont imaginé toutes sortes de combinaisons : la répartition des soldais de l'industrie en classes et en grades; le choix des chefs tantôt par les supérieurs, tantôt par le suffrage universel, la promotion des citoyens suivant des règles plus ou moins compliquées, des distinctions honorifiques (même le ruban rouge), accordées à la suite de telles ou telles épreuves, etc., etc. Aucune de ces combinaisons n'échappe à l'objection que, pour être efficaces elles suppriment la liberté, et que, respectueuses de l'indépendance individuelle, elles laisseraient le champ libre à l'anarchie la plus complète. Dans le système collectiviste tout devrait être prévu et réglé par l'État de façon à éviter les frottements de la concurrence actuelle, le gaspillage de forces qu'amène la division des entreprises individuelles; or, pour remplir ce rôle il faudrait un État omnipotent, et sur quelle base fonder l'omninotence dans cette démocratie
égalitaire qui est le seul régime politique accepté par les réformateurs populaires? Il y a là une contradiction essentielle dont aucun théoricien n'a pu ni ne pourra sortir victorieusement, et qui est l'éternelle pierre d'achoppement du socialisme, à plus forte raison du socialisme collectiviste.
Quoi qu'il en soit de ces difficultés, et en supposant l'administration centrale constituée et respectée, passons à ce qui concerne la distribution des produits. Elle se fait sous le contrôle de la même autorité qui régit la production. Toute monnaie est supprimée; les bons de travail en tiennent lieu; ceux-ci sont délivrés en échange des heures de travail, suivant une règle de proportionnalité établie pour les différents genres d'opérations. Les produits sont concentrés par un état-major armé de statistiques toujours au courant, dans de vastes bazars, de façoii à répondre aux besoins des consommateurs. Chacun obtient les objets qu'il désire contre la remise de bons de travail. Le prix des objets est fixé d'après le nombre d'heures qu'ils ont coûté, ce nombre d'heures étant fixé d'après des moyennes. Ceci s'applique aux objets de grande consommation pour ceux qui ne peuvent pas être produits en grande quantité de façon à établir un prix de revient courant, les variations de prix suivant la
rareté seront admises, et la loi de l'offre et de la demande reparaîtra exceptionnellement. Chacun sera libre d'accumuler ou de transmettre à ses enfants autant d'objets de consommation que ses bons de travail lui permettront de s'en procurer, et par là les collectivistes prétendent respecter le principe de propriété privée.
Ils prétendent aussi pouvoir, par l'organisation que nous venons de résumer à grands traits, répondre à tous les besoins sociaux mieux et plus économiquement que par le régime d'initiative individuelle, si ingénieux aujourd'hui à pourvoir les marchés et à devancer les demandes des consommateurs. Ils s'appuient, pour justifier cette prétention, sur un certain nombre d'areuments qui semblent peu convaincants. Ils affirment par exemple que l'extension, incontestable dans les sociétés modernes, des grandes associations ou des services organisés par l'État est une sorte de préparation au triomphe de leur système et que celui-ci, dans beaucoup de ses effets, différera peu de ce qui existe déjà dans certains grands centres : ce sera simplement l'extension d'un principe appliqué avec grand succès actuellement. Cette affirmation est toute gratuite. En effet les principes sont très différents : quelque vaste que devienne une association ou quelle que soit l'entreprise dirigée par l'État, en somme elles
reposent sur les mêmes règles fondamentales que les sociétés moins étendues ou les entreprises individuelles. C'est toujours le principe de la concurrence entre les individus qui sert de base à la rémunération des ouvriers, employés ou fonctionnaires. L'autorité des chefs provient de la désignation de ceux-ci par un directeur ou un comité indépendants de leurs subordonnés. Pour les sociétés anonymes, du moins pour celles qui réussissent, ces règles sont absolues; elles sont généralement observées jusqu'ici dans les exploitations de l'Etat, qui s'est modelé assez exactement sur les habitudes et sur l'expérience des entreprises privées, qui est d'ailleurs constamment tenu en haleine par les succès de celles-ci, et qui cependant a déjà bien de la peine à maintenir dans ses propres entreprises les méthodes indispensables à leur bonne marche. Les inconvénients et les périls des exploitations d'Etat, même dans les conditions actuelles, sont déjà trop visibles et frappent tous les yeux impartiaux. Supposez que les garanties qui existent encore aient disparu, que l'Etat soit devenu une pure démocratie, que les intérêts de parti ou les considérations électorales l'emportent sur tout le reste, que la concurrence des établissements privés n'existe plus pour faire ressortir les abus commis dans ceux do l'administration centrale.
que la théorie de l'heure moyenne de travail se soit substituée à la mesure de la capacité de chacun par la concurrence avec ses compétiteurs, — quel esprit raisonnable oserait affirmer que les services publics qui sont déjà coûteux, exposés à la désorganisation résultant des influences et des interventions publiques, ne seraient pas cent fois plus coûteux, plus prompts à la désorganisation et à la corruption? Du succès relatif des grandes associations et de la marche à moitié satisfaisante des exploitations d'Etat, un observateur attentif doit tirer des conclusions absolument contraires à celles des collectivistes. Ceux-ci ne pourraient les citer comme exemple à l'appui de leur thèse que le jour où un de ces vastes organismes, ayant appliqué pendant plusieurs années des règles opposées de celles qui y sont actuellement observées, aurait mieux réussi que ses devanciers. Jusqu'ici il n'existe aucun cas de ce genre.
A ce point de vue, les collectivistes peuvent encore moins s'appuyer sur le passé que les communistes proprement dits. Certaines communautés, inspirées par une foi religieuse profonde, ont pu, nous l'avons rappelé, mettre en pratique l'égalité des biens, supprimer les liens de la famille, et subsister ou même prospérer pendant un certain laps de temps. On peut assu-
rément prouver que leur succès relatif est dû à des circonstances exceptionnelles, et qu'il serait imprudent ou insensé de vouloir recommencer l'expérience dans des conditions tout autres; on ne peut du moins nier le fait de leur existence. Le collectivisme, au contraire, se fonde sur une pure théorie, résultant d'une argumentation de sophistes et qui n'a aucune racine ni dans le tempérament naturel des hommes, ni dans l'expérience historique des sociétés. En sacrifiant le principe de l'initiative individuelle, en supprimant le stimulant de la concurrence, il ne fait même pas, comme certaines écoles socialistes ou communistes, appel à un sentiment général de fraternité et de solidarité, qui pourrait jusqu'à un certain point, dans une humanité transformée, remplacer le mobile de l'intérêt personnel. Par une fausse extension du principe d'association qui a déjà produit tant de prodiges et qui, bien appliqué, en produira de plus grands encore, le collectivisme a la prétention de régler mathématiquement les conditions de la production et de la répartition des richesses sans constituer une aristocratie ou un pouvoir central absolu; il aboutirait bien vite à la désorganisation sociale ou, pour réagir contre celle-ci, à un despotisme qui ferait singulièrement regretter la soi-disant tyrannie actuelle du capital.
Conclusion
Dans le rapide examen auquel nous nous sommes livré des théories socialistes ou des tentatives faites par des socialistes pour réaliser leurs projets et leurs réformes, nous nous sommes constamment heurté à une condamnation des unes et des autres soit par le raisonnement soit par la pratique. Les théories ont été convaincues de sophisme et de mensonge ; les essais d'application, de chimère ou de leurre. C'est qu'à vrai dire le socialisme n'est ni une science ni un art : il est une critique, parfois une attaque violente, et il est une aspiration. Comme science il a été supplanté par des disciplines beaucoup plus rigoureuses : en tant qu'analyse de la production et de la distribution de la richesse, s'il a pu relever quelques exagérations, ou quelques généralisations trop hâtives dans l'économie politique des Smith, des Turgot, des Ricardo et des Say. ^ 11.
il n'a pas serré les faits d'assez près pour opposer une théorie nouvelle à celles que les études approfondies des maîtres classiques ont fait prévaloir : en tant qu'étude générale des phénomènes sociaux, se rapportant à la constitution de la famille, à la religion, à la politique, il n'a pu rivaliser, par ses vues systématiques et généralement vagues, avec les méthodes plus précises de la sociologie appliquée à ces diverses matières. De môme, en tant qu'art, il a été impuissant soit pour avoir voulu appliquer des principes faux, soit lorsqu'il a atteint quelques vérités partielles pour avoir voulu être trop hâtif dans la réalisation. Parti de la doctrine de l'évolution, comme de son vrai principe générateur, l'ardeur de ses adeptes lui a presque toujours fait oublier qu'une des premières conditions de l'évolution dans les choses humaines, c'est la patience. De là des solutions radicales proposées dans des milieux non mûrs pour s'en accommoder, le renversement brusque de ce qui est, suspendu sur les tètes avant que le nouvel ordre de choses soit clairement conçu, l'anarchie enfin toujours menaçante et le désordre moral et matériel imminents, qui ont été les traits communs et la condamnation de toutes les tentatives socialistes formulées ou essayées dans le cours de l'histoire.
Faux comme théorie, impraticable dans son application, haïssable dans ses violences, le socialisme a subsisté et s'est développé comme aspiration, et c'est un point qui doit retenir l'attention des esprits impartiaux. En I80O, après les tentatives avortées de 4848, on le traitait de quantité négligeable. Louis Reybaud et d'autres publicistes l'étudiaient comme une curiosité historique. De même après la grande crise de 1871 on aurait pu le croire à jamais anéanti.
Nous l'avons vu renaître malgré la compression des gouvernements, la désorganisation de ses états-majors, les divisions de personnes qui ont toujours paralysé l'action de ses chefs, l'expansion de l'instruction, et les progrès du bien-être qui auraient dû le dépopulariser. Nous le voyons sortir triomphant des urnes électorales en Allemagne, et s'organiser en parti politique sous la direction de chefs habiles etmodérés dans leurs paroles sinon dans leurs visées ; vaincre en Angleterre la résistance de l'esprit individualiste ; agiter profondément, en France comme ailleurs, les masses ouvrières et porter leurs revendications auprès des corps élus. Nous le voyons semer partout, aussi bien dans le nouveau monde que dans l'ancien, l'agitation, l'excitation, les grèves, enflammer « ceux qui n'ont pas » contre « ceux qui ont », suivant l'énergique ex-
pression anglaise, profiter de l'extension du droit de suffrage et des libertés publiques pourenvenimer les conflits sociaux et menacer l'ordre. Nous le voyons faire des recrues non seulement dans la portion souffrante de l'humanité, ce qui serait bien explicable, mais dans des rangs élevés de la hiérarchie sociale, parmi les représentants d'institutions qu'on considérait comme la sauvegarde de l'ordre existant, notamment des Eglises établies : il entraîne des esprits qui, bien qu'en n'acceptant pas toutes ses conclusions, se sentent plus ou moins émus par son argumentation et imprégnés de son souffle. Nous avons déjà indiqué au début et dans plusieurs passages de cette étude quelquesunes des causes générales qui font comprendre cette expansion rapide qu'a prise en surface sinon en profondeur le socialisme. Il est bon de revenir un instant sur quelques-unes de ces causes.
Sur un point — et c'est un point essentiel pour l'avenir des sociétés — le socialisme a pu, à juste titre, constater l'extension exagérée que certains esprits trop doctrinaires donnaient aux règles do l'économie politique. La véritable économie politique est la science des richesses, et en tant que science des richesses, elle doit considérerThomme comme agissant exclusivement en vue de les acquérir par tous les moyens dont la loi positive lui laisse la disposition. L'amour du lucre, de la
possession individuelle devient ainsi aux yeux de l'économiste, — et en vertu d un postulat parfaitement légitime — le mobile principal des hommes; il est le grand moteur des efforts, l'inspiration des volontés, le critérium des actes. Il est la base de la loi de concurrence, de celle de l'offre et de la demande qui, en somme, dominent tous les raisonnements de l'économiste. De plus celui-ci juge l'individu non seulement désireux avant tout de faire prévaloir son intérêt personnel, mais capable de le bien apprécier ou du moins de l'apprécier mieux que ne pourrait le faire un autre individu ou un groupe d'individus : de là la nécessité d'entraver le moins possible l'initiative privée et délaisser la liberté faire son œuvre. Ces différentes suppositions sont nécessaires à la justification de toute théorie économique, et l'école est obligée de les considérer comme acquises au débat : et jusqu'à un certain point l'expérience lui permet de poser ces principes et d'y appuyer ses théorèmes. Il est certain que dans la majorité des cas et prenant les hommes tels qu'ils ont été et sont encore, l'intérêt individuel commande leur conduite dans les relations économiques, et il est certain aussi que presque toujours l'individu est le meilleur juge de son intérêt: mais ce sont là des vérités relatives et le socialisme aie droit de supposer qu une évolution dans les idées et les mœurs —
dont l'histoire a déjà fourni des précédents — pourrait transformer dans notre civilisation les mobiles des actions. Il a même le droit de constater que déjà aujourd'hui, dans bien des cas, ni l'individu nepoursuit exclusivement son intérêt personïnA. ni s'il le poursuit, quille place dans ce qui est habituellement considéré comme étant le véritable profit économique. <( On conçoit, a dit Rossi *, que la morale, que la politique interviennent dans les questions sociales: le but de la société, comme le but de l'individu n'est pas seulement d'être riche : ce but peut même, dans certains cas, être subordonné à un but plus élevé. » En dernière analyse, la richesse n'est qu'une des formes du bonheur, et même, en restant dans la doctrine de l'utile, on peut admettre d'autres sources de bonheur que l'acquisition des biens échangeables ' : l'expérience démontre chaque
i. Cours créc.pol.,\. I, leç.ii. Stuart Mill dit de lui-même : M J"ai Iraité l'économie politique comme un fragment d'une cliose plus grande, comme une branche de la philosophie sociale ; les conclusions qu'elle présente, même dans son domaine propre, ne sont posées que dune manière conditionnelle et restent soumises à rintervenlion et à Tintluence contrariante de causes qui ne tombent pas direcleinent sous ses prises... L'économie politique en réalité n'a jamais eu la prétention de diriger Thumanilé par ses seules lumières. [Autobiographie, p. 225 de la trad. franc.)