DE LA QUATRIÈME ÉDITION
Dans la première édition de ce livre, je montrais que le mouvement socialiste sort des sources mêmes de notre civilisation et qu’il est la conséquence inévitable de l’organisation actuelle du travail, d’une part, et du progrès de la démocratie, d’autre part. Je croyais donc pouvoir dire qu’il n’en était qu’à ses débuts et qu’il irait croissant en étendue et en profondeur. Ces prévisions se sont réalisées.
En Allemagne, malgré des lois de répression d’une rigueur extrême, la force des partis socialistes croît sans cesse, comme le prouvent les élections successives au Parlement de l’empire.
En Amérique, les idées socialistes dominent dans les associations ouvrières, notamment dans celle des « Chevaliers du travail », qui compte un nombre vraiment énorme de membres. Symptôme significatif, Henry George, l’apôtre le plus connu de la « nationalisation du sol », a failli être nommé à la plus haute magistrature à New-York.
En Angleterre, lors de la campagne entreprise par « l’Internationale », les ouvriers n’accueillaient qu’avec défiance les idées collectivistes venues du continent. Ils préféraient lutter pour s^a hausse des salaires obtenue par le moyen de la coalition et ^de la grève. Aujourd’hui, il n’y a pas de pays où la propagande ^socialiste soit plus active, comme on peut s’en assurer en par- ^courant, dans le journal The Commonwealth, la liste des meetings ^et des publications annoncées pour chaque semaine.
Les socialisme d’État ou l’intervention de l’État en faveur des classes déshéritées rencontre de divers côtés une adhésion crois- ^ santé d’une façon si marquée qu’il s’est formé, sous l’inspiration des idées individualistes de M. Herbert Spencer et sous la
n PRÉFACE DE LA QUATRIÈME ÉDITION
présidence de lord Wemyss, une « Ligue pour la défense de la Propriété et de la Liberté ».
Les progrès du socialisme en Angleterre nous ont paru un fait si digne d’attention que nous croyons devoir y consacrer, dans cette nouvelle édition, un chapitre spécial, emprunté à la traduction anglaise de mon livre par M. Goddard Orpen.
J’avais cru pouvoir dire que le christianisme avait répandu jadis les semences qui ont produit le socialisme, dès le moyen âge et surtout depuis la Révolution française. Je rappelais à ce sujet la vie en commun de la primitive Église et les anathèmes des Pères contre la richesse et même contre la propriété. Le clergé, tant protestant que catholique en Allemagne et en Angleterre, semble entraîné à rentrer dans cette voie, ainsi que quelques citations le montreront.
Léon XIII, alors qu’il était évêque de Pérouse, écrivait dans sa lettre pastorale de 1877 : « En présence de ces ouvriers épuisés avant l’heure par le fait d’une cupidité sans entrailles, on se demande si les adeptes de cette civilisation sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous rejettent pas de plusieurs siècles en arrière, nous ramenant à ces époques de deuil où l’esclavage écrasait une si grande partie de l’humanité et où le poète s’écriait tristement : « Le genre humain ne vit que pour quelques rares privilégiés : Humanum paucis vivit genus. »
En Allemagne, une partie du clergé fait entendre le même langage. L’abbé Winterer, député de Mulhouse au Reichsrath, disait naguère : « La question sociale est intimement tinie à la question religieuse. L’Église n’a jamais ignoré la question sociale, elle ne l’a pas ignorée quand la question sociale s’appelait la question de l’esclavage, elle ne l’a pas ignorée quand la question sociale s’appelait la question du servage, elle ne peut l’ignorer maintenant que la question sociale s’appelle la question du salariat, la question agraire, en un mot, la question du socialisme. Pour faire ignorer à l’Eglise la question sociale, il faudrait effacer de l’Évangile la parole ineffaçable : Misereor super turbam. »
Écoutons maintenant le cardinal Manning exprimer la même idée, en termes que ne désavoueraient pas les socialistes les plus -radicaux. « La puissance du capital peut être appréciée par ce fait que, sur cent grèves, il n’y en a pas plus de cinq ou six qui aient tourné en faveur des travailleurs. Leur dépendance est si complète, la faim et les souffrances de leurs familles composées de faibles femmes et d’enfants sont si intolérables, si impérieuses,