‹ Socialisme contemporainChapitre 8 sur 56 · LES PRÉCURSEURS FICHTE ET MARLO · texte numérisé non relu

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dit, dans ses Principes de droit natxirel ;« Celui qui n’a pas de quo/ vivre ne doit ni connaître, ni respecter la propriété des autres, attendu que les principes du contrat social ont été violés à son détriment. Chacun doit avoir une propriété à lui ; la société doit à tous les moyens de travail et tous doivent travailler pour vivre. » Dans son livre de F État conforme au droit (Rechtstaat) , il entrevoit une organisation collective qui réaliserait ce qu’il entend par le droit : « Le travail et la répartition seront organisés collectivement ; chacun, pour une part déterminée de travail, reçoit une part déterminée de capital qui constitue sa propriété, conformément au droit. La propriété est ainsi universalisée. Personne ne peut avoir du superflu, quand tous n’ont pas le nécessaire, et le droit de propriété sur les objets de luxe n’a aucun fondement, tant que chaque citoyen n’a pas sa part nécessaire de propriété. Les agriculteurs et les ouvriers s’associeront pour produire le plus avec le moins d’efforts possible. » Les idées essentielles du socialisme contemporain, et pour la notion du droit et pour sa réalisation, sont renfermées en germe dans ces quelques lignes qui sont manifestement inspirées par Rousseau et par les philosophes du xviiP siècle.

Après Fichte, il faut citer le tailleur Weitling, qui s’était pénétré des idées de Fourrier et de Cabet. 11 travailla pendant plusieurs années à les répandre en Suisse et dans l’Allemagne du Sud. En 1835, il publie un premier écrit intitulé: L" Humanité j ce qu'elle est et ce quelle devrait être (Die Menschheit, wie sie ist und sein solUe)Æïi 1841, il fait paraître à Vevey un journal allemand, où il pousse les ouvriers à établir la république démocratique. Enfin, dans un livre publié à Zurich (1842), sous le titre de : Garanties et harmonies de la liberté (Garantien und Harmonien der Freiheit), il prêche le communisme à la façon de Babœuf et de Rousseau. « L’égalité absolue, y

E. DB Lateleye. — Socialisme»

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lit-on, ne peut être établie que par la destruction de l’or-

ganisation actuelle de l’Etat. Elle n’admet qu’une administration et pas de gouvernement. Quand on a établi la propriété, on a pu l’admettre ; elle n’enlevait à personne le droit et le moyen de devenir propriétaire, cai' il n’y avait pas d’argent, mais des terres en abondance. Depuis l’instant où l’homme libre ne put plus occuper une part du sol, la propriété a cessé d’être un droit. Elle est devenue une injustice criante, la source du dénùment et de la misère des masses. Je vous le dis, ou^Tez vos prisons et dites à ceux que vous y avez enfermés : Vous ne saviez pas plus que nous ce que c’est que la propriété ; réunissons nos efforts poui’ abattre ces mm’s, ces haies, ces barrières, afin que dispai’aisse la cause de notre inimitié et que nous puissions vhTe en frères. » C’est, au fond, le discours de Rousseau sur l’orifirine de l’inégalité.

Les écrits de WeiÜing attirèrent peu l'attention. Ils contribuèrent peut-être à répandre dans le midi de l’Allemagne le fennent révolutionnaire qui éclata dans l’insurrection badoise de 1848, mais il ne se constitua point alors de parti socialiste allemande

Après que les mouvements révolutionnaires de 1848 em’ent* abouti, dans toute l’Europe, à une période de réaction, l’évolution des idées socialistes, complètement arrêtée en France, au moins dans les publications, commença à prendre un caractère scientifique en Allemagne. Le professem- Winkelblech, sous le nom de Mario, fit paraître.

* Parmi les écrits socialistes allemands u avui.i 1S48, on peut citer encore Destruction et Reconstructionj ou le Présent et l'Avenir (Abbruch und Neubau oder Jetztzeit und Zukunft^ ron Michael, Stuttgart lSi6) ; — La situation des classes laborieuses en Angleterre {Die Lage der arbeitenden Classen in England, von Friedrich Engels, Leipzig 1845). — Ce dernier ouvrage contient des faits intéressants empruntés aux enquêtes anglaises. C’est, en partie, la source des idées de Karl Marx.

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par livraisons détachées, un ouvrage important, que sa mort survenue en 1859 l’empêcha de compléter. Cet ouvrage a pour titre : Recherches sur rorganisatio7i du travail^ ou Système d* économie politique universelle {Untersu-chungen über die Organisation der Arbeit oder System der Weltœkonomie) , Dans la préface, il raconte en une page saisissante comment il est arrivé à s’occuper de questions sociales.

11 visitait ie nord de l’Europe, en 1843, pour y étudier le progrès de l’industrie. Au moment de s’éloigner de la fabrique de Mod.:m en Norv^ège, il s’arrête pour contempler une dernière fois la vallée alpestre où elle s’élève. Tandis qu’il regarde ce ravissant paysage, un ouvrier allemand s’approche de lui et le prie de se charger d’un message pour le pays natal. La conversation s’engage. L’ouvrier raconte son histoire et fait voir combien son salaire est minime et quelles privations il doit s’imposer pour en vivre. Gela fait réfléchir Mario. D’où vient, se demande-t-il, que cette charmante vallée, qui semble un coin du paradis, cache tant de misère ? La faute en .est-elle à l’homme ou à la nature ? « Jusqu’à présent j’admirais la puissance des machines et les merveilles de l’industrie, sans m’enquérir du sort de ceux qu’elle emploie. Je calculais la quantité des produits; je ne cherchais pas à savoir combien en étaient privés. » En ce moment, il prend la résolution d’approfondir ce problème qui ne lui laisse plus de repos.

11 étudie d’abord quelle est la condition des différentes classes dans les pays civilisés, et partout il trouve la misère, la gêne, l’inquiétude, la souffrance chez les maîtres non moins que chez les ouvriers, dans les grandes villes, siège de l’opulence et du luxe, comme dans la chaumière du campagnard ; dans les plaines fertiles de la Belgique et de la Lombardie tout autant que dans les régions élevées de la Suède ou de la Bohême. Cherchant ensuite les causes

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de cette affligeante situation, il croit découvrir que celle-ci résulte,' non de la nature et de ses lois nécessaires, mais des institutions et des lois humaines. Il en conclut que le seul moyen de porter remède aux maux dont souffrent les sociétés, est de réformer et d’améliorer leur organisation. Ses recherches l’avaient convaincu que les perfectionnements de l’industrie, quelque grands qu’ils fussent, ne pouvaient aboutir à rendre l’aisance générale. Les progrès ultérieurs de la civilisation dépendaient donc de ceux de l’économie politique. Aussi considérait-il cette science comme la plus importante de toutes à notre époque. Rien n’est plus vrai, la question économique est au fond de tous nos débats. Ce sont les revendications des classes inférieures qui alarment les conservateurs et mettent ainsi la liberté en péril. Platon disait que, dans chaque cité, il y avait deux nations ennemies en présence, les riches et les pauvres. Dans les démocraties modernes, une situation semblable apparaît. Les révoltés de la Commune détestaient bien plus « les Versaillais » que les Prussiens, et en 1870 les socialistes allemands faisaient des vœux pour le triomphe de la république française et contre leur pays.

D’où vient que, dans nos sociétés si opulentes, il y ait encore tant de misère? Comment se fait-il que l’Angleterre, qui tisse assez d’étoffes pour recouvrir le pourtour de la planète, compte tant de nécessiteux à peine vêtus? La science dompte toutes les résistances de la nature, la puissance des machines est illimitée ; pourquoi tant de familles manquenLelles du nécessaire? Est-ce parce que le travail ne produit pas assez ou parce que les produits sont mat distribués? Faut-il en chercher la cause dans les vices des individus ou dans les imperfections de l’ordre social? C’est à élucider ce problème que Mario a consacré quinze ans de sa vie et les trois gros volumes de son ouvrage inachevé. On ne peut dire qu’il y ait complètement réussi.

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mais son livre contient plusieurs vues originales. La comparaison qu’il trace entre ce qu’il appelle le principe païen et le principe chrétien en économie politique est juste. Le principe païen sacrifie les masses pour assurer les plaisirs et l’éclat d’une aristocratie peu nombreuse, comme dans les cités antiques. Le principe chrétien ne connaît que des égaux et veut que chacun prenne part aux produits à proportion de son travail utile. L’exploitation païenne du travailleur a pris différentes formes; d’abord l’esclavage, puis le servage, la corvée, les droits du seigneur, aujourd’hui encore le monopole, les privilèges, la spéculation malhonnête ou parasite. Le principe chrétien, au contraire, à mesure qu’il pénétrera les mœurs et les lois, fera régner l’équité et relèvera les classes déshéritées que sacrifiaient l’antiquité et l’ancien régime.

La théorie de la propriété qu’expose Mario est remarquable. D’après lui, ce droit doit être établi de façon à assurer l’exploitation la plus fructueuse des forces naturelles et à faire jouir des fruits du travail individuel celui qui les a créés. La propriété reposant sur l’esclavage sera donc mauvaise , d’abord parce que , enlevant au travailleur le ressort de l’intérêt personnel, elle ne le pousse pas à tirer de la nature tout ce qu’elle peut donner; en second lieu, parce qu’elle n’assare pas à l’esclave la jouissance des fruits de son labeur. La grande propriété féodale, enchaînée dans les liens des majorats et des substitutions, peut être, à certains égards, favorable au progrès de l’agriculture, comme le prétendent les Anglais; mais elle a ce défaut considérable d’exclure la plupart des hommes de la possession du sol, et, par suite, delà jouissance de tout ce que le travail peut produire. L’ancienne propriété germanique collective, qui était indivisible et inaliénable, avait cet avantage qu’elle assurait à chacun la possession d’un instrument de travail; mais elle était peu

favorable à la production, parce qu’elle affaiblissait le ressort de l’intérêt individuel, et elle ne peut se prêter aux situations variées qui naissent de l’organisation actuelle de rindüstrie. La propriété (( sociétaire », c’est-à-dire telle qu’elle s’est constituée dans la société anonyme moderne voilà, suivant Mario, le type qui convient le mieux à la production intensive. Elle joint la permanence dans la durée et la puissance des moyens de production de la propriété corporative à ceux de la divisibilité, de la mobilité et de l’individualité de la propriété morcelée et privée. De là provient la place de plus en plus grande que prennent les sociétés commerciales et industrielles dans le monde économique.

Mario fait ressortir avec une remarquable force d’analyse les avantages qu’offre la forme sociétaire, tant pour l’augmentation de la productivitédu travail que pour l’amélioration du sort des travailleurs. Seulement, il n’a pas vu tous les obstacles qui, dans l’état actuel, s’opposent à ce qu’elle devienne aussi générale qu’on serait tenté de l’espérer, si on ne considérait que les beaux côtés que l’auteur met si bien en relief. La solution à laquelle il aboutit est, au fond, empruntée à Fourrier ; l’utopie de la commune phalanstérienne apparaît de temps à autre comme l’idéal. Seulement il a étudié à fond l’économie politique , et dans ses développements, souvent très ingénieux, il n’en méconnaît presque jamais les principes. C’est ainsi qu’à la différence de la plupart des réformateurs, il montre comme Stuart Mill, et avec la même insistance que la question de la popidation domine toutes les autres. Il dit comme Mill ou comme Joseph Garnier: accomplissez les réformes les mieux entendues, ne reculez devant rien pour améliorer la condition des classes inférieures, adoptez les meilleures lois que l’on puisse concevoir, les plus favorables à l’accroissement de la richesse et à son équitable

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répartition ; vous n’aurez rien fait, si ia population augmente plus rapidement que la production des subsistances. L’industrie a beau multiplier les objets fabriqués , ce n’est là que l’accessoire. La chose essentielle est de savoir si chaque année l’agriculture obtient du sol assez de denrées alimentaires pour que [chacun puisse avoir au moins de quoi vivre.

Mario a complètement raison sur ce point; mais il compte trop sur les ’ règlements préventifs qui — l’expérience l'a démontré — favorisent le désordre des mœurs, sans arrêter l’accroissement du nombre des habitants. Le seul moyen d’atteindre ce but est de faire que l’instruction et la propriété deviennent l’apanage de tous. L’homme qui jouit de quelques lumières et de quelque aisance devient prévoyant. Il ne veut pas se vouer lui et les siens à la misère par un mariage prématuré. C’est en France que la population s’accroît le plus lentement , si lentement que certains s’en effraient. En France aussi la propriété est répartie entre un nombre si considérable de personnes, que ceux qui n’en possèdent pas forment la minorité. Les familles aisées* et éclairées ont si peu d’enfants qu’elles tendent à s’éteindre. Au contraire, en Irlande, les prolétaires plongés dans la misère et l’ignorance pullulent. Plus un homme vit et jouit par l’esprit, moins la vie animale est puissante. La plupart des grands hommes n’ont pas laissé de postérité. Le progrès des lumières et du bien-être est ainsi le meilleur antidote contre un trop grand accroissement de la population, et, par une sorte d’harmonie sociale, l’avancement de la civilisation fait disparaître le principal danger qui la menace dans l’avenir*

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