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CHAPITRE III

RODBERTÜS-JAGETZOW

Les socialistes allemands qui ont un nom n’ont pas dressé le plan, d’une société nouvelle. Ils ne nous présentent pas comme Morus, Babœuf, Fourrier ou Gabet, un idéal, une utopie, une cité parfaite qui serait le paradis sur la terre. Ils connaissent à fond l’économie politique et les faits constatés par la statistique. Ils ont étudié l’iiistoire, le droit, les langues anciennes, les littératures étrangères ; ils appartiennent à la classe aisée. Ce sont des savants de profession. Ils ne se laissent pas prendre aux chimères des autres ni à celles que pourraient enfanter leur propre imagination. Ils se contentent de faire la critique des ouvrages classiques des économistes et de mettre en relief les maux de l’état social actuel. Leurs livres ont ainsi le même caractère que ceux de Proudhon ; mais moins clairs et moins brillants, ils ont plus de suite et plus de solidité. Pour démêler leurs erreurs, il faut une attention soutenue et une connaissance approfondie des principes économiques.

Après Mario vient un écrivain peu connu, à l’étranger, et très rarement cité, mais dont les rares et courts écrits contiennent, comme le fait très justement remarquer

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M. Rudolf Meyer', toutes les idées que Marx et Lassalle ont développées depuis avec tant de retentissement. Cet écrivain, c’est Rodbertus-Jagetzow, ministre de l’agriculture en Prusse en 1848, qui s’est, immédiatement après cette époque, retiré dans ses terres, où il s’est occupé d’agronomie et d’études historiques et économiques. Il n’a point publié de grands ouvrages de doctrines, mais seulement des articles dans les Revues et les journaux. Son système se trouve exposé dans des lettres adressées à son ami von Kirchmann, qui ont été réunies et réimpri-

mées (1875) sous le titre de : Eclaircissements concernant la question sociale {zur Beleuchtung der sozialen Fr âge) 2. Le fameux agitateur Lassalle est resté en correspondance régulière avec Rodbertus jusqu’à la fin de sa vie, et Marx lui a emprunté le fond de ses théories. Le petit volume de cet écrivain, trop peu connu, est certainement l’une des oeuvres les plus originales que l’Allemagne ait produites en fait d’économie politique, quoique la base de ses déductions soit, à mon avis, complètement erronée. Rodbertus n’est pas, à vrai dire, un socialiste, mais, comme Ricardo, il a préparé l’arsenal scientique où le socialisme est venu prendre ses armes. Nous ne pouvons donner ici une analyse complète des idées de Rodbertus ; nous en indiquerons seulement les points principaux.

Ainsi qu’il le dit très bien lui-même, son système n’est que l’application rigoureuse de ce principe établi par Smith et plus rigoureusement encore démontré par Ricardo, que toutes les richesses ne doivent être considérées économi-

^ Voyez le remarquable livre de M. Rudolf Meyer : Le combat pour l* émancipation du quatrième état. {Der Emancipationskampf des vierten Standes). La seconde édition vient de paraître. Hermann Bahr Berlin 1882.

2 Rudolf Meyer a aussi publié récemment (1882) chez A. Klein, àBerlÎDf des lettres et des fragments de Rodbertus qui méritent d’être lus*

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quement que comme des produits du travail et ne coûtent que du travail. La misère et les crises commerciales, ces Jeux grands obstacles au progrès régulier du bien-être et de la civilisation, n’ont, d'après lui, qu’une seule cause, qui est celle-ci : tant que l’échange et le partage des produits restent soumis aux lois résultant de l’histoire et non à celles de la raison, le salaire des classes laborieuses devient une part relative moindre du produit national, à mesure que la productivité du travail social augmente. Rodbertus arrive à cette conclusion par l’étude des influences économiques qui règlent le taux des salaires et de la rente.

L’ouvrier, dit-il, apporte sur le marché une marchandise qui ne se conserve pas : les heures de travail dont il dispose. S’il n’a ni terre, ni capital pour faire usage de ses bras, il doit les mettre au service de ceux qui peuvent les employer. Qu’en donneront ceux-ci ? Poussés par la concurrence à produire au meilleur marché possible, ils ne donneront rien au delà de ce qui est strictement nécessaire. Or, ce qui est strictement nécessaire, c’est ce qu’il faut pour permettre au travailleur de subsister et de se perpétuer. C’est là le salaire nécessaire dont parle Ricardo, le niveau régulateur vers lequel, en réalité, gravite le salaire dans ses oscillations amenées par l’offre et la demande. Supposons maintenant que le travail devienne plus productif. L’ouvrier produira plus d’objets en un jour. Il s’ensuivra que chacun de ces objets aura coûté moins de travail et se vendra meilleur marché. L’ouvrier qui vit de la consommation de ces objets, pourra ainsi s’entretenir à moindres frais et, par conséquent, se contenter d’un moindre salaire. Rodbertus s’efforce de rendre ceci plus clair par un exemple. Un propriétaire obtient d’une terre, en employant un ouvrier, 60 hectolitres de blé. 11 en donne à Vouvrier 30, représentant le salaire nécessaire, il peut en

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conserver 30 pour lui. Si, au moyen de meilleurs procédés, il récolte 90 hectolitres, il en aura pour sa part 60, et ainsi le salaire qui formait d’abord la moitié du produit total n’en sera plus que le tiers, quand le travail sera devenu plus productif. Et, en effet, depuis l’invention de la vapeur, la masse des produits créés dans les sociétés civilisées a triplé, quintuplé peut-être, et le salaire n’a pas augmenté en proportion. Cette remarque de Rodbertus est juste; mais le fait qu’il critique ne peut être autre sous l’empire des institutions et des lois actuelles. Si le produit a tant augmenté, c’est parce que l’on met en œuvre aujourd’hui deux ou trois fois plus de capital qu’au siècle dernier. Ce capital doit être rémunéré, et ainsi il prélève le surplus de la production dont il est la source. Quand on faisait moudre le grain au moyen de moulins à bras, presque tout le produit se distribuait en salaire. Si, en établisant un moulin à vapeur, il ne faut plus que le tiers des ouvriers employés auparavant, leur rémunération n’absorbera plus que le tiers du produit, et les deux autres tiers iront au capital. Les ouvriers que la machine aura rendus disponibles trouveront à s’employer ailleurs, et comme consommateurs ils profiteront, en partie, de la baisse du prix des produits qui résultera de l’emploi des engins mécaniques. Il est incontestable que le travailleur est aujourd’hui mieux nourri, mieux logé et mieux vêtu qu’autrefois. S’il est donc vrai que la totalité des salaires forme une part moindre du produit social, parce que le capital fixe, source de cet accroissement de production, prélève une part croissante, d’autre part, le sort du salarié s’est amélioré, parce qiae la concurrence fait profiter tous les consommateurs des progrès de la fabrication, en ramenant le prix de vente des objets au niveau des frais de production.

Rodbertus fait une critique très spécieuse de la théorie de Ricardo d’après laquelle la rente naît de la nécessité de

mettre en culture des terres de plus en plus rebelles. D’après lui, la rente naît tout simplement de l’accroissement de la productivité du travail, et il y aurait rente quand même toutes les terres seraient également fertiles. Si un homme, en cultivant le sol, en tire plus qu’il ne lui faut pour subsister, ce surplus, il peut l’abandonner à un autre, et il devra le donner à celui qui est propriétaire de la terre, si lui-même ne l’est pas. Le propriétaire demandera le plus qu’il pourra ; ce que le locataire pourra lui payer dépendra de la quantité des produits obtenus, du prix de ces produits et des frais nécessaires pour les obtenir. La rente augmentera donc si, par hectare, on obtient plus de denrées, si ces denrées se vendent plus cher ou si on les produit plus économiquement. Il résulte encore une fois de ceci que plus le travail agricole devient productif, plus la part du propriétaire augmente, et celle du cultivateur, restant la même, deviendra une part moindre du produit total.

Ces déductions renferment une part de vérité. En effet, pour qu’il y ait rente, il suffit que la terre soit l’objet d’un monopole et qu’élle produise plus qu’il ne faut pour suffire à l’entretien de qui la fait valoir. Mais Rodbertus n’a pas fait attention que, si le travail agricole, rendu plus productif, livre au marché plus de denrées, le prix de ces denrées baissera; les consommateurs en profiteront et la rente ne s’élèvera pas. Mill croyait même qu’en ce cas elle diminuerait. Ricardo a eu parfaitement raison de soutenir que la cause de l’augmentation de la rente est l’accroissement de la population, qui, réclamant plus de denrées alimentaires, en fait monter le prix. D’autre part, quand la terre ne manque pas, comme cela a lieu dans les pays neufs, le fermage est presque nul, quoique le travail soit très productif. La raison en est évidente: le cultivateur ne consentira pas à payer cher pour obtenir la

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jouissance d’un domaine qu’il peut se procurer ailleurs presque sans frais. Ce qui reste vrai dans ce que dit Rodbertus, c’est que toute invention, tout procédé qui diminue les frais de production permet une hausse de la rente. C’est là un point très important, qui n’a pas été bien aperçu et qui a échappé même à Ricardo et à Mül.

L’erreur capitale de Rodbertus, que les autres socialistes allemands lui ont empruntée, c’est qu’il fait du travail la source unique de la valeur. Il en conclut que tous les produits devraient s’échanger sur le pied de ce que chacun d’eux a exigé de main-d’œuvre, et, sur cette base, il esquisse le projet d’une [institution de crédit qui rappelle beaucoup la banque d’échange de Proudhon. L’ouvrier livre au dock central un produit; ce produit est estimé d’après le nombre d’heures de travail normalement et en moyenne nécessaire pour le créer. C’est là son prix naturel.

Il reçoit en paiement un assignat représentant ces heures de travail, et avec cet assignat, il peut acheter dans le magasin social tout autre objet dont le prix est fixé de la même façon. C’est, on le voit, la mise en œuvre de l’idée de Smith, prétendant que c’est le travail, non le numéraire, qui est la meilleure commune mesure des valeurs. Dans la multitude d’échanges qui s’opèrent, on troquerait toujours heures de travail contre heures de travail, ou, comme le voulait Bastiat, services contre services. Le bienêtre de chacun serait proportionné à la part qu’il a prise dans la production nationale, sans réduction et sans prélèvement au profit de personne. La puissance d’acheter serait en raison du produit créé, ce qui revient à dire que le producteur pourrait alors racheter son produit. Nous allons retrouver les mêmes idées dans Karl Marx. Pour éviter les ‘ répétitions, nous ne les discuterons qu’après avoir vu sous quelle forme nouvelle cet écrivain les exposa

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