V. Le Péril anarchiste ^ p
2. Kropotkine a été le plus fidèle interprète des doctrines de Bakunin.
et, peu de temps après (1882), on remarque un grand développement du mouvement anarchique à Lyon et dans le Sud-Est de la France. Jean Grave fonde le journal Le Droit social et publie son premier livre incendiaire — La société au lendemain de la révolution — dans lequel il résume tout le credo anarchique. Sur ces entrefaites éclate l'insurrection de Montceau-les-Mines ; on affiche des manifestes révolutionnaires à Marseille, et pendant qu'on découvre partout des dépôts de dynamite, surviennent coup sur coup les explosions au théâtre Bellecour et au bureau de recrutement à Lyon. Les femmes, elles aussi, prennent part au mouvement ; pendant que les filles d'Elisée Reclus, pour mieux accentuer leurs convictions anarchiques, contractent des mariages libres^ Louise Michel entre en scène ; elle court d'un bout à l'autre de la France, répandant partout, et malheureusement non sans succès, la parole anarchique. On a dit souvent que cette femme était le jouet d'une illusion et qu'elle avait embrassé les théories anarchiques, croyant réellement l'anarchie une société <,< où tous les hommes seraient bons, où chacun ferait son devoir, sans contrainte, par amour du devoir. » 11 est possible qu'il en ait été ainsi à l'origine, mais qu'aujourd'hui, après tout ce qui s'est passé, on puisse encore supposer en elle de la bonne foi, cela paraît difficile à admettre. Pour en revenir aux exploits anarchiques, nous remarquerons qu'en 1883, pendant que Paris voyait mettre au pillage presque toutes les boulangeries et devenait le théâtre de différentes manifestations révolutionnaires, en Allemagne on arrêtait Reinsdorff et Mildenberge, les auteurs de la terrible explosion au Niederwald (i).
L'année 1884 s'ouvre par la réunion, à Paris, dans la salle Levis, de tous les sans-travail, qui exhortent les ouvriers à fouler aux pieds la propriété privée et à prendre courageusement dans les magasins ce qui leur est nécessaire pour vivre. En 1885, on affirme mieux ce principe, en soutenant que le vol peut être juste, comme l'est toute autre voie de fait. Et l'année suivante (1886), on recourt de nouveau à ces voies de fait.
2. U Almanach du P. Pei?iard rapportait ainsi le fait : « 28 septembre i8Sj. Inauguration au Niederwald de la statue de la Germanie glorifiant la guerre de 1870. Reinsdorff et ses compagnons avaient miné le sol : le tyran de l'Allemagne et sa suite devaient sauter en l'air : un salaud coupa la mèche, et ces braves garçons furent arrêtés ! »
Ainsi, tandis que Tingénieur Watrin est tué à Decazeville et que l'anarchiste Gallo décharge son revolver au milieu de la foule réunie à la Bourse de Paris, à Charleroi on met à sac et à feu ateliers et couvents, et à Chicago, où le premier mai est fêté par les ouvriers armés, une formidable bombe éclate qui blesse plus ou moins grièvement quatre-vingts agents de police.
En 1888, Malato publie une brochure incendiaire: Les travailleurs des villes aux travailleurs des campagnes^ opuscule destiné à démoraliser les populations rurales et dont on distribue 20,000 exemplaires.
En 1889, tandis que les ouvriers sans travail parcourent les rues principales de Rome, brisant les vitrines des magasins et les envahissant, on publie le pamphlet de Most : La peste religieuse^ et cet autre de Malato : La Philosophie de l'anarchie^ deux titres qui disent assez ce dont il s'agit.
En 1890, les manifestations internationales du premier mai occasionnent de graves désordres dans plusieurs villes; surtout à Vienne en France, où les troubles prennent des proportions inquiétantes. Les brochures anarchiques répandues un peu partout pendant cette période sont innombrables. Rien qu'en France, en quelques années, vingt-quatre ouvrages de cette espèce voient le jour et leur tirage s'élève à 1 50,000 exemplaires (i). C'est pendant cette même année (1890) que Kropotkine publie sa Morale anarchiste et VIndicateur, destiné à initier les compagnons à la manière de fabriquer les explosifs (2). Nous avons dit compagnons^ tel est en effet le nom par lequel
1. Citons entre autres : Les hommes et les théories de V anarchie. — Les prisons. — • Les mouchards. — L ordre par L'anarchie. — Évolution et révolution. — Le salariat. — Ravachol anarchiste. — L'amotir libre. — La inorale anarchiste — les noms des auteurs et des imprimeries font défaut, les anarchistes ne veulent pas se compromettre.
2. Cet indicateur renferme 40 pages de texte. On y donne la manière de fabriquer la dynamite, le fulminate de mercure, les cigarettes incendiaires, la nitro-benzine, les bombes asphyxiantes, celles au sodium, à la potasse ; les tubes incendiaires, etc. Un des articles est ainsi conçu : « II est absolument inutile que tu t'effraies de la composition des produits explosifs. En suivant scrupuleusement nos prescriptions, tu peux manœuvrer en toute sécurité : un enfant de douze ans réussirait aussi bien que toi... Toutes les prescriptions que nous te donnons ont été recueillies par nous dans des traités spéciaux et mises en œuvre par nous. Nous te donnons donc des résultats obtenus par des spécialistes et contrôlés par notre propre expérience... Ne te presse pas d'agir; attends que tu sois instruit. Cela viendra plus tôt que tu ne le crois... Un voyage de mille lieues commence par un pas... Et tu le sais, compagnon... il n'y a que le premier pas qui coûte ! »
les anarchistes ont remplacé Tappellation de citoyen, qui ne leur plaît pas parce qu'elle désigne un homme libre dans l'État et participant de la souveraineté. Cependant les discours des compagnons deviennent de plus en plus grossiers et déclamatoires ; ce sont des accès de colère, des propos de vengeance qui attisent le feu de l'incendie. Et l'incendie se propage de plus en plus : en 1891, Levallois devient le théâtre d'une grande manifestation anarchiste ; à Charleville, à Nantes, les explosions de dynamite sont à l'ordre du jour, et il en est de même à Clichy, où Ravachol tente de faire sauter le commissariat de police et plusieurs maisons de magistrats, entre autres celle du substitut du procureur-général Bulot. On fonde cette même année la Ligue des anti-propriétaires et des anti-patriotes et l'on commence une grande propagande anarchiste dans l'armée. Plusieurs conscrits, notamment à Saint-Denis, donnent dans le piège et protestent bruyamment contre le service militaire (i). Des vols de dynamite ont lieu à Soisy-sous- Étioles, à Tarbes et en Savoie.
Nous arrivons, en 1892, au moment des grandes explosions. Explosions dans les rues, places, maisons et palais de Rome, explosions à Paris, chez la princesse de Sagan ; au boulevard Saint-Germain où demeure M. Benoît, conseiller à la cour d'appel ; explosion à la caserne Lobau et au restaurant Véry, bris de carreaux au café Riche, et finalement explosion au commissariat de police rue des Bons-Enfants.
En 1893, ^^ situation s'aggraverà Saint-Denis, Roubaix, Lyon, complots, vols de dynamite et découverte de dépôts de matières explosives. En même temps, chez un fabricant de bicyclettes, grève d'ouvriers qui prétendent avoir le droit de voler leur patron ; troubles en Autriche et troubles à Paris au quartier latin. En Espagne Pallas lance des bombes contre le général Martinez Campos ; une terrible explosion a lieu au théâtre Le Lycée. Léauthier au Bouillon Duval frappe le ministre Georgevitch qui lui est parfaitement inconnu; l'anarchiste
1. Dans un manifeste : Déclaration des soldats anarchistes, imprimé à Londres à V Imprimerie de la Liberté, rue de la Révolution, il est dit : « Si nous restons dans cet enfer, c'est la rage au cœur, aigris par nos souffrances, par les injures des galonnés... par la menace de la fusillade... Nous y restons avec notre haine mortelle de l'autorité, épiant avec impatience l'heure de nous servir de nos armes contre nos bourreaux... Nous nous rappelons nos ancêtres qui, le 18 mars 1871, collèrent contre le mur deux généraux. Quand l'ordre de faire feu nous sera donné, nous dirigerons les canons de nos fusils sur les charognes galonnées qui nous commandent. » (I!)
Villisse tire un coup de revolver pour protester contre les fêtes franco-russes ; Vaillant jette une bombe dans la Chambre des Députés ; à Marseille ont lieu plusieurs explosions, et à Berlin l'on constate de nombreux vols de dynamite.
La situation devient plus critique encore en 1894: à Barcelone on attente à la vie du préfet; à Rome, sur la place Montecitorio, éclate une boîte de dynamite contre la façade du palais du Parlement ; à Paris, l'anarchiste Henry lance une bombe dans le café Terminus, d'autres explosions ont lieu à l'hôtel Saint-Jacques et au faubourg Saint-Martin ; on dépose une bombe devant les magasins du Printemps ; à Lyon, Caserio assassine le président de la République Française, Carnot ; à Rome, Lega tente par deux coups de revolver de tuer Crispî, président du Conseil ; à Livourne, on assassine d'un coup de poignard un malheureux journaliste Bandi, et des bombes éclatent à Turin, à Florence, à Rimini, à Pise, à Livourne, à Milan. De même à Vienne, à Londres, de grands troubles se produisent ; à Chicago on met le feu à différentes reprises au palais de l'Exposition, et d'immenses incendies, qui n'ont rien de fortuit assurément, détruisent de vastes forêts sur différents points de l'Europe et des deux Amériques.
Ce noir tableau trouve une digne conclusion dans la lettre qu'un anarchiste nihiliste russe, le prince Pierre Alissofif, envoie de Suisse au journal // Secolo de Milan, pour l'informer que la mort d'Alexandre III de Russie est due à un poison lent à base de phosphore préparé par les compagnons nihilistes (i).
Pour l'honneur du monde civilisé, nous nous refusons à croire, jusqu'à preuve du contraire, à ce crime abominable, mais ce n'en est pas moins un grave symptôme quand des hommes se font un titre de gloire de scélératesses qu'ils n'ont probablement pas commises.
Bakunin, s'il revenait au monde, pourrait être fier de son œuvre !