__^ — TI
société elle-même, et non de haut en bas par voie d'autorité... Dans ce sens je suis collectiviste non communiste.,. (^). »
Pour le moment toutefois il cherche quelque autre chose, il veut que l'on procède à une destruction si complète du passé qu'il n'en reste pas la moindre trace, afin qu'on ne puisse y prendre pied pour nous reporter de nouveau en arrière.
Il demande donc la destruction ; mais il semble ne la demander d'abord que contre le gouvernement et l'état russe. Nous sommes à l'époque où, étant nihiliste, il cherche à répandre et à faire pénétrer ses idées spécialement en Russie (2).
De 1869 à 1871 la question change d'aspect: Bakunin veut appliquer partout les mêmes procédés, et entre en lutte contre Marx auquel il essaie d'enlever la direction du parti socialiste. Le reproche qu'il lui adresse est de vouloir la centralisation autoritaire, tandis que lui-même préconise un autre système, qu'il ^.'^'^çW^ fédéralisme antiautoritaire, et qui se développera moyennant la fédération libre des libres associations industrielles et agricoles.
Et alors il revient à sa thèse :1a destruction de tous les Etats nationaux et territoriaux, afin que, sur leurs ruines, s'élève l'État international des travailleurs, qui sera un composé de communes fédérées solidairement.
Pour mieux atteindre le but qu'il se propose, il fonde,contre Marx, \ Alliance internationale de la démocratie socialiste et lui donne un programme auquel on ne pourrait certes pas reprocher d'être obscur et équivoque.
L'Alliance commence par se déclarer athée.Elle veut «la suppression de toute organisation politique, judiciaire et civile ; la substitution de la science à la foi, et de la justice humaine à la justice divine ; l'abolition des cultes et du mariage, en tant
1. Citons une fois pour toutes les auteurs oii nous avons puisé nos indications sur les anarchistes et sur leurs doctrines : Dieu et l'État, par Michel Bakunin. — Les paroles d'un révolté et la conqitcte du pain, par P. Kropotkine. — A mon frère le paysan, par Elisée Reclus. — L Individu et son avenir, par Max-Stirnrr, — La société mourante et l'anarchie, par J, Grave. — Le péril anarchiste, par FÉLIX Dubois. Paris, Flammarion, 1894. — La France socialiste. Notes d'histoire contemporaine, par Mrrmeix. Paris, Fetscherin, 1886. — Arnaudo, loc. cit.
2. Avant de se vouer aux idées anarchistes, Bakunin passait pour un ardent slavophile. Il avait commencé par proposer la formation d'une Russie purement slave, moyennant l'expulsion de tous les étrangers : les Tartares à l'ICst et les Allemands en Germanie ; et il ajoutait « que la guerre contre les Allemands était une œuvre sainte ». Tout cela cependant ne dura guère, et quelques années après il était devenu antipatriote au suprême degré.
qu'institution religieuse ; l'égalité politique et économique des classes et des individus des deux sexes, l'abolition de la propriété, de l'hérédité, etc., en sorte que la jouissance de chacun soit égale à sa production. » Il veut en outre, « que la terre, les instruments de travail et tout autre capital deviennent la propriété collective de la société tout entière et que comme tels ils ne puissent être employés que par les travailleurs, c'est-àdire par les associations agricoles et industrielles dans lesquelles doivent se fondre et disparaître tous les États politiques et autoritaires actuellement existants... »
Quant à la manière d'y arriver, nous sommes toujours au même point : « Il faut détruire toute chose, dit le programme de l'Alliance: état, église, barreau, banque, université, systèmes philosophiques, politiques, économiques, administration, armées et police ; institutions qui sont autant de citadelles élevées par les privilégiés contre le prolétariat ; mais il ne suffit pas de les renverser dans un seul pays, il faut les abattre partout, parce que, depuis la formation des États modernes jusqu'au dixhuitième et au dix-neuvième siècle, il y a eu et il y a entre toutes ces institutions et à travers les frontières de tous les pays une solidarité toujours croissante et une étroite alliance internationale. »
C'est là une entreprise gigantesque, et Bakunin ne se le dissimule pas ; il se demande même si des individus, affiliés à une société secrète, suffiraient à la tâche. Il répond que ce qu'il faut c'est un grand mouvement dans les actions et dans les idées. Il croit cependant qu'une société secrète peut toujours faire « quelque bien » en répandant parmi les multitudes les idées qui les poussent à la révolution.
Pour l'organisation internationale de la révolution une centaine d'hommes sûrs, étroitement unis entre eux,suffiraient. Ce fut là une des raisons pour lesquelles il fonda l'Alliance, qui était une société secrète,en partie du moins. Elle se composait en effet de « cent frères internationaux » initiés ; il y avait en outre « cent nationaux » nommés par les premiers et tenus dans une ignorance complète de l'organisation internationale ; en dernier lieu venaient les simples adhérents obligés d'obéir aux ordres quand le moment serait arrivé.
Mais X Alliance internationale ne vécut pas longtemps ; née en 1869, elle se transforme, en 1871, en Fédération du Jura.
Ce fut le moment épique de la lutte entre Marx et Bakunin, moment d'où dépendit l'existence future du parti anarchique, disons mieux, sa véritable constitution, puisque, jusqu'alors, il ne s'était pas encore affiché comme parti.
Un instant la fortune sembla sourire à Marx ; au nom du conseil général, il convoqua, en 1872, \ Internationale en congrès à La Haye. Bakunin, qui s'était réfugié en Suisse et qui avait plus que tout autre travaillé à cette rencontre, ne put s'y rendre ; car il ne lui était pas plus permis de traverser la France que l'Allemagne, deux pays où il avait subi plusieurs condamnations. Marx s'était donc joué de son rival en faisant désigner pour siège du congrès la capitale de la Hollande, et c'est lui, en effet, qui sortit triomphant de cette assemblée.
Mais Bakunin ne .se tint pas pour battu, et, l'année suivante (1873), il fit de nouveau convoquer X Internationale en congrès "^ds \d. Fédération du Jura ; cette fois Genève fut choisie pour lieu de réunion.
La majorité du congrès vote la dissolution du conseil général, le camp retranché de Marx, mettant fin à son système de centralisation autoritaire; c'est l'aile gauche du parti socialiste qui prend le pouvoir, X Internationale se scinde et change d'aspect, elle paraît même devoir mourir, mais peu de temps après, changeant de nom et de forme, elle devient l'association par excellence du parti anarchiste. Bakunin écrit alors son livre Dieu et Etat, où il répète et résume tout ce que nous avons exposé.
Le i^i" juillet 1876, il meurt, et aussitôt après (octobre), ses disciples et successeurs, parmi lesquels on distingue Elisée Reclus, Paul Brousse, Jankowsky, J. Guillaume, et Salvioni se réunissent en congrès à Berne. Pour commencer, ils condamnent la Commune de Paris ; parce que, disent-ils, elle a voulu être un type de gouvernement autoritaire, et a reconstitué, ce qui était un tort des plus graves, les services publics. Puis ils formulent définitivement la doctrine anarchique proprement dite, et la divisent en deux parties. '
Dans la première, la négative, \\ est dit : « Il n'y a plus rien ; ni propriété, ni état, ni autorité quelconque.ni parlementarisme, ni lutte entre les peuples ! »
Dans la seconde, la positive, on reconnaît « la nécessité de former une société dans laquelle l'individu ne dépendant plus
que de lui-même,sa volonté ne pourra avoir aucune limite et ne sera plus désormais contrariée par la volonté du voisin », de là les deux grands principes : « Fais ce que tu veux. — Tout est pour tous ! »
Quant au mode d'action et de propagande, il est condensé dans la déclaration lue à ce même congrès par Charles Cafiero et Henri Malatesta : « Le fait insurrectionnel destiné à raffermir par l'action le principe socialiste est le seul moyen, disentils, de propagande efficace.» En cela ils s'inspirent, comme toujours, des maximes de leur fondateur, lequel, après avoir assuré que:« la révolution sanctifie tout sans distinction », ajoute que, pour réaliser le règne de la Pandestruction^ la première condition requise est « une série d'assassinats, d'audacieuses et même de folles entreprises qui inspirent de l'effroi aux puissants et éblouissent le peuple de manière à ce que celui-ci et ceux-là finissent par croire au triomphe de la révolution. »
Cet enseignement n'est pas perdu, et l'année même du congrès de Berne, les autorités allemandes séquestrent à Kœnigsbergle programme anarchico-nihiliste suivant: «Notre mission est celle de la plus épouvantable^ impitoyable et universelle destruction... quant à la mesure d'utilité de la mise à mort des individus en particulier, on doit considérer comme plus utile la suppression de ceux qui sont les plus dangereux pour l'organisation révolutionnaire, et dont la mort, instantanée et violente, peut surtout effrayer le gouvernement et ébranler son pouvoir. »
Le programme est désormais clair et complet, et nous verrons dorénavant marcher de front les paroles et les actes.
Nous sommes en 1878. A Fribourg se réunit le second congrès anarchique, où se fonde le premier organe socialiste : L Avant- Garde (ï) et où Elisée Reclus propose la nomination d'une Commission chargée de répondre à ces trois questions : — Pourquoi sommes-nous révolutionnaires,anarchistes,collectivistes ? — Il répond lui-même par la profession de foi suivante: «Nous sommes révolutionnaires parce que nous voulons la justice;... un progrès ne s'est jamais accompli au moyen d'une simple évolution pacifique, mais il s'est toujours fait moyennant une révolution imprévue. Si le travail de prépara-
I. Ce journal avait pour directeurs : Brousse et le prince Kropotkine.
tion se fait avec lenteur dans les esprits, la réalisation des idées a lieu brusquement... Nous sommes des anarchistes qui n'avons personne pour maître et ne sommes maîtres de personne... Il n'y a de morale que dans la liberté... Mais nous sommes encore collectivistes internationaux, car nous comprenons que la vie est impossible sans groupement social (0-»
S'inspirant de ces idées le congrès de Fribourg se déclare, quant aux principes : 1° favorable à l'appropriation collective de la richesse sociale ; 2° favorable à l'abolition de l'État sous toutes ses formes, y compris la prétendue agence centrale des services publics — celle de la Commune de Paris. — Quant aux moyens, le congrès se déclare favorable, 1° à la propagande théorique ; 2° à l'action insurrectionnelle et révolutionnaire ; mais il est hostile au suffrage universel, car « le droit de vote ne peut être considéré comme un principe de droit capable de réaliser la souveraineté du peuple ; de plus c'est un instrument toujours dangereux à manier. »
La semence jetée dans cette réunion porta ses fruits ; la même année, en effet, nous avons en Allemagne les attentats contre Guillaume I^^ de Nobih'ng et de Hoedel, qui se déclare anarchiste; en Espagne,celui de Moncasi contre Alphonse XII; en Italie, celui de Passanante contre le roi Humbert.
En 1879, congrès anarchique à Chaux-de-Fonds ; Kropotkine (^),qui fait sa première apparition publique,y prêche la propagande des idées par les voies de fait. D'accord avec Dumartheray et avec Herzig, il décide de publier à Genève le journal Le Re'volté qui prendra la place de V Avant-Garde déjà supprimée.
Ce n'est pas tout, au congrès Suisse, tenu en 1880, le même Kropotkine propose de substituer au mot Collectivisme un autre terme plus significatif: Communisme anarchique^ et insiste sur la nécessité de catéchiser les campagnes, car la révolution, et c'est là un point important à noter, échouerait si l'ouvrier des villes n'obtenait l'appui des paysans !
Cette même année, Ottero Gonzales attente une seconde fois à la vie d'Alphonse XII.
L'année suivante, le congrès de Londres (juillet 1881) proclame de nouveau la nécessité de recourir aux voies de fait,