CHAPITRE VII
L'organisation du parti anarchiste. — Les moyens de propagande. — Les socialistes et les anarchistes. — La société nouvelle.
Son existence précaire,
POUR atteindre son double but — destruction de la société actuelle par tous les moyens, recherche d'un régime nouveau pour la remplacer, — l'anarchie a imaginé une organisation des plus simples, qui résiste à toute possibilité d'envahissement autoritaire : le groupe, appelé à devenir la base de la future société, et qui est en attendant le fondement du parti.
Le groupe est une réunion d'individus ayant mêmes inclinations, mêmes tendances, mêmes idées ; il naît, comme par hasard, des relations personnelles par quartier, par rue, etc. Il n'a ni durée, ni siège fixe. Il surgit, disparaît, renaît suivant les occasions ; tout est subordonné aux besoins du moment.
Les compagnons d'un groupe se rencontrent avec ceux d'un autre ; on discute, on examine ce qu'il conviendrait de faire, mais, précaution très prudente, personne ne s'engage à rien ; on écoute, et puis chacun tire profit de la discussion et en déduit les conséquences qu'il veut, restant libre de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose (i). L'individu demeure maître de lui-même et n'obéit à personne. Le groupe sert à se connaître, puis ceux qui ont fait connaissance se lient d'amitié, échangent leurs idées et ensuite, s'ils le trouvent bon, travaillent ensemble. Ainsi on évite le danger de trahison, et l'on peut toujours affirmer qu'il n'y a pas de complices.
En réalité, cependant, les groupes renferment de deux à dix membres — ainsi le secret est mieux gardé — et ils sont unis
I. Cette tactique est ainsi expliquée par l'organe officiel anarchiste Le Révolté : « \J action ne se conseille, ne se dit, ni ne s'écrit : elle se fait !... Quelquefois un acte accompli fait plus que tout un discours écrit. Le Révolté sera toujours le premier à applaudir ceux qui agissent... Nous ne devons pas dire aux individus : faites ceci, faites cela ! S'ils sont conscients et convaincus, ils doivent savoir ce qu'ils ont à faire... »
entre eux par un lien fédéral. Les membres de la fédération qui ne sont autres que les chefs des divers groupes, forment ce qu'on pourrait appeler le conseil suprême de l'anarchie. Cela n'empêche pas toutefois les anarchistes de soutenir qu'il n'existe parmi eux ni conseil général, ni comité directif. Évidemment nous avons là, comme dans la Maçonnerie et comme dans l'Alliance Internationale, les frères initiés et les non-initiés, les compagnons internationaux, les nationaux et les adhérents. Ainsi il y a les anarchistes cachés, connus seulement d'un très petit nombre ; les peureux, qui occupent des emplois publics et qui ne veulent pas paraître, mais qui aident pécuniairement les autres; puis il y a les vieux, les fatigués — les frères dormants des maçons — et finalement les individualistes à outrance.
Comme toujours, les meilleurs et les premiers adeptes de l'anarchie ont été les jeunes gens et les étudiants, — la chair à canon du parti, — natures fourvoyées mais généreuses, qui croient aux apparences trompeuses de certaines théories, de certains systèmes et qui n'en savent pas distinguer le côté désastreux. Les ouvriers, eux aussi, y sont facilement attirés, séduits par le mirage de la fameuse devise : « Ni chefs, ni Dieu, ni maîtres. » Ils y sont encore attirés par les grèves. Les privations qu'ils souffrent avec leurs malheureuses familles pendant une grève et le rôle passif que les agitateurs leur imposent, les exaspèrent tellement, a affirmé un anarchiste, que, perdant tout espoir de se dégager par les voies légales, ils n'ont plus confiance qu'en eux-mêmes et dans leurs propres forces ; à ce moment ils se révoltent pour de bon et deviennent de vrais anarchistes (i).
Les seules manifestations officielles et visibles de la vie du parti anarchiste sont les congrès internationaux et nationaux. On y discute les questions d'intérêt général et on y rencontre des délégués envoyés par les différents groupes. Le groupe qui n'est pas assez riche pour supporter les dépenses nécessaires au voyage du délégué, se borne à envoyer un rapport écrit.
Au congrès tenu à Capolago, les compagnons Malatesta Cipriani et Merlino tentèrent de former une fédération géné-
I. Il est bon de ne pas oublier que c'est là un des plus grands inconvénients des grèves, inconvénients que nous nous réservons d'énumérer un peu plus loin.
raie proprement dite, afin d'établir une ligne de conduite qui servît de règle pour tous ; mais les anarchistes ne crurent pas sage de se départir de leur système et la proposition ne fut pas acceptée.
Peu après, en 1893, le Congrès international de Chicago décida la formation d'un bureau de correspondance nationale et internationale qui permît de se mettre en rapport avec les divers groupes, et l'on vota également la fondation d'un journal international et d'une petite feuille secrète. On décida en outre d'en venir à une grève générale en cas de guerre, et l'on affirma que les affamés peuvent prendre le pain où ils le trouvent. On exalta enfin l'héroïsme de Pallas qui avait attenté à la vie du général Martinez Campos.
L'un des grands moyens de propagande est le journal. Celuici répand les idées et sert de lien entre les groupes, il ouvre des souscriptions à son propre profit et à celui des compagnons pauvres, réhabilite les compagnons suspects et, quand il le croit nécessaire, joue le rôle de délateur.Il est encore employé comme moyen de communication entre les compagnons, il indique la formation des nouveaux groupes et annonce quand et où se tiendront les réunions (i). Les titres que prennent les journaux anarchistes varient, mais répondent toujours à leur caractère. Ainsi il y a L Insurgé ; V Affamé ; La Révolution sociale; L Émeute ; L Internationale (2) ; Le Droit anarchique ; Der Socialist ; Die Zukunft ; Der Anarchist ; Thé Commonweal ; Liberty ; Freedom ; El Cor s ar io ; Volné Listy ; Demoliamo ; V Égalité
1. En voici lin échantillon : « Les anarchistes du quartier du Père Lachaise avertissent les compagnons de Paris qu'ils se constituent en groupe sous le nom de Groupe anarchiste du Père Lachaise. Les réunions ont lieu tous les lundis, chez X... rue Z... Le groupe invite tous les ouvriers, sans distinction d'école, à venir prendre part à ces discussions. »
2. L'un des principaux organes du parti ; on y trouve des articles tels que le suivant, écrit par des gens qui semblent avoir perdu même la notion la plus élémentaire du sens moral : « A côté de la propagande théorique, qui se poursuit sans trêve et que nous sommes heureux de saluer... il devient indispensable de faire parler sur un ton élevé tout ce que la science a mis à notre disposition. Inutile de dire que nous concevons logiquement la nécessité d'exproprier /«za- tous les moyens possibles la bourgeoisie, comme l'objet de notre haine implacable. Ainsi avec le vol, le meurtre et l'incendie, qui d^'^ÎQnn&m naturellement nos moyens légaux... nous n'hésiterons pas à admettre la chimie, dont la voix puissante devient absolument Jiécessaire pour dominer la mêlée sociale et faire tomber brutalement en nos mains la fortune ennemie sans gaspiller le sang des nôtres... Puisqu'il est nécessaire de démolir toute autorité pohtique, mihtaire et religieuse... il faut absolument brûler les églises, les palais, les couvents, les casernes, les préfectures, les mairies... les places fortes, les prisons, enfin prendre en masse tout ce qui a pu vivre jusqu'aujourd'hui du travail humain sans y prendre part... ».
sociale, et cent autres. Citons encore Le Conscrit qui dépeint les prétendues infamies de la vie militaire et dont on distribue généralement 50.000 exemplaires à la fois. La vente se fait d'ordinaire aux portes mêmes des immeubles où sont les bureaux de révision militaire. Aux faits divers de ces journaux, on raconte et l'on justifie les exploits des anarchistes, y compris les vols. Outre les journaux il y a encore les brochures et les manifestes imprimés clandestinement.Ces derniers, pour plus de précaution, sont insérés dans les plis d'un journal non suspect, de préférence catholique, et expédiés aux affiliés (i). Puis viennent les romanciers, les orateurs et les poètes du parti {f). Leurs élucubrations paraissent généralement dans des revues anarchistes telles que VEn dehors, la Revue Libertaire, la Société Nouvelle, etc., où l'on attaque tout et tous, où l'on donne les meilleures formules pour fabriquer dynamite, bombes et autres explosifs ; où enfin l'on exalte les grands anarchistes Ravachol, Henry, Vaillant, etc., dont on a soin de faire des martyrs et des saints (s).
On fait en outre un grand débit d'almanachs et de gravures qui représentent des scènes propres à exciter ou la colère du peuple contre les bourgeois ou la pitié et l'admiration pour tel ou tel anarchiste. Ainsi, lors de l'exécution de Ravachol, on vendit un grand nombre de ses portraits avec ces deux inscrip-
1. Voici un passage d'un manifeste intitulé : — Nous n'en hcerons jamais assez. — « Nous nous rappelons ce qu'a coûté de sang le capital et à notre tour nous disons : nous n'en tuerons jamais assez. N'écoutons pas ces fumistes qui viennent nous prêcher le calme quand on nous tue... A la force répondons par la force. Ces scélérats osent encore nous parler de fêtes ? Croient-ils donc que nous ayons le coeur de danser sur le cadavre des nôtres? Ils voudraient voir le peuple s'étourdir pour oublier sa misère et sa servitude... Nous ne ferons fête qu'au jour de la Révolution sociale, quand, heureux et libres enfin, nous danserons sur les ruines fumantes de la société capitaliste et gouvernante. Alors en Anarchie sera la fête de la Félicité ! »