‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 45 sur 91 · I. Domergue, loc. cit., p · texte numérisé non relu

I. Domergue, loc. cit., p

peu ici : ce qui importe, et beaucoup, c'est la constitution à donner au régime industriel; ceux qui ne s'aperçoivent pas de cela, dit Mario, ne comprennent pas l'esprit de leur temps (i).

Pour conclure, nous terminerons cet exposé du libérisme en nous posant la même question que s'adressait Alontchrétien : «Est-ce une bonne administration que de mettre la main à la poche pour acheter ce qu'on peut recueillir de son propre fonds, et de laisser sa terre en friche pour faire valoir celle d'autrui (2)?

En d'autres termes, il n'est pas bon de recourir à l'absolutisme ni d'isoler son pays du mouvement commercial qui embrasse l'univers. Mais il faut que la détermination de la part à y prendre procède d'un calcul, qui réclame la plus grande circonspection et une vigilance de tous les instants. Il convient de mettre le producteur indigène en état de lutter à armes égales contre ses rivaux, mais on ne peut lui assurer infailliblement la victoire. Celle-ci dépend en grande partie de conditions particulières, tantôt momentanées, tantôt persistantes. Il faut savoir les juger et s'en servir, s'il est possible, sans s'obstiner inutilement à des productions qui reviendraient trop cher ou qui ne trouveraient pas d'acheteurs. Toute mesure de protection qui ne se contentera pas de maintenir l'équilibre entre les producteurs nationaux et étrangers, ne pourrait se justifier que s'il s'agissait d'une nation jeune qui, n'ayant pas encore d'industries propres et pouvant en avoir, voudrait les faire naître en leur procurant pour un certain temps des profits exceptionnels.

Du reste une protection exagérée conduirait à une production excessive, qui engendrerait fatalement à son tour un abaissement des cours et ferait plus de mal aux producteurs que la concurrence étrangère. Le libre échange et la protection ne sont pas des principes absolus et encore moins infaillibles: ce sont des mesures, des procédés bons ou mauvais suivant les circonstances, les personnes et les milieux parmi lesquels ils se développent. Ce sont comme deux médecines, salutaires toutes deux, mais qui, administrées hors de propos, peuvent donner la mort au lieu de la santé. L'un des principes d'où dépend le bien-être des classes ouvrières est qu'il faut protéger le déve-

1. Rae, loc. cit., p. 93 94, où ce côté de la question est remarquablement exposé.

2. Domergue, loc. cit., ^. 377. Montchrétien (1575-1621) est l'auteur du premier traité d'économie politique.

loppement et la consolidation du travail national. C'est donc surtout au travail, qu'un pays doit demander la richesse et la prospérité : par conséquent il est nécessaire de conserver, de développer, de défendre le travail à l'intérieur, mais sans exagérations inconsidérées, ou indifférence affectée. C'est ainsi qu'on obtiendra pour résultat final que la production soit en rapport avec la consommation ; qu'elle ne soit ni inutile, ni excessive. C'est ainsi qu'elle deviendra réellement rémunératrice, ce qui augmentera le capital, par conséquent le fonds de réserve, qui permettra d'offrir aux ouvriers une plus grande quantité de travail mieux équilibré ; et ceux-ci, arrivant graduellement à se trouver en proportion plus égale avec la demande, seront plus à même de discuter librement les conditions auxquelles ils prêteront leur concours. Le salaire tendra donc à s'élever ; la loi de fer de l'offre et de la demande sera tempérée par une foule de faits et de considérations, dont la principale sera : que pour déterminer les salaires, dans une société bien ordonnée et régie par de sages lois économiques, on ne peut et on ne doit jamais, en envisageant le travail, faire abstraction de celui qui l'exécute. Quant à la théorie du laisser faire, il ne faut pas perdre de vue que si le socialisme se méprend en supprimant les principes de la liberté individuelle et de la propriété privée, le laisser faire, entendu d'une manière exagérée, ne pèche pas moins quand il accorde à ces principes une autorité illimitée (i).

Qu'on nous permette encore d'ajouter quelques réflexions, d'un ordre plus général peut-être, mais qu'on aurait tort de négliger entièrement. Assurément les conditions des ouvriers ne sont générailement pas aujourd'hui aussi bonnes qu'elle^ devraient ; cependant, en comparaison de ce qu'elles ont été, elles se sont beaucoup améliorées. L'idéal chrétien, malgré toutes les aberrations du système économique, a poursuivi in-

T. « Le laisser faire, observe Rae, est une opinion qui ne durera pas. Cette théorie fait manifestement dépendre la justice de la distribution de la richesse obtenue au moyen de la libre concurrence, d'une fausse idée de l'égalité naturelle des concurrents ; elle implique par là même que, tant que les hommes ne seront pas égaux en talents et en besoins, le système de la liberté illimitée pourra toujours produire une distribution des plus injustes. Le laisser faire, donc, avait en lui-même un germe de socialisme, et à l'époque de sa plus grande prédominance en Angleterre, il faisait déjà place à une théorie sociale, plus jeune et plus énergique, laquelle n'est pas encore actuellement constituée sous une forme définie et consciente, quoiqu'elle ait eu pendant un demisiècle une profonde influence sur la législation sociale. » Onv. cité, p. 389-390.

trépidemeiit sa route, et au milieu de l'égoïsme du cœur humain a su trouver le moyen de réveiller en lui des pensées plus nobles et plus élevées. Aujourd'hui le sentiment des souffrances d'autrui est plus répandu et plus sincère, et le désir de les soulager est plus vif (^). Grâce au zèle infatigable et aux sages enseignements des souverains pontifes, et en particulier de Léon XIII, merveilleusement secondé par une grande partie du clergé, on sent et l'on comprend toujours mieux qu'outre des devoirs de bienveillance chrétienne que l'on a envers l'ouvrier, et même avant eux, on lui doit la justice, non pas une demi-justice, mais justice entière et parfaite. La charité de même est entendue comme elle l'était aux premiers temps du christianisme. Elle ne consiste plus en aumônes dédaigneuses qui humilient celui qui les reçoit, mais elle demande que le cœur se donne à Dieu d'abord pour se donner ensuite aux hommes. Ainsi les dons que les hommes se font réciproquement constituent-ils le lien moral qui les unit et le principe même de la vie sociale.

On a donc marché dans cette voie vers le bien, non pas cependant autant qu'il eût été possible de le faire si l'on avait laissé au christianisme pleine liberté d'action pour accomplir son œuvre salutaire de reconstitution sociale (2). En tout cas, si l'on examine par exemple l'Angleterre, le pays où le paupérisme abonde, dit-on, plus qu'ailleurs, on voit de suite combien les choses y ont changé depuis un siècle (s). En effet, d'après

1. Voici ce que disait à ce propos, l'année dernière, aux ouvriers belges, l'ex-président du Conseil des ministres, M. Beernaert : « L'humanité, selon moi, est en progrès sous tous les rapports. Les conditions de la vie aujourd'hui sont, dans leur ensemble, meilleures qu'elles n'étaient il y a cinquante ans. Cela est vrai même au point de vue moral. L'esprit de charité, de sacrifice, de solidarité est plus répandu maintenant qu'à toute autre époque. Quand a-t-on jamais vu se répandre davantage cette idée de mutiialité parmi les ouvriers, qui associent les peines et les jouissances de chacun à celles de tous ? L'évolution économique se fait en faveur de l'ouvrier. Les salaires, depuis cinquante ans, ont, dans l'ensemble, augmenté de 40 pour cent, tandis que le revenu du capital a diminué de 60 pour cent. Les statistiques sont là. Ce sont des faits importants et qui n'ont pas dit leur dernier mot. » V. Conférences (C études sociales, etc., p. 93.

2. Cabet lui-même, malgré ses nombreuses erreurs, n'a pu s'smpêcher de reconnaître que si le christianisme « avait été bien compris et fidèlement pratiqué partons les chrétiens... il aurait suffi, et suffirait encore, pour établir une parfaite organisation sociale et politique et délivrer l'humanité de tous ses maux. » Rae, loc. cit., p. 237,

3. Il y a quelques années, l'Angleterre assistait une personne sur vingt, aujourd'hui elle n'en assiste plus qu'une sur trente. Après la révolution d'Angleterre, les salaires ne suffisaient presque à personne, même à ceux qui menaient l'existence la plus misérable, et alors chacun recourait aux secours des paroisses. Aujourd'hui on n'y a plus recours, quoique les besoins aient augmenté, que les heures de travail soient diminuées et que

l'étude consciencieuse que Grégoire King fit en 1688 sur la distribution de la richesse entre les différentes classes sociales en Angleterre, le revenu moyen annuel d'une famille ouvrière — les familles d'artisans et de professionnels étaient aussi comprises sous cette dénomination — représentait alors 12 livres sterlings et 12 schellings (environ 300 fr.) ; tandis qu'il est aujourd'hui de 81 livres sterlings (2025 fr.). Le revenu moyen des familles anglaises en général était alors de 32 livres sterlings (800 fr.) ; actuellement il est de 162 livres sterlings (3850 fr.) (i). Le revenu moyen de l'Angleterre se trouve donc quintuplé, tandis que celui de la classe ouvrière a augmenté de six fois et demie. En 1688 74 % de toute la population appartenait à la classe ouvrière et gagnait, en général, 46 ^/o du revenu entier du pays; en 1807, 80 % au moins de la population entière faisait partie de la classe ouvrière et gagnait ensemble 40 0/0 de tout le revenu de l'Angleterre (2).

De haut en bas le même phénomène s'est reproduit dans les autres pays. Cela n'est pas une preuve — et Rae le remarque très justement — que la distribution delà richesse soit arrivée à la perfection, mais cela veut dire en tous cas qu'il n'est absolument pas vrai que la condition des ouvriers ne fasse qu'empirer en proportion de l'accroissement de la richesse générale, comme le prétendent les socialistes ; cela veut dire encore que le système social actuel, quelque défectueux qu'il puisse être, ne l'est pas au point qu'il ne puisse répondre aux légitimes

la mortalité, qui était à l'époque de la révolution d'un sur 27, soit descendue à un sur 40. Il ne faut donc pas croire que la diminution de la pauvreté dépende de l'accroissement de la mortalité, mais au contraire de la plus grande diffusion de bien-être et de civilisation qui va s'accentuant de toutes parts. Rae, Loc. cit., p. 340, 350, 410, 414.

I. Mulhall comparant avec soin le revenu de la population anglaise, divisée par classes et compt-ée par familles, et le considérant à 3 périodes diff"érentes : 1688, 1800 et 1883, est arrivé à ce résultat :

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