CHAPITRE XVI
Sage application des deux systèmes. — La science économique est une science expérimentale. — Le mirage du mot liberté. — L'intervention de l'État dans l'ordre économique. — Les conséquences de la révolution française dans le domaine économique. — Le juste milieu. — Le développement et la consolidation du travail national. — Les heureux résultats obtenus jusqu'ici. — L'amélioration du sort des classes ouvrières. — Obstacles qu'elle rencontre. — Lassalle a tort, les ouvriers ne sont pas condamnés à languir toujours dans la misère.
IL ne faudrait pas conclure de ce qui précède que nous condamnions toute idée de libre concurrence et acceptions toute espèce de protectionnisme. Nous croyons au contraire que les deux systèmes, diversement appliqués, selon la diversité des cas, des temps et des lieux, mais toujours avec discernement, prudence et discrétion, peuvent produire de bons résultats. Ce que l'on ne saurait accorder ni au premier ni au second système, c'est de se donner chacun exclusivement comme la panacée universelle, comme le remède souverain de tous les maux sociaux et, par conséquent, de tendre à exercer seul une prédominance absolue, en refusant a priori et pour toujours à l'autre le droit de prêter un concours qui cependant pourra souvent être des plus utiles.
Le grave défaut, nous serions tenté de dire le vice originel de l'économie politique actuelle, c'est de se présenter avec un programme d'idées préétablies, d'hypothèses et d'apophthegmes, décorés du nom pompeux de science, tandis que, comme science, elle aurait encore beaucoup à apprendre. Nous nous trouvons en effet en présence d'une foule innombrable d'intérêts divers dont la défense comporte telle ou telle mesure de circonstance, mais nous ne voyons pas qu'on puisse les régler par des lois fixes et invariables.
Et en cela nous sommes parfaitement d'accord avec Brentano. Celui-ci fait observer que « l'économie politique classique
a suivi l'exemple de la sculpture classique ; elle a formé son homme selon les lois de la nature, mais sans lui conserver les diverses empreintes que lui donnent le métier qu'il exerce, la classe, la nationalité à laquelle il appartient et son degré de civilisation. Elle ne distingue même pas le paysan du commerçant, les instincts du prolétaire sans éducation de ceux de l'homme cultivé, et elle tient encore moins compte des grandes divergences qui existent dans le sein même de la classe ouvrière. Elle ignore jusqu'aux différences de race, de religion, de temps. Dans la vie réelle, il n'existe et ne peut exister de système général d'économie, bon pour tous les cas : chaque programme économique est basé ou sur l'agriculture, ou sur l'industrie, ou sur le commerce, ou sur les transports, ou sur les locations de services et de capitaux. Tous les exemples et observations ne peuvent se tirer que de ces branches particulières de l'économie politique. Or ce n'est qu'en partant de ces observations qu'on pourra arriver à la réédification d'un système théorique. La plus haute tâche scientifique est la recherche des conditions fondamentales concrètes qui comme le territoire, la population, la religion, les mœurs, Vétat, le droit, les classes sociales et les degrés de culture intellectuelle et matérielle, déterminent l'économie des peuples (i). »
En cela Brentano voit très juste : la science économique doit être une science expérimentale, d'une expérience, pour ainsi dire, journalière. Or, le système économique actuel, tout en ayant la prétention d'être fondé sur l'observation des faits, ne veut plus tenir aucun compte des conditions nouvelles qui se présentent. Une certaine période d'expérimentation lui suffit, et le passé doit régler l'avenir. Une pareille théorie n'est pas même acceptable dans l'art médical dont le sujet cependant, c'est-à-dire le corps humain, ne se modifie jamais essentiellement. Si la science économique était restée, commedie l'aurait dû, une vraie science d'observation, elle ne pourrait pas proclamer a priori, comme elle l'a fait et le fait encore, que le libre échange est toujours bon et la protection toujours mauvaise. Elle dirait au contraire que c'est une question de cas et de temps ; elle éviterait la forme despotique, que tend à assumer chacun des deux systèmes quand on lui laisse le champ libre,
I. Revue d' éconoinie politique. Paris, janvier-février 1889. Articles signés Luio Brentano, professeur à l'Université de Leipzig,
et elle bornerait son action à rechercher dans quelles circonstances un peuple peut trouver son avantage à user de la libre concurrence et dans quelles autres elle lui deviendrait nuisible. Elle tiendrait par conséquent un compte exact de chaque ntiodification qui se présenterait et serait bientôt par là même en état de juger quelles sont les productions qu'il est le plus avantageux de développer et d'encourager, et à quel moment et dans quelles contrées, et quelles sont celles qui ne le demandent pas ; où il est plus utile de faire appel à l'activité humaine et jusqu'à quel point celle-ci doit se développer dans tel sens plutôt que dans tel autre ; quels sont les produits de plus grande consommation et s'ils sont dans une juste proportion avec les producteurs et les travailleurs. Bref, si la science économique veut arriver à de sérieux résultats, il faut qu'elle soit une science patiente par excellence et de plus une science éclairée et ennemie de tout préjugé et de toute exagération. En cela les libéristes sont plus coupables que leurs adversaires : le mot liberté a exercé sur eux une fascination si irrésistible, qu'ils sont allés jusqu'à en tirer des conséquences des plus désastreuses ; ils n'ont pas vu que si le libre échange est séduisant en théorie, très souvent il ne l'est pas du tout en pratique. Ainsi le libérîsme, qui se propose d'arriver au bonheur au moyen de la liberté, n'obtient ni l'un ni l'autre ; et cela parce qu'il croit que la liberté consiste non dans la faculté de faire ce qui est juste et conforme au droit, mais de faire ce qui plaît. Il tend donc à émanciper autant que possible l'individu de tout frein autoritaire, il ne veut s'appuyer sur aucune idée positive du droit, il envisage l'Etat comme un étranger dont on doit toujours et en toute circonstance se garer comme de son pire ennemi.
Aussi arrive-t-il jusqu'à croire qu'il ne peut pas y avoir d'affaires qui soient si intimement liées au bien-être général qu'elles puissent se trouver dans le cas de devoir lui être subordonnées. Assurément l'intervention de l'Etat dans l'ordre économique doit être discrète et limitée, mais cependant elle est aussi nécessaire en pratique que légitime en droit. En effet la liberté individuelle ou collective ne suffît pas pour constituer la société et pour la rendre prospère ; l'ordre économique ne s'établit pas de lui-même comme l'équilibre entre les éléments de la nature. Entre l'État d'un côté, et les individus, les familles, les associations de l'autre, il n'y a et il ne doit pas y avoir antagonisme
mais coopération, et les forces des individus comme des êtres collectifs se développeront d'autant mieux que les pouvoirs publics sauront plus efficacement garantir l'ordre et la justice distributive. Tout consiste ici à rester dans la juste mesure en tenant un compte exact des mœurs, des traditions, des habitudes, du caractère, de l'éducation et de l'histoire de chaque peuple. Rêvant la liberté en toute chose, les libéristes se sont laissé prendre au mirage de ce mot magique, oubliant cette juste réflexion de Chamfort : « On peut parier à coup sûr que toute idée reçue qui procède du grand mot de liberté est une bêtise, puisqu'elle a plu à la masse (i). » Nous sommes allés si loin dans cette voie, que nous en sommes venus à confondre la licence avec la liberté.
« Il ne nous appartient pas de rechercher, écrit Domergue, si la révolution dont la France vient de célébrer le centième anniversaire, a donné la formule d'une nouvelle société dont les principes fondamentaux finiront par s'imposer à tous les peuples. Nous avons à examiner seulement ce qu'elle a apporté d'idées bonnes ou mauvaises pour le développement économique de notre pays, car il est impossible de ne pas faire remonter au mouvement philosophique de cette époque le nouvel esprit qui, depuis un siècle, a présidé aux questions qui nous préoccupent. Pour tout observateur de sang- froid il apparaîtra que la France fut entraînée alors par un idéal vague d'indépendance et de liberté, par un besoin si passionné de changement, une soif si ardente de choses nouvelles,qu'elle a dépassé le but au lieu de l'atteindre, et qu'au lieu de résoudre, elle a remis tout en question. Là où s'imposait une évolution nécessaire qui allait peut-être s'accomplir d'elle-même par la force des choses, elle a fait une révolution. Le bouleversement politique entraîna le bouleversement économique. Presque aussitôt le régime de la liberté commerciale sembla découler comme un corollaire de la nouvelle charte, que s'était octroyée l'homme libre. Tout changer — même ce qui était bien — c'était décréter que tout irait mieux. Mais les hommes d'alors prirent trop facilement leurs désirs pour des réalités et, s'ils ressuscitaient aujourd'hui, ils éprouveraient sans doute quelque confusion en constatant que nous sommes obligés de revenir sous d'autres formes — syndicats professionnels, sociétés de secours mutuel,
I, Chamfort, Précis des révol, de Naples et de Sicile, Paris. 1824, Anguis, édit.
associations coopératives, banques populaires, — à ce régime corporatif contre lequel Turgot et les écononriistes de 1789 n'avaient pas assez de foudres. Est-ce à dire que tout ce qui date dece temps-là soit regrettable ? Bien loin de nous une telle pensée. Ainsi nous ne saurions trop nous féliciter de la suppression de toutes les entraves dont le commerce intérieur avait à souffrir auparavant. L'abolition des douanes de province à province fut évidemment un grand bienfait. Elle favorisa toutes les expansions jusque-là contenues par ces illogiques barrières ; elle facilita l'engrenage de toutes les activités de la nation jusqu'alors isolées.
« Mais de ce grand bienfait immédiatement rendu sensible, on a conclu, par une généralisation trop précipitée, que l'abolition des douanes étrangères devait avoir un résultat non moins excellent. Et comme ces idées de libérisme sont toujours très séduisantes, les théoriciens en demandèrent l'application illimitée, sans examiner si les conditions de peuple à peuple seraient les mêmes que d'individus à individus dans un même État, obéissant aux mêmes lois, appelés aux mêmes profits, soumis aux mêmes charges. L'idéal libre-échangiste naquit alors. Sans doute il ne devait triompher que beaucoup plus tard, mais son premier souffle avait suffi pour étouffer dans l'œuf des projets de réforme qui, pour n'être pas aussi ambitieux, n'en étaient pas moins sages... (i). »
Et Domergue a raison : le libérisme exagéré, qui a produit un capitalisme absorbant dans le domaine économique, a amené politiquement la prédominance d'une nouvelle classe, l'aristocratie de l'argent. Aussi comprend-on Mario quand il affirme que le changement produit par la législation de la révolution française ne fut nullement le prétendu développement d'un quatrième état, mais la création de l'aristocratie de l'argent, qui se substitua à la vieille noblesse héréditaire, sans prendre aucune de ses qualités. Et voilà pourquoi la lutte sociale est essentiellement une lutte politique, où il s'agit de savoir dans les mains de qui le pouvoir finira par tomber ; il ne faut pas y voir simplement une révolte d'ouvriers contre quelques-uns de leurs patrons, mais l'union de toute la classe des travailleurs et de la petite bourgeoisie contre la haute bourgeoisie afin de la renverser. La forme de gouvernement importe