‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 51 sur 91 · I.OOO · texte numérisé non relu

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V. Journal de St-Pétersbourg, 30 septembre (12 octobre) 1880, n. 260.

Qu'on examine ce qui est arrivé en Angleterre dans les travaux de tissage, qui forment certainement les plus importantes des industries mécaniques. Quelle panique et quels cris au moment de l'application de la machine Arkwright aux filatures de cototi ! On croyait que les ouvriers et les ouvrières resteraient sans travail. Il en a été tout autrement : et Say a pu affirmer que tandis qu'avant l'invention de cette machine on ne comptait en Angleterre que 8000 ouvriers fileurs environ, dont 2700 tisseurs d'étoffe de coton et 5200 fileuses à petit rouet, dix ans après l'introduction de la machine, c'està-dire en 1787, il y avait 105,000 personnes, adultes et enfants, occupés à la filature, et 247,000 au tissage : en tout 352,000 personnes (j). Il est prouvé encore d'après les dernières statistiques de Mulhall, qu'environ un siècle plus tard, en 1880, dans le tissage seul on avait obtenu l'augmentation suivante dans le nombre des ouvriers : hommes 232,000 ; femmes 543,000 ; enfants 201,000; total 976,000 (2). La différence, on le voit, est énorme et montre que les désavantages ne se réalisent que lorsque la division du travail est poussée jusqu'au point de devenir un émiettement, ou quand les machines, sans être d'absolue et évidente nécessité, arrachent le travail à toute une classe ou agglomèrent et retiennent toute la journée dans les ateliers hommes, femmes et enfants. Ces derniers inconvénients trouveront probablement dans un temps non éloigné un remède efficace dans le développement toujours plus grand de nouvelles inventions, c'est-à-dire dans les différentes applications des forces électriques,grâce auxquelles l'ouvrier pourra, sans sortir de chez lui et aidé de sa famille, exécuter les mêmes travaux qu'il accomplit aujourd'hui à l'atelier et séparé des siens. Ceci aura pour heureuse conséquence de mettre fin aux agglomérations et de cette manière de diminuer le danger de corruption morale tout en resserrant plus étroitement les liens de la famille.

Bornons-nous pour le moment à indiquer brièvement quelques remèdes provisoires à cette situation, — nous y reviendrons en détail un peu plus loin. — Il faudrait premièrement que l'enfant ne fût pas admis à l'atelier avant d'avoir atteint un développement suffisant non seulement au point de vue

I. J.-B. Say, Cours compiei d'Économie, première partie, ch. XIX. '.î. MMÎhaM's Diciionary 0/ sfaiisiics. London, i88ó, p. 239.

Socialisme et Catholicisme. t^

physique, mais encore sous le rapport intellectuel, surtout en ce qui concerne son éducation morale et religieuse ; secondement, que le temps du travail fût limité dans une juste mesure d'après l'âge et le sexe ; troisièmement, que l'ouvrier ne fût pas rendu incapable, par un genre de travail trop exclusif, d'exercer son activité à autre chose qu'à une besogne toujours la même ; quatrièmement, que ressuscitant l'esprit des vieilles traditions, à commencer par la coutume du patronnât, on rétablît entre ouvrier et patron les rapports que les machines ont eu pour effet de rendre de nos jours difficiles et rares (i).

Outre les machines les socialistes critiquent encore le travail à forfait. C'est là assurément un danger des plus graves, car les entrepreneurs peuvent régler le forfait de manière à tirer de l'ouvrier une trop grande quantité de travail en le rétribuant trop peu. Toutefois en recourant à un tarif de prix fixes et correspondants à la quantité et à la qualité de chaque travail à forfait, il n'est pas douteux que les ouvriers ne s'affranchissent du risque d'être frustrés de leur dû, surtout s'ils sont soutenus dans leurs justes réclamations ou par des associations bien organisées, ou par des tribunaux composés d'arbitres ou par d'autres commissions de même espèce. Du reste, dans le travail à la journée ils peuvent être également frustrés de ce^qui devrait leur revenir et même sous une forme et dans une mesure plus préjudiciable que dans le travail à forfait, qui ne cesse jamais de présenter des avantages très considérables. Ainsi Denny, cité fréquemment à ce sujet par Rae, fait observer avec raison que le travail à forfait fournira la meilleure et la plus naturelle transition du système actuel à un régime de production coopé-

I. « Les fondateurs des ateliers anglais se préoccupent plus que ne l'ont fait leurs devanciers de mettre dans des conditions de bien-être et de moralité les familles employées dans les manufactures. Tout en respectant la liberté des ouvriers, ils reprennent les traditions de solidarité auxquelles l'Angleterre avait cru pouvoir renoncer. Ils comprennent que l'accord spontané entre patrons et ouvriers est le seul moyen capable de prévenir les maux que le gouvernement veut conjurer. Cet effet préventif, secondé par les inspirations de l'esprit chrétien, est précisément le résultat que le Parlement avait en vue... Dans un rapport fait par l'inspecteur d'un atelier métallurgique anglais — la Conset-Iron- Works — qui emploie plus de 15.000 personnes, on remarque que, dans les manufactures britanniques, l'esprit des vieilles traditions tend à renaître. Ainsi le susdit atelier a renoncé aux enrôlements, dit momentanés, des ouvriers, reprenant la vieille coutume du N orthumberland, qui consiste à enrôler les ouvriers à l'aniiée. L'inspecteur a constaté que, depuis l'époque du retour à ce régime , les parties intéressées règlent facilement les salaires à l'amiable malgré les mauvaises habitudes qui font varier les salaires suivant le prix des fers. » Le Play, loc. cit., livre IV, ch. 37, p. 304-305.

rative (i). Denny affirme encore qu'un ouvrier qui travaille à forfait, autant parce qu'il s'applique davantage que parce qu'il exerce plus activement son intelligence et son habileté, augmente généralement son produit de 75 %, et accroît la somme totale de ses salaires d'environ 50 % (^). De même Roscher attribue la supériorité industrielle de l'Angleterre à la prépondérance de cette forme de travail (3), et la commission nommée par les Traders Unions pour examiner l'état de la question, rapporta à l'unanimité que le système était accepté et pratiqué avec succès par toutes les industries dont elle s'était occupée (4).

Quant au reproche qui lui est fait de diminuer les salaires des ouvriers moins habiles, dont la plupart même risquent d'être congédiés par les entrepreneurs, on peut dire que ce n'est pas le cas habituellement. En effet les statistiques démontrent que le travail des ouvriers plus habiles cause un avantage et non un préjudice aux autres, parce que les produits plus parfaits étant bien payés, loin de tarir les sources du travail, c'est-à-dire les nouveaux capitaux et les salaires qu'on en tire, les augmentent et les font affluer plus librement aux productions de tout genre.

Mais avec ce système, objectera-t-on peut-être, on arrive facilement à un excédant de travail, à quoi Denny répond que ce qu'on obtient en plus de travail dans le système à forfait ne se traduit pas par une plus grande quantité de produits exécutés, mais par plus d'intelligence et d'ordre dans leur exécution (5). Et le plus grand avantage qui en découle, comme le remarque Rae, est d'abréger la journée de travail. Car, le travail étant plus intense, une journée plus courte suffit à fournir une production égale sinon plus abondante. Si les arguments de Denny sont solides, dit Rae, un ouvrier qui travaille à forfait peut, en huit heures, gagner 40 % de plus qu'il ne gagnerait en dix heures de travail à la journée. Sans doute il y aura une différence occasionnée par la variété de l'industrie et le genre de travail, mais partout où le forfait trouve moyen

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