CHAPITRE XVI H
Les machines. — Leurs défauts et leurs avantages. —Gomment éviter leurs inconvénients — Le travail à forfait. — Avantages qui en peuvent découler. — Manière d'en limiter les dangers. — Les grèves. — Ce sont des armes de guerre dangereuses. — Par quoi les remplacer.
UN autre problème qui réclame ici notre attention est celui des machines. Il demande à être examiné avec impartialité si l'on veut comprendre ce qu'il peut y avoir de fondé sur ce point dans les doléances des socialistes.
Le principal avantage des machines, c'est d'alléger le travail de l'homme en lui substituant en tout ou en partie les forces de la nature, dont l'action devient par le moyen de la machine infiniment plus puissante que toute autre. D'où il résulte en premier lieu que les machines contribuent puissamment à augmenter les produits et à en diminuer le prix. En outre, elles rendent la production plus parfaite tout en n'exigeant qu'un plus petit nombre de bras, lesquels peuvent ainsi s'appliquer avec avantage à d'autres travaux plus nobles et plus importants ('). Mais c'est précisément là ce qui arrête les socialistes, qui font observer que les animaux suppléent les hommes dans les travaux des champs et que les machines sont en train de les remplacer dans presque toutes les manufactures. Une ma-
I. « On croirait difficilement, si l'on ne prenait la peine d'y réfléchir, que la charrue, la herse et d'autres machines semblables, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, ont beaucoup contribué à procurer à l'homme non seulement les choses nécessaires à la vie, mais encore les aises dont il jouit maintenant et dont probablement, sans ces instruments, il n'aurait pas même conçu l'idée. Si les divers labours que réclame le sol ne pouvaient se faire que par la bêche, la pioche et autres instruments de peu de célérité, si l'on ne pouvait faire concourir à ce travail les animaux, qui doivent être considérés au point de vue de l'économie politique comme une espèce de machines, il est probable que, pour obtenir les denrées alimentaires qui sustentent notre population actuelle, on n'aurait pas de trop de tous les bras qui s'appliquent aujourd'hui aux arts industriels. La charrue a donc permis à un certain nombre de personnes de se consacrer aux arts, même àceux de peu d'importance, et ce qui plus est, à la culture des facultés de l'esprit. » J.-B. Say, Traité d Économie politique, liv. I, ch. Vil.
chine, disent-ils, conduite par deux ou trois individus, équivaut parfois au travail de cinquante ou cent individus, qui se trouveront ainsi jetés sur le pavé.
On objectera peut-être qu'ils peuvent changer d'occupation ou qu'en vertu des rabais causés par la facilité de production les ouvriers sont en état de se procurer à meilleur compte les marchandises ; mais trouver une autre occupation n'est pas chose facile ordinairement, et d'un autre côté, peu importe le rabais des prix à qui est à bout de moyens. Là, cependant, ajoutent les socialistes, ne s'arrêtent pas encore les inconvénients des machines ; elles sont surtout favorables aux industries établies en grand et avec travail ininterrompu : ce qui est cause que les pères de famille passent la journée entière dans un atelier, leurs femmes dans un autre, tandis que les enfants en bas âge sont dans un asile, confiés à des mains étrangères et que les plus grands sont, eux aussi, employés dans les ateliers, où, toujours à cause des machines, la maturité d'esprit n'est plus nécessaire, et où filles et garçons se trouvent sans cesse exposés au danger de corruption morale.
Et ce n'est pas tout ; cela a encore l'inconvénient de concentrer le gain dans les mains du petit nombre. Grâce aux merveilleux progrès des arts mécaniques, aujourd'hui une seule machine suffit et au delà pour exécuter un travail qui, à une autre époque, demandait le concours d'un grand nombre d'ouvriers et un temps beaucoup plus considérable.
Les petits industriels, marchands, manufacturiers disparaissent de jour en jour, et très souvent un entrepreneur hardi se substitue à une centaine d'ouvriers et absorbe à lui seul une quantité de richesse considérable.
'D'autre part, la trop minutieuse division mécanique du travail expose les ouvriers à subir d'autres préjudices. Le premier est l'affaiblissement de leurs facultés intellectuelles. Condamnés à faire perpétuellement et mécaniquement la même besogne^ sans doute ils deviennent très habiles dans ce genre de travail, mais ils finissent par sentir leur intelligence baisser sinon se perdre entièrement et devenir ainsi impropre à tout autre travail, ce qui a aussi l'inconvénient de mettre l'ouvrier à la merci de l'entrepreneur, car étant devenu incapable d'exécuter à lui seul^ n'importe quel produit qui a cours sur le marché, if demeure absolument à la discrétion de la fabrique qui est
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seule à pouvoir Utiliser des services de nature aussi spéciale. Ainsi donc, enchaîné par l'inéluctable nécessité, il devra, bon gré mal gré, plier la tête sous le joug des plus dures conditions.
Ce sont là assurément de graves inconvénients, mais ils ne sont nullement la conséquence nécessaire ni de la distribution mécanique des travaux, ni des machines en général. Une certaine répartition des travaux — celle du moins qui confie à des ouvriers spéciaux telle partie déterminée d'un produit à fabriquer — est naturelle à l'homme et lui profite au lieu de lui nuire, en le rendant habile dans un genre donné. De même certaines machines, au lieu d'être préjudiciables à qui que ce soit, sont utiles à tous. Telle a été, par exemple, la charrue, sans laquelle on ne serait jamais arrivé à bien briser et labourer la terre. Tels sont également les différents systèmes de roues et en général tous les mécanismes qui mettent les meules en mouvement. Tels sont les pressoirs de bois ou d'acier pour fouler les marcs de raisin ou d'olive, et ainsi de suite ; en un mot l'ensemble de toutes les inventions mécaniques qui remplacent la main de l'ouvrier dans des travaux pénibles pour lesquels l'action automatique d'une machine convient mieux que l'effort des muscles de l'homme. Ajoutons qu'on obtient par ce moyen des résultats refusés aux forces humaines. Qu'on veuille bien le remarquer du reste, l'application des machines n'a pas causé les dommages auxquels on s'attendait, elle a au contraire amélioré la situation générale. Qui ne voit l'énorme avantage qu'en retire une nombreuse classe d'hommes cultivés et intelligents, qui sans elles auraient été astreints au sort le plus pénible, et se seraient vus privés d'occupations ou obligés de se vouer à des travaux manuels pour lesquels ils n'auraient eu peut-être ni aptitude, ni inclination? Nous voulons parler des ingénieurs, chauffeurs, mécaniciens et autres, qui doivent leurs moyens de subsistance aux machines auxquelles ils impriment la vie et le mouvement. Et comment ne pas songer aux immenses services rendus au commerce par l'application de la machine à vapeur aux chemins de fer, application qui n'a pas eu les conséquences fâcheuses que l'on craignait, par exemple, pour la classe des camionneurs ? Ceux-ci, dans un circuit plus étroit, ont multiplié le nombre des voyages et la quantité des transports.
Certainement, au moment de l'introduction d'une machine,
il y a toujours une période de transition durant laquelle se produit un désordre (^). Mais tôt ou tard l'équilibre finit par se rétablir, notamment quand les ouvriers eux-mêmes commencent à comprendre et à apprécier les eftets des machines sur leur travail. Ainsi, dans le cas de machines vraiment utiles, l'accroissement des productions abaisse le prix des objets et permet aux acheteurs d'employer une plus grande partie de leur revenu à d'autres acquisitions, fournissant ainsi du travail' à de nouveaux ouvriers (2). On peut dire plus encore : dans plusieurs des industries développées par les machines, il y a une augmentation et non une diminution dans le nombre des ouvriers employés.
1. Ce désordre, à notre avis, vient encore et surtout de ce que, pendant quelque temps, au moins par le passé, beaucoup de ceux qui pouvaient profiter des machines, n'ont pas eu confiance et n'y ont recouru que tard. Mais quand la défiance a disparu et que les avantages obtenus par les uns ont poussé les autres à employer les machines, il est arrivé qu'on y a eu recours en trop grand nombre et trop rapidement ; de là une concurrence excessive et une baisse immédiate dans le prix de revient des produits ; ce qui a ruiné les uns et a immobilisé et rendu improductif pendant un certain temps le capital des autres. De là encore une stagnation qui a fait que l'on n'a pas ressenti autant qu'on l'aurait dû l'avantage des machines ; de là une inaction temporaire et une baisse correspondante des salaires. Pour éviter tout ceci il eût été nécessaire d'examiner s'il n'y aurait pas eu moyen d'introduire graduellement l'amélioration représentée par les machines, car alors l'extension des trafics aurait été proportionnée à cette amélioration, et partant les capitaux auraient augmenté en raison de la production et par une conséquence toute naturelle les salaires se seraient élevés.
2. La Gazette maritime de Cronstad a publié le tableau statistique suivant, où l'on voit précisément l'augmentation de production qui s'est réalisée dans les principaux articles de commerce à partir de 1780 jusqu'en 1880, c'est-à-dire dans la période où les machines sont arrivées graduellement à donner tout ce dont elles sont capables.
milliers de tonnes
Charbon fossile
Fer
Acier
Coton
Lin
Café
Thé
Tabac
Papier
Soo
Or en roubles métalliques
Argent
Bière en bouteilles
Vin
Machines à coudre