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qui ne prévalent que trop aujourd'hui, la grève peut être considérée comme un moyen de défense dans le funeste état de guerre qui règne souvent entre ouvriers et entrepreneurs. A ce point de vue, surtout si Ton admet sans réserve le principe de libre concurrence, il est difficile de trouver un argument philosophique ou juridique qui permette de condamner la grève d'une manière absolue et dans tous les cas. L'ouvrier qui avait autrefois dans les associations professionnelles et dans les corporations d'arts et métiers un tuteur et un défenseur de ses droits, en est privé aujourd'hui, et il n'est pas étonnant de le voir recourir aux moyens qu'il croit, à tort ou à raison, les plus efficaces pour sauvegarder ses intérêts. C'est ainsi qu'il voit dans la grève une sorte de droit destiné à en protéger un autre de la plus haute importance : celui de vivre, et conséquemment celui de travailler et d'obtenir le salaire mérité. Et, en vérité, tant que l'ouvrier se borne à refuser son travail, on ne saurait dire qu'il excède les limites de son droit. Il fait tort à lui-même et à sa famille, mais ne lèse personne, toutes les fois que son action reste isolée et ne sort pas des voies pacifiques. Qu'on ne l'oublie pas cependant, si, en thèse générale et en certains cas, la grève ne blesse pas les règles de la plus stricte justice, ce n'est pas une raison de croire qu'on ait le droit d'y recourir à son gré. L'ouvrier non seulement ne peut pas en abuser, mais il ne peut même pas en user sans un motif qui la justifie. Aussi, de même que le patron serait répréhensible si, par caprice ou pour une raison frivole, il allait fermer son atelier au préjudice indéniable de ceux qu'il emploie, de même il faudrait blâmer l'ouvrier qui abandonnerait son travail par caprice ou pour imposer des prétentions exagérées. Car si son exemple, au lieu de rencontrer seulement un ou deux imitateurs, était suivi, comme cela ne se voit que trop souvent, par le grand nombre, ce serait au préjudice d'abord du patron, des ouvriers ensuite qui se verraient privés de travail et par là même de salaire. Même dans les cas où le contrat ne spécifie pas d'une manière explicite l'engagement de stabilité, il contient toujours implicitement une obligation morale de travailler d'une part et de faire travailler de l'autre, tant que la chose est possible. Voilà pourquoi celui qui ne tient pas compte, comme il le devrait, de cet engagement, qu'il soit patron ou ouvrier, manque aux règles de charité et de justice, et si la loi humaine ne l'at-

teint pas, il n'en est pas moins moralement coupable. Par conséquent, la grève ne peut devenir une sorte d'institution permanente, un nouveau rouage social que la multitude substituerait arbitrairement à l'ordre établi par la nature. Il y aurait là un péril d'autant plus grave que l'exception deviendrait la règle, la défense se changerait en attaque, en une attaque contre tous, non plus pour la protection légitime d'un ouvrier, mais pour faire violence à une ou à plusieurs classes et pour battre en brèche le principe même de la propriété. Ce serait donc une ou plusieurs associations qui, prenant pour prétexte que les droits de l'un de leurs membres auraient été violés, en exagéreraient à dessein la portée, comme si dans quelquesuns tous avaient été lésés, et dans l'individu le groupe tout entier. Sous ces menées se cache souvent le secret dessein de pernicieuses innovations sociales. Tel est la plupart du temps le point de mire de la grève, quand elle est organisée en vue de coalitions qui sont ordinairement l'œuvre des mécontents et des exaltés. Quant au véritable ouvrier, il est généralement un instrument passifdans ces coalitions : au lieu de faire la loi, il la subit et souvent d'une manière d'autant plus violente que ceux qui la lui imposent se disent ses compagnons, et prétendent agir en vue de son bien. En pareils cas il n'est que juste que l'État intervienne en empêchant que l'on fasse violence à qui que ce soit et surtout que les grévistes s'imposent aux autres ouvriers, si ceux-ci croient plus avantageux pour leurs intérêts de continuer le travail et de se contenter du salaire qu'ils reçoivent. Il serait injuste et contraire à leur liberté de souffrir que l'on vienne, de quelque manière que ce soit, par menaces ou mauvais traitements, leur imposer de force une volonté qui n'est pas la leur (^). Il s'agit ici d'une ingérence coupable, d'une véritable perturbation de l'ordre public qui doit être sévèrement réprimée et punie.

I. « Il n'est pas rare.remarque Léon XIII, qu'un travail trop prolongé ou trop pénible et un salaire réputé trop faible donnent lieu à des grèves d'ouvriers. Il faut que l'Etat porte remède à cette plaie, si commune et en même temps si dangereuse, car ces chômages tournent au détriment non seulement des patrons et des ouvriers eux-mêmes, mais encore ils entravent le commerce et nuisent aux intérêts généraux de la société , et comme ils dégénèrent facilement en violences et en tumultes, la tranquillité publique s'en trouve souvent compromise. Le remède le plus efficace et le plus salutaire est de prévenir le mal par l'autorité des lois et de l'empêcher de se produire, en écartant avec sagesse les choses qui paraissent de nature à exciter des conflits entre ouvriers ei patrons. » Epist. Encycl, Rerum novarvm.

Quant aux grévistes, ils feront bien de peser sérieusement les désastreuses conséquences des grèves, surtout quand elles sont le résultat de coalitions. Sans parler des désordres, des conflits sanguinaires qui accompagnent la plupart du temps ces manifestations, auxquelles s'empressent ordinairement de s'associer les ennemis de l'ordre public, qui exploitent hypocritement les ouvriers et leurs passions habilement fomentées pour mettre à exécution leurs aveugles projets de destruction ; sans parler même des dispositions à l'oisiveté que les longues grèves entretiennent parmi les ouvriers; sans parler, disons-nous, de ces multiples inconvénients, il est certain que, durant la grève, les ouvriers subissent des pertes toujours notables en restant sans salaire pendant un temps plus ou moins long.

Ainsi le comte de Paris, qui s'est occupé avec tant de zèle de l'amélioration économique des basses classes, a pu démontrer, avec des chiffres pris et contrôlés sur les lieux mêmes qui avaient été le théâtre des grèves, le préjudice immense causé à ceux qui y avaient pris part {^). Il cite entre autres la grève du nord et du centre de l'Angleterre, qui eut pour conséquence la fermeture de plusieurs hauts fourneaux et qui en un mois à peine, du 6 mars au 5 avril, priva les ouvriers de huit millions de salaire sans compter le préjudice qu'elle causa à la caisse de leur association (2).

De même on voit, par la statistique publiée sur les grèves anglaises de 1877, que soixante-neuf espèces de métiers différents prirent part à plusieurs grèves dans le courant de cette année, pendant laquelle 977 semaines, c'est-à-dire 5862 journées de travail, furent perdues. Rien qu'à Manchester, Bolton, Fife, Northumberland, Lancastre et Clakmannay, les grévistes s'élevèrent au nombre de 72,000 ! Quant aux sommes perdues par les ouvriers, voici quelques chiffres qui en donneront une idée : 2,000,000 de fr. pour la grève des constructeurs de la Clyde ; 6,250,000 fr. pour celle de Lancastre ; 4,750,000 fr. pour celles de Fife et de Clakmannay ; 2,500,000 fr. pour celle de Bolton ; 2,500,000 fr. pour celle des maçons de Londres ; soit, pour six grèves, un total de 18,000,000 de francs. Les pertes totales de salaire, occasionnées par les cent quatre-vingt-onze

1. Des A ssociaiions ouvrières en Angleterre, par M. le Comte de Paris.

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