CHAPITRE XXVII
Le retour au christianisme. — Responsabilité de ceux qui l'ont combattu. — L'œuvre du christianisme dans les temps passés. — L'erreur de Laveleye. — La lutte entre le principe hégélien et le christianisme. — La force régénératrice de ce dernier. — Solution du différend entre les riches et les pauvres, entre le capital et le travail. — La nécessité de la religion dans tous les temps. — Bismarck, l'Église catholique et les aveux du député socialiste Liebknecht. — Le Kulturkampf et les progrès des socialistes allemands. — Leurs idées religieuses. — La vérité du catholicisme et la nécessité de revenir à lui. — L'Union des Églises. — Les instructions de Léon XIII. — Ce que peut craindre et espérer l'Italie dans le conflit social actuel. — Qui triomphera du nouvel Attila.
EN présence d'un si grand désordre intellectuel, moral et matériel, il y a une question qui se présente tout naturellement : existe-t-il une barrière suffisamment forte pour arrêter le torrent dévastateur qui menace d'emporter, non seulement l'Allemagne, mais le monde civilisé tout entier? Or, il n'y a qu'une seule barrière, un seul remède essentiel, efficace, auquel on peut en joindre beaucoup d'autres, mais sans lequel aucun autre ne sera jamais vraiment salutaire; ce remède consiste à revenir à Dieu et à son Église, en réédifiant ce qu'on a détruit, en brûlant ce qu'on a adoré.
Ce remède paraîtra peut-être étrange, mais le fait est que s'il peut y avoir quelque part une espérance raisonnable de salut, elle est là et pas ailleurs. Quant à ceux qui ont cru pouvoir violer impunément les principes fondamentaux de toute société bien ordonnée, Dieu veuille qu'ils n'aient pas à toucher du doigt trop tard et avec de trop vifs regrets la grave erreur qu'ils ont commise et la terrible responsabilité qu'ils ont encourue. Ils ont exigé ou toléré que l'État reniât l'Église, au moins de fait ; qu'il déclarât qu'elle était son ennemie, qu'elle usurpait les libertés publiques, qu'elle tyrannisait les peuples,
qu'elle combattait tout progrès, mais, après l'avoir frappée d'ostracisme, ils n'ont su et ne sauront jamais trouver autre chose à lui substituer. Ils se contentèrent d'offrir à l'homme une pure négation qui est pleine de dangers. Avant tout, elle ne saurait le contenter, puisqu'il cherche la vérité et par conséquent a besoin d'affirmations; en second lieu, elle le laisse sans armes contre la plus grande et la plus pernicieuse des aberrations de l'esprit humain, c'est-à-dire contre la divinisation de l'homme, contre la théorie qui fait de l'homme son propre but final et qui est, comme nous l'avons vu, le dogme fondamental de toute l'école hégélienne.
Ce dogme est la plus catégorique antithèse de tout système religieux, notamment de celui qui est le seul parfait, le seul raisonnable, parce qu'il est le seul vraiment divin, du dogme catholique. Celui-ci se base sur la conviction que la fin dernière de l'homme, ainsi que de toutes les créatures, consiste dans la glorification de Dieu: d'un Dieu existant par lui-même, absolu, parfait, infini dans ses perfections, duquel tous les êtres dépendent comme de leur cause première et vers lequel ils sont ordonnés comme vers leur but final. L'homme concourt à cette glorification par sa parfaite union avec la divinité, union qui s'opère au delà de la mort, lorsque, admis à jouir de la vue de son créateur, il mettra toute son intelligence, toute sa volonté uniquement à se conformer en toute chose à Dieu et qu'il puisera dans l'amour de son Créateur toute sa joie et sa béatitude.
Mais pour atteindre une si grande et une si noble fin, l'homme doit constamment y tendre par l'intelligence et par la volonté, pendant le cours de sa vie mortelle, qui est pour lui un temps d'épreuves, ou, si l'on veut, une voie par laquelle l'homme, sorti des mains de Dieu, mérite de retourner à lui. Toutefois, comme la nature humaine ne pourrait jamais s'élever par ellemême à une telle hauteur. Dieu, après avoir créé l'homme, l'eleva, par la grâce, au-dessus de son être naturel et rendit l'esprit humain capable d'avoir avec la Divinité, moyennant l'assistance divine, ce commerce intime, qui, ébauché ici-bas, aura son complément là-haut, quand l'homme se trouvera face à face avec Dieu. Mais la première faute n'ouvrit pas seulement l'accès à toutes les misères qui nous environnent, à la révolte des sens, à la maladie, à la mort, elle produisit encore
pour l'homme le plus grand des malheurs, la perte de la grâce, le faisant ainsi déchoir de l'état surnaturel auquel l'avait élevé la bonté de son Créateur. De là, la nécessité d'une réparation que l'homme devait, mais qu'il n'aurait jamais pu donner pleine et entière s'il était resté livré à lui-même. De là, la rédemption opérée par le Verbe de Dieu, qui éleva l'humanité à une union personnelle avec lui-même, et comme gage suprême de son infinie bonté et de son amour ineffable pour les hommes, naquit et vécut pauvre au milieu d'eux. Par la prédication de l'Évangile, il restaura tout à la fois et perfectionna la révélation primitive ainsi que la loi donnée autrefois à l'homme, et après avoir établi dépositaire de l'une et de l'autre l'Eglise visible, dont il demeure toujours le chef invisible, il accomplit, en mourant sur un gibet, le rachat du genre humain par le sacrifice le plus sublime qui se puisse concevoir, le sacrifice sanglant de l'Homme-Dieu. Ainsi l'humanité fut rendue à ses destinées surnaturelles, et cette œuvre de réparation fut non seulement efficace et proportionnée au préjudice causé par ce péché, mais encore elle conféra à la nature humaine une dignité nouvelle et inconnue jusque-là. Car en JéSUS-Christ et par Jésus-Christ la nature humaine a été associée à la Divinité et s'est assise sur le trône même de Dieu.
Or on ne saurait jamais imaginer sublimité semblable à celle-là. Que dire alors de Hegel et de ses adeptes qui ont essayé de la détruire, et de réduire tout l'être de l'homme à une chose terrestre et périssable, plutôt que de reconnaître l'existence de Dieu en dehors et au-dessus de l'humanité, et de croire que son amour pour elle a été tel qu'il l'a rachetée au prix du sang de son Fils unique ?
Et il faut remarquer à ce propos, combien JéSUS-Christ, en accomplissant cet acte d'amour immense, a respecté la liberté de l'homme, et comment il a voulu qu'il concourût de lui-même à sa propre rédemption, et qu'il participât librement par la foi en son Rédempteur, par la croyance à sa révélation et par l'observation de la loi, à l'acte accompli sur le Golgotha.
De là découle, tracée dans ses moindres détails, toute la vie chrétienne, qui se résume dans les vertus morales individuelles et sociales, et embrasse aussi bien la vie intime de l'âme que les rapports des hommes avec l'Église et avec leurs semblables. En effet le Sauveur, en rappelant l'homme à ses hautes
destinées, lui a encore indiqué la route à suivre dans la vie présente, considérée comme un moyen d'obtenir la béatitude éternelle. Aussi lui a-t-il donné une loi d'amour telle que l'esprit humain n'en pourrait imaginer une plus pure, plus juste et plus bienfaisante ; et en vérité, comparée à toute autre législation humaine, elle reste toujours la plus complète et la mieux appropriée aux besoins de notre nature. Elle y répond, parce qu'elle coordonne dans une merveilleuse harmonie toutes les facultés, toutes les aptitudes, depuis les plus basses jusqu'aux plus hautes, les faisant converger vers le but suprême auquel tend l'être humain. Et parce que cette loi répond et s'adapte à la nature humaine tout entière, l'individu y trouve une règle complète et sûre, non seulement pour ses actes personnels, considérés par rapport à lui-même et à sa fin dernière, mais encore pour ses relations avec ses semblables.
L'homme, en effet, vivant en société reçoit de celle-ci des secours de toute nature pour son perfectionnement individuel, mais il contracte en retour des devoirs envers ses semblables, devoirs auxquels est essentiellement lié tout l'ensemble de l'ordre social.
Or, cette formule divinement simple, qui, suivant la parole du Christ, résume la loi et les prophètes. Vous aiinerez Dieu sur toute chose et votre prochain comme vous-même, dirige l'esprit humain vers sa fin dernière et le place par là-même dans l'ordre qui lui convient vis-à-vis de ceux avec lesquels il est uni par les liens de la société humaine et civile. D'où il ressort que la loi apportée par JéSUS-Christ, tout en ayant principalement et directement en vue le règne des Cieux, produit en même temps des biens spirituels et temporels (^). En effet, en vertu de cette loi tous tendent à la même fin, sans que l'un empiète sur les droits de l'autre ; chacun a les moyens de se mouvoir dans sa propre sphère, et les différentes formes de la vie sociale au milieu desquelles se déroule la vie individuelle se tempèrent et s'équilibrent mutuellement de façon que, sans
I, Ce que nous avons dit et ce que nous ajouterons encore montre clairement combien est profond et vrai le sens de la divine promesse faite par le Christ aux hommes, quand il disait à ses disciples : « Verumtamen qnœrite primum regnum Dei et Justitiavi ejus ; et hœc omnia adjicientur vobis. » (S. Luc. , XI i, 31. ) Et en efTct, rien qu'en recherchant sincèrement le royaume des cieux, on aura plus facilement le nioyen de trouver une part de bonheur même ici-bas.
perdre de vue la félicité éternelle, chacun puisse honnêtement désirer et obtenir la prospérité qui est possible ici-bas.
C'est qu'en effet le christianisme, loin de mettre obstacle au développement de la fortune publique, au progrès et aux découvertes de la science, aux commodités raisonnables de la vie, les encourage au contraire et les bénit, même au point de vue terrestre, car elle fait un devoir strict du respect de la propriété d'autruî, et pose comme une loi inviolable et universelle l'amour du travail et la nécessité de Tordre. Le christianisme se prête merveilleusement à la splendeur des arts, à la magnificence des villes, à l'esprit d'association, aux progrès de l'industrie et de l'agriculture, et par conséquent à la production de la richesse. Il possède encore l'avantage de diriger tous les appétits suivant la raison, de régler l'usage des richesses, de modérer la soif des jouissances. Il recommande tout ce qui peut rendre le travail plus profitable, l'économie plus utile, les rapports entre les hommes plus solidement pacifiques et fraternels, et ce qui peut nous rendre nous-mêmes plus vigoureux dans le développement de notre activité. Il veut en outre que la richesse et le bien-être soient plus équitablement répartis non seulement au moyen de la justice et de la charité, mais encore au moyen du travail et de la prévoyance ; que les divers liens sociaux soient respectés; que les droits de la conscience et de la liberté humaine soient sacrés et inviolables ; que l'autorité légitime soit reconnue et respectée ; que chacun contribue dans la mesure de ses forces au bien d'autrui en s'inspirant de la charité qui adoucit les misères des uns, réprime l'égoïsme des autres, et affermit au nom de Dieu, les bases de la vraie fraternité.
Aussi comprend-on combien Montesquieu avait raison de s'écrier : « Chose admirable, la religion chrétienne, qui semble avoir pour unique objet le bonheur de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans la vie présente (^). » Et à vrai dire, en y regardant bien, tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand au sein de la famille humaine, n'est pas autre chose qu'un rayon direct ou réfléchi du christianisme. C'est lui qui est la base de
I. Esprit des lois, liv. XXIV, ch. IL — Le Play, à son tour, écrit : « Les enquêtes sur le passé, faites avec le concours des historiens compétents, aboutissent toutes à ce résultat : à toutes les époques de l'histoire... on a remarqué que les peuples, pénétrés des plus fermes croyances en Dieu et dans la vie future, se sont toujours élevés rapidement au-dessus des autres par la vertu et le talent comme par la puissance et la richesse. ^ Réf. sociale, vol. I, ch. IX, p. m, 112.
tout droit véritable, de tout sage système politique et social, de toute législation, de la famille, de la propriété, enfin de toutes les libertés civiles et politiques, qui, réduites maintenant à de vaines apparences par les païens modernes, leur servent de prétexte pour combattre l'Église et pour la déclarer ennemie de ces libertés, comme si ce n'était pas elle qui, dans les temps les plus éloignés, notamment au moyen âge, s'efforça de les implanter, de les propager et de les défendre, toujours et partout où elle en eut les moyens. L'abolition de l'esclavage, le respect de la personnalité humaine, la dignité reconquise de la femme, l'égalité de chacun devant les lois divines et humaines, la lutte constante contre tout ce qui est oppression et tyrannie, la défense du faible contre le fort et tant d'innombrables bienfaits du même genre, à qui doivent-ils être attribués sinon à l'action de l'Église ?
Que les doctrines économiques s'inspirent des grands principes chrétiens, et l'on verra refleurir toutes les institutions de la vie civile ! Quand on aura, par exemple, ravivé chez tous les hommes la certitude d'une vie future et éternelle, et la croyance au dogme de la chute originelle, qui entraîne la condamnation de gagner son pain à la sueur de son front, l'homme se sentira naturellement porté à ne pas se laisser corrompre par les tentations de la richesse. La richesse sera à ses yeux ce qu'elle est réellement en elle-même, un moyen et non une fin. Le travail, les privations, les douleurs ne seront plus que les suites de la première faute et la loi de la vie humaine, loi salutaire, parce qu'elle est un moyen d'expiation (^).
I. Remarquons ici que la punition, ou mieux l'expiation, consiste dans la peine qui accompagne le travail. Ce dernier en effet ne comporte pas nécessairement la fatigue, car, comme Léon XIII l'a si bien dit: « L'homme même dans 1' «//a/ d'innocence, n'était pas destiné à vivre dans l'oisiveté ; seulement ce que la volonté aurait embrassé librement comme un exercice agréable, a été imposé par la nécessité, après le péché et a été accompagné de fatigue et de peine, afin de servir d'expiation selon cet oracle divin : La terre est maudite dans ton œuvre ; ce n'est qtiavec beaucoup de travail que tu te nourriras d'elle tous les jours de ta vie. (Gen., m, 17.) De môme la douleur ne manquera jamais sur la terre, parce que les funestes fruits du péché sont amers, âpres et durs à supporter et qu'ils accompagnent nécessairement l'homme jusqu'à son dernier soupir. Oui, la douleur et la souffrance sont l'apanage de l'humanité, et les hommes auront beau tout essayer, tout tenter pour les bannir complètement de la terre, ils n'y réussiront jamais, quelques ressources qu'ils déploient et quelques forces qu'ils mettent en jeu. Ceux qui prétendent pouvoir le faire et qui promettent aux foules pauvres une vie exempte de toute souffrance et de toute peine et pleine de repos et de perpétuelles jouissances, ceux-là certainement trompent le peuple et l'entraînent dans une voie qui le mènera à des misères plus grandes. Le meilleur parti consiste à voir les choses telles qu'elles sont et, comme nous l'avons dit, à chercher ailleurs un remède capable de soulager nos maux. » — - Epist. Encycl. Rerum novarum.
Quant aux biens de la terre, toujours selon la conception chrétienne, ils devront être utiles, en premier lieu, à ceux qui les possèdent, ensuite à ceux qui en sont dépourvus, parce que nous sommes liés à eux par des devoirs, soit de charité, soit de justice (i).
D'ailleurs, éclairés comme nous le sommes par l'esprit de justice chrétiennement compris, nous ne nous départirons jamais, lorsqu'il s'agira de récompenser le travail d'autrui, du principe d'une équitable équivalence, de façon avant tout à ce que l'ouvrier puisse toujours avec le fruit de ses peines subvenir à ses besoins, et de plus obtenir, au moins en certaines circonstances, une honnête aisance.
Tels sont les résultats du système chrétien ; voyons mainte-
I. Voici en quels termes Léon XIII met en lumière ce point si important : « Sur l'usage des richesses, voici l'enseignement d'une excellence et d'une importance extrême que la philosophie a pu ébaucher, mais que l'Église seule a pu nous donner dans sa perfection, et qu'elle a su faire descendre du domaine de la spéculation intellectuelle, dans celui de la vie, afin qu'il soit mis en pratique. Le fondement de cette doctrine est dans la distinction à faire entre la possession légitime des richesses et leur légitime usage. La propriété privée, nous l'avons vu plus haut, est pour l'homme de droit naturel ; l'exercice de ce droit est chose non seulement permise, surtout à qui vit en société, mais encore absolument nécessaire. Il est licite, dit saint Thomas, il est mhne nécessaire à la vie humaine que Vhoinme ait la propriété des biens. Mais, si l'on demande en quoi il faut faire consister l'usage des biens, l'Eglise répond sans hésitation : Sous ce rapport, V homme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées, mais bien pour communes, de telle sorte quii en fasse part facilement aux autres dans leur s nécessités. Cest pourquoi V Apôtre a dit : Ordonne aux riches dece siècle... de donner facilement, de communiquer leurs richesses. Nul assurément n'est tenu de soulager le prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de rien retrancher de ce que les convenances ou la bienséance lui imposent : Nul en effet ne doit vivre contrairement aux convenances. Mais, lorsqu'on a suffisamment donné à la nécessité et au décorum, c'est un devoir que de secourir les pauvres avec son superflu. Faites des aumônes avec votre superflu. C'est un devoir non pas de stricte justice, sauf les cas d'extrême nécessité, mais de charité chrétienne. On ne peut pas en poursuivre l'accomplissement par les voies de la justice humaine, mais au-dessus des jugements de l'homme et de ses lois, il y a la loi et le jugement de Jésus-CHRiST, notre Dieu, qui nous persuade de toutes les manières de faire de généreuses aumônes, nous enseigne qu'zV est plus heureux de donner que de recevoir, et nous dit qu'il tiendra pour faite ou refusée à lui-même, l'aumône qu'on aura faite ou refusée aux pauvres. Chaque fois que vous avez fait l'aumône à l'ztn des moindres de mes frères que vous voyez, c est à moi quêvous l'avez faite. — Du reste, voici en quelques mots le résumé de cette doctrine : Quiconque a reçu de la divine bonté une plus grande abondance soit des biens externes et matériels, soit des biens spirituels, les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement, et, tout ensemble, en qualité de ministre de la Providence, à l'avantage des autres. C'est pourquoi si quelqu'un a de l'intelligence, qu'il prenne garde de ne pas se taire ; s il a une surabondance de biens, qu'Une laisse pas la miséricorde s' engourdir au fond de son cœur ; s'il a ttn métier qui le fait vivre, qu'Hait soin défaire participer son frère de cette connaissance et des avantages qu elle peut procurer. »
Epist. Encycl. Rerum novarum.
nant combien ils diffèrent de ceux du système hégélien. Celui-ci, en proposant à l'homme comme unique fin sa propre personne, lui enlève, d'une part, tout ce qui relèverait vers un but surnaturel, et de rautre,le porte à un point qui lui fait manquer sa destinée terrestre elle-même. En effet, cette théorie, qui veut que l'homme trouve en lui-même sa fin dernière, doit s'appliquer soit à l'individu humain, soit à l'humanité en général. Dans le premier cas, cette théorie mène à la lutte de l'homme contre l'homme, c'est-à-dire à l'effort de chaque individu pour obtenir la plus grande somme de satisfactions possible, ce qui aboutit nécessairement à l'oppression des faibles, c'est-à-dire à l'immolation du grand nombre au profit de quelques-uns. De là l'esclavage ; de là l'état d'infériorité dans lequel la femme a été tenue ; de là l'oppression des peuples faibles par les forts ; de là l'abus inhumain qui consiste à exploiter les besoins des autres, et à ne pas rétribuer leur travail à sa juste valeur. — Si c'est l'humanité au contraire qui est considérée comme terme final, alors l'individu est condamné à disparaître vis-à-vis de l'espèce, et le prétendu perfectionnement et progrès de celle-ci arme l'État d'un pouvoir absolu et tyrannique, qui subordonne le bien-être et la liberté des individus au bien abstrait de l'humanité. Par conséquent,dans ce cas aussi, le résultat final est la tyrannie de quelques-uns et l'esclavage de tous.
Ce serait une illusion de croire que parmi les différentes écoles socialistes, il puisse s'en trouver qui permettent d'organiser la société de manière à éviter ces funestes conséquences. En effet, comme nous l'avons démontré, si l'on ne veut pas ramener la société à la barbarie, il faut dans n'importe lequel de ces types d'organisation socialiste conférer à quelques-uns le droit d'exercer un pouvoir exagéré sur tous les autres. Si le même défaut ne se présente pas dans une organisation sociale chrétienne, c'est que le christianisme, assignant à l'homme comme fin dernière, non lui-même mais Dieu, et lui faisant trouver uniquement en Dieu sa perfection et sa félicité complète, il ne sera jamais nécessaire qu'un individu soit sacrifié au profit d'un autre, puisque la fin dernière est à la portée de tous et de chacun, et que personne pour l'obtenir n'a besoin qu'un autre la perde. Toutefois comme cette fin est Dieu et que ce n'est pas dans ce monde qu'on y arrive, il s'ensuit que, dans la vie présente, la condition pour arriver à la fin dernière ne
peut plus être la lutte de l'homme contre l'homme, ni le sacrifice des individus à l'espèce humaine, mais est, au contraire, et doit être, l'aide mutuelle, l'assistance réciproque, en un mot, le respect du droit de tous dans la justice et dans la charité, qui en est l'heureux et digne couronnement. Assurément on ne tarira pas par là toutes les larmes, on ne supprimera pas toutes les misères humaines ; mais celles-ci, tout en étant un souvenir et un effet de la première faute, nous donnent en même temps un moyen efficace de l'expier.
La douleur dans la vie de l'humanité serait un mystère affreux et inexplicable sans le dogme chrétien du péché et de son expiation, qui s'est opérée dans la douleur divine du Christ et que chacun de nous accomplit également toutes les fois que nous nous servons de nos souffrances pour participer au sacrifice du divin Rédempteur. Aussi devons-nous nous estimer heureux si, sachant nous unir aux intentions du Sauveur, nous savons recueillir le fruit de ce sublime sacrifice (^).
Voilà comment dans le christianisme et par le christianisme se trouvent expliquées toutes choses : aussi bien l'origine de nos douleurs, de nos peines, de notre déchéance, la cause des imperfections de notre nature, que le moyen par lequel elle peut arriver à la perfection. Nous saisissons ainsi la raison du perpétuel antagonisme entre le bien et le mal, la vérité et l'erreur; et, tandis que nous voudrions à tout prix notre part de jouissance, de félicité terrestre, nous nous trouvons arrêtés dans nos désirs, et nous sommes portés à tolérer et nos défauts et ceux des autres, parce que nous nous reconnaissons non pas
I. Voici avec quelle clarté de termes, le Pape expose cette vérité : « Jésus-Christ, qui nous a largement rachetés par la rédemption, n'a toutefois pas supprimé les afflictions, qui forment presque toute la trame de la vie mortelle ; il en a fait des stimulants de la vertu et des sources de mérite ; en sorte qu'il n'est point d'homme qui puisse prétendre aux récompenses éternelles s'il ne marche sur les traces sanglantes de Jésus- Christ. Si nous soufrons avec lui, nous régnerons avec lui. D'ailleurs, en choisissant lui-même la croix et les tourments, il en a singulièrement adouci l'amertume, et jl nous a rendu la souffrance plus supportable, non seulement par son exemple, mais encore par sa grâce et par la promesse d'une récompense sans fin. Car le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d'tine gloire souveraine et incomparable. Ainsi, les fortunés de ce monde sont avertis que les richesses ne les mettent pas à couvert de la douleur, qu'elles ne sont d'aucune utilité pour la vie éternelle, mais plutôt un obstacle ; qu'ils doivent trembler devant les menaces sévères que Jésus-Christ profère contre les riches ; enfin qu'il viendra un jour où ils devront rendre à Dieu, leur juge, un compte très rigoureux de l'usage qu'ils auront fait de leur fortune. » Epist. Encycl. Rer. nov.
innocents mais coupables, coupables d'origine, d'inclination et, malheureusement, aussi de fait.
Nous comprenons alors que les défauts inséparables de toute institution humaine ne sont pas imputables à Dieu ; il a su, au contraire, par un effet de sa miséricorde, les faire tourner à notre avantage en en faisant jaillir les deux grands principes d'activité et d'expiation, les deux grands mobiles, l'un de la vie naturelle, l'autre de la vie surnaturelle.
Cependant, le christianisme ne nous donne pas seulement une sainte loi à accomplir, mais il nous procure encore la grâce qui confère le pouvoir de l'accomplir. Le Christ étend son action constante, intime, universelle sur tous les membres du corps mystique dont il est la tête, c'est-à-dire sur tous ceux qui croient en lui. Grâce à cette action perpétuelle il devient possible à la nature humaine, malgré sa fragilité et ses imperfections, d'observer cette loi ; d'arriver même sous sa conduite jusqu'aux plus merveilleux sacrifices, jusqu'au parfait renoncement de ce que nous désirons le plus vivement, pour la gloire de Dieu et pour le bien des autres hommes.
Or, l'instrument, dont le Christ se sert pour exercer cette merveilleuse action sur l'humanité, est l'Église, et elle seule. C'est elle qu'il a constituée dépositaire de sa foi, interprète de sa loi, et dispensatrice, par les sacrements, de sa grâce. Aussi l'unique système qui s'oppose avec efficacité aux théories subversives des hégéliens, est-il le système de l'Église catholique, qui, au moyen de la doctrine du Christ qu'elle a gardée et gardera toujours pure et intacte, pénètre les fibres les plus intimes et les plus délicates du corps social. Et quand nous disons le système catholique et non un autre, ce n'est pas que nous entendions rejeter l'honnête et loyal concours de nos frères séparés, mais parce qu'on chercherait vainement dans toute leur intégrité en dehors du catholicisme la vérité et l'efficacité divine du christianisme (i). C'est pourquoi, toute âme droite saluera avec une joie reconnaissante le zèle et les efforts avec
I. « La religion... demeure aujourd'hui ce qu'elle a été dans tous les temps. If premier besoin de l'homme. C'es^ à son influence que les peuples libres et prospères doivent leur prépotidérance actuelle. Le christianisme s'adapte merveilleusement aux eonivnances des régimes de liberté. Le catholicisme, en particulier, a tout à gagner d'uno évolution sociale qui substituerait à l'intervention des pouvoirs publics l'initiative et l'action des citoyens. Je ne cesserai de le répéter, ... la force des peuples est dans lu pratique de la vraie religion, c'est donc nous catholiques qui sommes responsables de l'avenir. » Le Play, Réf. soc, vol. i, liv. I, eh. ii, p. 200-201 ; ch. II. p. T59.
lesquels Léon XIII travaille à l'union des églises séparées. Qui pourrait dire combien d'avantages en résulteraient même sous le rapport des biens matériels (i) ? Quant aux biens politiques et civils on n'a qu'à voir ce qui se passe dans les États modernes. Par exemple, où la liberté est-elle le plus exposée à faire place à la tyrannie et au despotisme ? Là précisément où la législation, les institutions et l'esprit public tendent à rompre avec le véritable esprit chrétien ; elle est au contraire respectée
I. Les actes récents par lesquels le Souverain- Pontife invite à l'union les églises de Russie, d'Orient et d'Angleterre, sont autant de pas faits dans cette voie. Assurément la semence jetée ne germera pas de suite, mais la sainteté du but poursuivi permet sérieusement d'espérer qu'elle ne manquera pas de porter tôt ou tard le fruit désiré. A propos de cette union et des inconvénients de la désunion, on nous permettra de citer ici deux passages importants, l'un de Rae, l'autre de Brunetière. « Dans les églises protestantes, dit le premier, il ne s'éleva jusqu'en 1870 aucune voix sur la question sociale. Leur dépendance absolue de l'Etat leur fait du tort, et elles sont devenues des chaires de docteurs et de professeurs, sans aucun intérêt pratique ni esprit d'initiative, et sans cette forte sympathie populaire d'un genre spécial, qui est presque nécessairement répandue dans l'atmosphère d'une église comme l'Église catholique. Celle-ci peut s'opposer aux Etats, sachant que le pouvoir qui lui permet d'agir ainsi se base, en dernière analyse, sur l'influence qu'elle exerce sur le cœur du peuple. La Société des Missionnaires discuta bien la question de temps en temps... ils cherchèrent à présenter le christianisme comme l'ami du travailleur. Les chefs de ce mouvement furent des hommes d'une valeur très inférieure à celle des champions du mouvement catholique correspondant. » Loc, cit. , p. 257. — Brunetière à son tour s'exprime ainsi : « Pour tous ceux... qui ne pensent pas qu'une démocratie puisse se désintéresser de la morale, et qui savent d'ailleurs qu'on ne gouverne pas les hommes à l'encontre d'une force aussi considérable que celle que représente encore la religion, il ne s'agit plus que de choisir entre les formes du christianisme celles qu'ils pourront le mieux utiliser pour la régénération de la morale, et je n'hésite pas à dire que c'est le cathoHcisme. Non pas du tout que je méconnaisse la haute valeur (?) du protestantisme, sa raison d'être (?) historique, et les exemples de vertu qu'il a donnés, qu'il donne encore tous les jours ; mais le catholicisme a sur lui de grands avantages, dont le premier sans doute est d'être, selon le mot de Renan, « la plus caractérisée et la plus religieuse de toutes les religions ». Le catholicisme est un gouvernement, et le protestantisme n'est que l'absence de gouvernement. C'est ce que prouve son histoire, qui n'est, à proprement parler, que l'histoire de ses divisions. Représentez-vous une armée, dont les soldats refuseraient l'obéissance à leurs officiers, parce qu'ils diffèrent avec eux d'opinion sur une question de discipline ou de service : telle est l'image du protestantisme... En d'autres termes, faute d'être un gouvernement, le protestantisme, dont on est convenu d'admirer la souplesse, perd à jamais ses moindres hérétiques, mais le catholicisme, dont on a si souvent méconnu la « plasticité», absorbe d'ordinaire,... réussit à utiliser ses adeptes, parce qu'il est un gouvernement. N'est-ce pas une grande chose pour gouverner, que de commencer par être un gouvernement? Étant un gouvernement, il est aussi une « doctrine », et une « tradition », dont j'ai connu récemment toute la force en lisant le dernier écrit de Tolstoï sur La guerre et l'esprit chrétien. Combien, me disais-je, le catholicisme n'a-t-il pas été sage et pohtique même, en refusant toujours de Hvrer l'Écriture aux interprétations individuelles ?... J'entends maintenant ce qu'on voulait dire autrefois quand on réduisait toute la querelle entre protestants et catholiques à la « matière de l'Église ». La notion même et, pour ainsi dire, le concept d'une Ecriture ou d'un Livre ne se sépare pas de l'institution d'une autorité qui l'explique. » V. Revue des Deux Mondes, ler Janvier 1895. Article : Après une visite an Vatican,
et inébranlable partout où les lois, les institutions, les mœurs sont imbues de cet esprit et s'en inspirent (0- C'est là la meilleure réponse à faire aux écrivains, tels que Laveleye, qui prétendent que les pays protestants sont supérieurs aux catholiques, précisément parce qu'ils sont protestants. Cette supériorité, quand on étudie les choses à fond sans se laisser prendre aux apparences, est très douteuse; mais, ne le fût-elle pas, elle serait le fruit naturel du concept chrétien que certains Etats protestants ont maintenu et maintiennent avec une sage prévoyance dans leurs institutions, tandis que la plupart des gouvernements, restés catholiques seulement de nom, ont au contraire maladroitement banni des institutions civiles tout principe surnaturel, toute idée religieuse (2). Ainsi, par exemple,
1. « Si l'Europe chrétienne a dompté les nations barbares et les a fait passer de la férocité à la mansuétude, de la superstition à la vérité ; si elle a repoussé victorieusement les invasions musulmanes ; si la civilisation a pris le dessus en frayant le chemin au reste du monde et en lui apprenant tout ce qui pouvait tourner à l'honneur de l'humanité; si elle a gratifié les peuples de la vraie Hberté sous ses diverses formes ; si elle a très sagement fondé de nombreuses institutions pour soulager les hommes dans leurs misères, il est hors de contestation qu'elle en est grandement redevable à la religion qu'elle a eue comme inspiratrice pour entreprendre tant d'œuvres considérables et comme auxiliaire pour les mener à bonne fin... Oui, en vérité, les institutions les plus capables de contribuer au bien général dans l'Etat, toutes celles qui ont pour but soit de protéger les peuples contre les caprices tyranniques des princes, soit d'empêcher le pouvoir central d'intervenir d'une façon importune dans les affaires municipales ou domestiques ; toutes celles qui élèvent la dignité de la personne humaine ou sont de nature à garantir à chaque citoyen l'égalité des droits, l'Eglise catholique les a établies, ou prises sous sa protection, ou conservées : les monuments historiques des âges précédents sont là pour l'attester. D'ailleurs, toujours conséquente avec elle-même, si d'une part elle proscrit une liberté immodérée, se traduisant, pour les individus et pour les peuples, en licence ou en servitude, d'autre part elle accepte de grand cœur les progrès que chaque jour fait naître, lorsqu'ils contribuent réellement à la prospérité de la vie présente, laquelle n'est qu'une étape sur le chemin qui conduit à la vie future et immortelle. » Epist, Encycl. Immortale Dei (De Civifatuîn Constitutione Christiana), i*^"^ novembre 1885.
2. Voici ce que dit à ce sujet le célèbre écrivain anglais Cobbet, membre de la Chambre des Communes: «D'où est venue la liberté civile? D'où sont venues les lois admirables qui constituent le droit de tout Anglais, les lois dont il est appelé à jouir dès sa naissance? Est-ce le protestantisme qui les lui a données? Est-ce le protestantisme qui a introduit dans l'administration de la justice l'admirable organisation à laquelle l'.Angleterre doit en grande partie sa gloire et sa puissance ? Oh non ! toutes ces institutions remontent à l'époque ténébreuse où la suprématie du Pape était en vigueur. lOlles ne sont un don ni des banquiers écossais ou hollandais, ni des grenadiers du landgrave de Hesse, ni des luthériens, ni des calvinistes ; elles nous ont été léguées par nos ancêtres catholiques, lesquels, en dépit de leur ignorance et de leur superstition, s'entendaient parfaitement en législation... Dans les siècles catholiques le peuple et ses droits étaient toujours défendus par l'Église, et personne n'ignore qu'il n'y avait ni roi, ni ministres, ni parlements, oui osassent défier la puissance de l'Eglise. Toute notre histoire témoigne que l'Eglise se montra toujours la protectrice du peuple, et que ce fut à son assistance que nos pères durent les victoires si éclatantes et si célèbres qu'ils remportèrent sur l'orgueil des rois et des nobles. L'Eglise n'agissait ainsi que parce qu'elle était
que l'on compare aujourd'hui la constitution anglaise à la constitution italienne, telle que l'ont faite les gouvernants modernes, et Ton trouvera la première meilleure, parce qu'elle est demeurée plus fidèle aux traditions religieuses qui l'inspirèrent (^). Mais l'abandon absolu des principes chrétiens serait plus funeste dans une nation protestante qu'ailleurs, car on y est moins prémuni contre le venin de certaines doctrines.
Du reste, sur toute cette question, nous avons le témoignage des socialistes eux-mêmes, qui, dans le but de renverser les ordres constitués, commencent par attaquer de toutes leurs forces l'Église catholique. Œuvre criminelle mais logique : en effet, du moment qu'ils veulent façonner d'après leurs rêves une société nouvelle, il leur faut d'abord détruire l'ancienne ; et comme l'ancienne est fondée sur les droits de Dieu, c'est-à-dire sur la religion, la première chose à faire pour réussir dans leur entreprise est de détruire celle-ci et avec elle les droits de l'homme entendus suivant la justice. — Voilà pourquoi quiconque combat le christianisme, comme le fait la franc-maçonnerie, par exemple, aboutit par là- même à favoriser le socialisme, puisqu'il ôte à la société l'arme de résistance la plus puissante (2).
Du reste qu'on interroge l'histoire autant qu'on le voudra, on n'y verra jamais que des philosophes dignes de ce nom, des
indépendante des rois et des nobles; et parce qu'elle reconnaissait à son pouvoir une autre origine. Nous avons perdu aujourd'hui sa protection, et quelle compensation avonsnous obtenue? » Cobbet, lett. 3 et 18, sur X Histoire de la Réforme, année 1824. — Nous croyons utile de faire suivre ces affirmations du passage d'un discours prononcé en octobre 1880 à Madrid par un autre personnage non moins illustre, Castelar : « Il n'y a qu'en vivant, comme je l'ai fait moi-même, dans le sein de démocraties aussi avancées que celle de Suisse, qu'on arrive à comprendre combien la foi religieuse peut servir à consolider une vraie liberté. » V. Nouvelliste de Lyon, octobre 1889, n. 288.
1. La grande Charte anglaise — il est bon de le rappeler quand on parle tant de la décadence des races catholiques — fut principalement l'œuvre du Pape Innocent III et de son Légat le cardinal Guala Ricchieri, et les Anglais ont eu le rare bon sens de ne point la changer.
2. On voit aujourd'hui peut-être mieux qu'à toute autre époque combien les Papes, Pie IX et Léon XIII surtout, ont été bien inspirés, quels services ils ont rendus à la. société, même au point de vue de ses intérêts temporels, en mettant en garde les honnêtes gens contre la franc-maçonnerie. Celle-ci, en effet, a contribué puissamment par sa propagande antireligieuse persévérante et impie, si ce n'est par d'autres moyens, à développer les idées socialistes et à laisser la société sans défense contre ce mal dangereux. N'est-ce pas la franc-maçonnerie qui a dit la première : plus de Dieuf Or de là à ajouter : plus de maîtres, il n'y avait qu'un pas, comme il n'y en avait qu'un également pour traduire d'une manière plus positive et plus accentuée l'autre principe d'après lequel ils ont prétendu et prétendent détruire une vieille société \)Owx çxiioxxtjsx tme nouvelle.
politiques, ou des législateurs sérieux se soient imaginé pouvoir fonder d'une manière stable une société sur l'athéisme, ou sur le matérialisme (i). Sans parler des exemples du passé, nous rapporterons textuellement ces paroles du Prince de Bismarck : « J'espère vivre assez longtemps pour voir le navire des fous (Das Narrenschiff), qui porte notre société actuelle, se briser contre l'écueil de l'Église (2). » Il ne faut pas croire que des paroles si graves lui aient échappé à la légère. Il connaissait déjà à fond la merveilleuse organisation et la vertu souveraine de l'Église, et il fut à même de la mieux connaître pendant le
1. A l'appui de notre assertion, citons les importants témoignages que voici : « /« hominibus nulla gens est neqiie tant immansueta, neque tam fera, quœ non, etiamsi i^noret qualem habere Deum deceat, tamen habendum sciât. » Cicéron : i" De Leoibus. — « Sans Dieu pas de loi sur la terre, pas de gouvernement, pas de société, mais une solitude sauvage, grossière et scélérate. » J.-B. Vico, Science nouvelle. Et Guizot, dans son opuscule publié en 1848, se demandant quelles doivent être les conditions de la paix sociale, écrit ces paroles mémorables : « Toutefois ni l'esprit de famille, ni l'esprit politique ne, suffiraient pour pacifier et raffermir la société sur ses fondements. Il leur faut le secours d'un autre esprit plus élevé et qui pénètre encore plus profondément les âmes, le secours de l'esprit religieux. C'est le propre de la religion, et de la religion seule, d'avoir de quoi parler à tous les hommes et de se faire comprendre de tous, des grands comme des petits, des heureux comme des malheureux ; de monter et de descendre sans effort dans tous les rangs, dans toutes les classes de la société. Et c'est ici un des traits admirables de l'organisation chrétienne, que ses ministres soient répandus et présents dans la société tout entière, vivant à côté des chaumières comme des palais, en contact habituel et intime avec les situations les plus humbles et les plus élevées, consolateurs et conseillers de toutes les misères et de toutes les grandeurs. Puissance tutélaire, qui, malgré les abus et les fautes où sa force même et son extension l'ont entraînée, a pendant tant de siècles veillé et travaillé plus qu'aucune autre pour la dignité morale et pour les intérêts les plus précieux de l'humanité... Que les sociétés modernes ne craignent pas la religion et ne lui disputent pas avec âpreté son influence naturelle, ce serait une terreur puérile et une funeste erreur... Je dirai, après comme avant : « ne disputez pas âprement avec la religion; ne craignez pas les influences religieuses, les hbertés rehgieuses, laissez-les se déployer grandement, puissamment ; elles vous apporteront, en définitive, plus de paix que de lutte, plus de secours que d'embarras. » — De son côté, Napoléon 1er s'exprimait ainsi : « L'expérience a ouvert les yeux aux Français et les a convaincus que la religion catholique est celle qui plus que toute autre s'adapte à toute espèce de gouvernement... Sans la religion, l'homme est obligé de marcher toujours dans les ténèbres ; la religion catholique seule, avec sa lumière infaiUible, découvre à l'homme son principe et sa fin. Une société ne peut subsister sans morale, il ne peut y avoir de bonne morale là où il n'y a pas de religion. .Ainsi toute société ne peut avoir que de la religion son appui et son soutien. Une société sans religion est semblable à un navire sans boussole, comme celui-ci est toujours incertain de sa route et sans espoir d'entrer au port, de même une société sans religion est toujours agitée et secouée par le tourbillon des plus furieuses passions et se trouve absolument en proie aux fureurs d'une guerre intestine qui la précipite dans un abiine de maux, lesquels, tôt ou tard, la réduisent nécessairement à périr... » Napoléon !«", Harangue aux curés italiens, jer juin 180J. V. Della Motta, /. e, p. 317, 318, .Machiavel dit à son tour : « De môme que l'observance du culte divin est une source de grandeur pour les républiques, de même son abandon est pour elles une cause de ruine. » Discours sur la première décade de Tite-Live, liv. I, c. XI, p. 64.