V. Die Norddeutsche Allgemeine Zeitung, année
Kulturkampf. Et voilà pourquoi, secondé par la sagesse de son auguste maître, il déposa enfin les armes, et entrant dans une autre voie, conclut la paix avec l'Église qui lui avait résisté avec tant d'intrépidité. En cela il faisait preuve de prévoyance politique et de patriotisme. On voit, par les aveux mêmes des socialistes allemands, que Bismarck a visé juste. Ceux-ci, que les sérieuses mesures de répression n'avaient nullement découragés, faisaient publiquement entendre par la bouche d'un de leurs chefs, Liebknecht, ces paroles significatives : « Heureusement^ en même temps qu'il nous persécute, Bismarck persécute aussi les ultramontains (les catholiques) et travaille ainsi à notre profit. Les ultramontains nous disputaient avec avantage l'esprit du peuple; le Chancelier lui-même nous délivre de cet ennemi ! En voici le résultat: en 1871 nous obtenions en tout 140,000 voix; en 1877, au bout de quatre années de lutte civilisatrice contre l'ultramontanisme, nous en recueillons 600,000 (^) ! »
Et les faits ultérieurs ne firent que montrer de plus en plus que le mouvement dont parlait Liebknecht, n'était pas un phénomène accidentel et passager. En effet les voix obtenues par les socialistes en 1887 s'élevèrent à 774,128 ; en 1890, à 1,342,000, et en 1893,3 1,786,738. En présence de ces chiffres il n'y a que les catholiques qui tinrent bon : en 1890, par exemple, ils recueillent 1,420,000 voix. Ainsi la progression était celle-ci : sur cent électeurs — dont 29 étaient représentés par les conservateurs, les polonais et la fraction dite des sauvages — 16 étaient progressistes, 16 nationaux-libéraux, 20 catholiques et 19 socialistes (2). On le voit donc, c'est là un symptôme
1. Discours prononcé au Congrès socialiste de Gand par Liebknecht en 1878. V. Actes du Congrès de Gand et les Actes officiels de la Chambre des représentants de Belgiqiie. Séance du 19 nov. 1878, discours du député catholique Thonissen, où se trouve reproduit tout ce passage. D'accord avec Liebknecht la Nouvelle Gazette de l'Église évangélique faisait cet aveu remarquable : « Il n'y a que l'Église catholique qui sache soustraire les ouvriers à l'intiuence des partis socialistes... » V. \^ç^]o\xxy\2X Le Monde, 2 mars 1881.
2. V. Les luttes entre sociétés humaines, par J. Novicow. Paris, Alcan, éd., 1893, P- 732-33. — En 1893, les socialistes allemands envoyaient au Parlement 45 députés. V. Voce della Verità, 26-29 mai 1895. — Quant aux fonds dont ils disposent, ils s'élevaient en 1894 à environ 10 millions de marcs répartis comme il suit : honoraires aux 50 chefs du parti, 10,000 marcs pour chacun, soit 500,000 marcs ; indemnités à 300 agitateurs, 5000 marcs en moyenne à chacun, soit 1,500,000. Les députés socialistes du Reichstag reçoivent 120,000 marcs ; 3,500,000 marcs sont consacrés à la propagande électorale dans 350 collèges, et 1,880,000 servent à subventionner les journaux du parti. Enfin X, 000, 000 de marcs est distribué à titre de secours aux grévistes et aux socialistes qui se trouvent dans le besoin. V. Osservatore Romano, 8 août 1894.
des plus graves, surtout si l'on songe que les socialistes ont obtenu cette prépondérance en dépit de tous les obstacles qu'on avait opposés à leur propagande (i).
La chose nous semble donc suffisamment démontrée : pour combattre efficacement le socialisme, il faut faire volte face et revenir, comme le disait naguère l'empereur Guillaume I^'^, aux enseignements de l'Église (2), c'est-à-dire au christianisme (s). Sans lui on aura beau recourir aux théories libéristes et protectionnistes ; on aura beau chercher à se rendre maître du mouvement socialiste pour le transformer en socialisme d'Etat ; tous ces efforts demeureront stériles,parce que, comme le faisait justement observer Reichensperger, «... Si les masses perdaient l'espoir d'une récompense future que leur promet la justice divine, elles ne seraient plus retenues par aucun frein et, se rendant parfaitement compte de leur nombre et de la force de leurs bras, elles se soulèveraient et renverseraient l'ordre social (4) ». Le socialisme donc, ne sera vaincu que par le principe catholique, et une gloire impérissable attend l'homme d'Etat qui aura le courage de déclarer ouvertement ce que tant d'autres pensent aujourd'hui dans le fond de leur cœur, à savoir que non seulement les doctrines économiques, surtout dans
1. Dans une statistique dressée récemment sur le Développement du socialisme allemand au Reichstag, M. Adolphe Reumann-Hofer a démontré que les mandats législatifs ont été conquis par les socialistes dans les grandes villes et dans les grands centres industriels, tandis que les campagnes ont voté pour les conservateurs, pour le centre et pour les libéraux nationaux. Nous ajouterons que parmi les représentants socialistes au Parlement, un seul a déclaré appartenir à la religion catholique. Les autres ont déclaré, presque tous, n'appartenir à aucune confession religieuse.
2. « La génération actuelle est entièrement gâtée, il faut en élever une autre avec des meilleurs sentiments. Ceci est l'affaire du clergé ; les maîtres d'école sont en i^énéral les auteurs des maux qui nous accablent. » Discours du roi de Prusse, depuis empereur d'Allemagne, Guillaume ler, au clergé de Coblentz. V. Y Ami de. la Relii^ion, i6 novembre 1849. — L'empereur est revenu à plusieurs reprises sur le mènie sujet.
3. Dès 1846 le savant Staudenmajer écrivait : « Le monde européen, et en particulier l'Allemagne, est sur le bord d'un abîme, lequel est plus obscur et plus profond que celui qui s'ouvrit béant à l'époque de la révolution française. Il est encore possible d'échapper au plus épouvantable des maux, mais le monde .semble ne pas connaître, ni vouloir connaître le seul mode de son salut qui lui reste et qui est un retour sincère, intime, affectueux au christianisme. Lui seul sera notre salut, comme il a été le salut du monde entier ; lui seul sauvera notre siècle, lui seul est pour tous les siècles éternellement salutaire. » Zum reli^iosen Fricden, etc. : A la paix religieuse de l'avenir, elc. par le docteur Fk. Staudenm.^jer, professeur de théologie ;\ Fribourg en Brisgau, 1846. — Ce travail très intéressant n'a pas été, croyons-nous, traduit dans son entier.
4. Winterer, /. c, p. 198. — Il n'est pas inutile de rapporter ici ce que l'anarchiste Henry, exécuté à Paris, répondit au juge qui lui demandait s'il croyait en Dieu ; <• Si j'avais cru à la Divinité, je ne serais pas devenu anarchiste ».
leur application pratique, mais encore la société tout entière ont besoin de redevenir catholiques.
Il faut revenir à Dieu sincèrement, pratiquement, et les premiers à y revenir doivent être les riches, parce que c'est d'eux, de leurs mauvais exemples, qu'est parti le mouvement de la révolution sociale. Ils ont pensé, comme autrefois leurs ancêtres, à la veille de la révolution française, que la croyance en Dieu et la pratique de la religion n'étaient que de simples expédients, adroitement imaginés pour tenir le peuple dans la voie du devoir et de la justice. Il est temps qu'ils s'aperçoivent que ce sont eux au contraire qui, croyant avoir compris et deviné les ressorts les plus cachés du monde physique et de l'âme humaine, sont restés aveugles devant les plus hautes vérités proposées par Dieu à l'homme. « Non, — leur dirons-nous à notre tour en empruntant les paroles d'un savant et illustre prélat de l'Eglise de France, le regretté cardinal Pie, — non, n'attendez rien de l'impiété, rien excepté votre ruine et un désastre universel. Vous donc qui vous réjouissez de posséder une certaine supériorité spéciale, voulez-vous la conserver? Reconduisez à Dieu le peuple dont vous êtes les guides et les modèles. — Nous l'avons tenté, dites-vous, la société avait entrepris cette cure, nous n'avons pu y réussir. — Je vous réponds : Vous n'avez employé aucun moyen efficace ; il est temps de substituer les remèdes aux palliatifs et, pour votre part, de revenir les premiers à Dieu... (i). »
I. Œuvres de Mgr le Carditial Pie, Evêque de Poitiers, 4^ édition. Poitiers, Henry Oadin, lib. édit. , 1873, t. ler, p. 140, 141, 153. — Traitant plus amplement la question du retour à Dieu, Léon XIII s'exprime ainsi : « Passons en revue des faits et des choses qui sont hors de doute : la société a été transformée de fond en comble par le christianisme ; cette transformation a été non stulement un réel progrès pour le genre humain, mais une véritable résurrection, et un perfectionnement tel qu'on n'en avait jamais vu de semblable avant et qu'on ne peut en espérer un second égal dans l'avenir. C'est Jésus-Christ qui est le principe et la fin de ces bienfaits ; car, de même que tout est parti de lui, ainsi tout doit lui être rapporté. Aussi quand l'Évangile a rayonné dans le monde, quand les peuples ont appris le grand mystère de l'incarnation du Verbe et de la rédemption des hommes, la vie de Jésus-Christ, Dieu et homme, pénétra la société et l'imprégna tout entière de sa foi, de ses maximes et de ses lois. C'est pourquoi, si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du chriàtianisme. A qui veut régénérer une société quelconque en décadence, on prescrit avec raison de la ramener à ses origines. Car la perfection de toute société consiste à poursuivre et à atteindre la fin en vue de laquelle elle a été fondée, en sorte que tous les mouvements et tous les actes de la vie sociale naissent du même principe qui a donné naissance à cette société. Aussi, s'écarter de ce principe fondamental, c'est aller à la mort ; y revenir, c'est reprendre la vie. E t ce que nous disons du corps social tout entier, s'applique également à la classe ouvrière qui en forme la très grande majorité». Epist. Encycl., Renan novarum.
La grande question religieuse et civile du temps présent se ramène à rejeter tous les principes antichrétiens, à mettre en lumière, dans toute son intégrité, le véritable principe chrétien, de manière à ce que son triomphe soit complet et universel dans la science et dans le sentiment,dans la vie privée et dans la vie publique, dans la famille et dans la société, dans les arts et dans tous les domaines de la pensée humaine, afin que l'individu comme la famille, le peuple comme l'État, deviennent absolument chrétiens, et que la politique devenant religieuse au lieu que la religion soit esclave de la politique, elles fassent toutes deux de concert régner partout la justice et l'amour.
Quant à la part qui revient dans cette grande œuvre de réédification sociale aux pouvoirs publics et aux catholiques de tout état et de toute condition, ecclésiastiques et laïques, elle est admirablement tracée par Léon XIII, qui avait comme une intuition des maux à venir,quand il disait dès les premiers jours de son pontificat : « Nous, à qui le gouvernement de toute l'Eglise est confié présentement, nous avons montré, dès le commencement de notre Pontificat, aux peuples et aux princes, ballottés par la violence de la tempête, le port où ils trouveraient un refuge assuré, et maintenant de nouveau émus du péril extrême qui les menace, nous faisons encore une fois retentir à leurs oreilles la parole apostolique, et nous les prions, nous les conjurons avec instance pour leur propre salut et pour le salut de la chose publique, d'accepter docilement les enseignements de l'Église, qui a si bien mérité des États au point de vue de la prospérité publique, et de bien comprendre que les intérêts de l'État et de la religion sont unis de telle sorte, que tout ce qu'on enlève à cette dernière diminue d'autant la soumission des sujets et la majesté du pouvoir. Et comnie ils savent que, pour détourner la contagion du socialisme, l'Eglise du Christ possède une force que n'ont jamais eue ni les lois humaines, ni les répressions des magistrats, ni les armes des soldats, qu'ils rendent à l'Église une condition et une liberté telles, qu'elle puisse exercer cette force si salutaire pour le bien commun de toute la société humaine.
« Pour vous, vénérables Frères, qui connaissez l'origine et le caractère des maux qui nous menacent, appliquez-vous de toute la puissance et de tout l'effort de votre esprit, à répandre et à faire pénétrer profondément dans les âmes la doctrine
catholique. Faites en sorte que tous les chrétiens s'habituent, dès les plus tendres années, à aimer Dieu d'un filial amour et à révérer sa puissance, à s'incliner devant la majesté des princes et des lois, à refréner les passions et à garder soigneusement l'ordre que Dieu a établi dans la société civile et dans la société domestique. Il faut, en outre, que vous travailliez à ce que les fils de l'Eglise catholique, sous aucun prétexte, ne s'affilient ni ne protègent la secte abominable. Qu'ils montrent, au contraire, par de belles actions et par l'honnêteté de leur conduite en toutes choses, combien la société humaine serait heureuse, si chacun de ses membres brillait par la rectitude de ses actions et par ses vertus (i). »
Quelques années après, le Pontife ajoutait ces autres paroles, qui sont comme l'explication et le développement de sa pensée : « Le sort de la classe ouvrière, telle est la question qui s'agite aujourd'hui et dont la bonne ou la mauvaise solution intéresse grandement les Etats. Or, les ouvriers chrétiens la résoudront dans le meilleur sens, si, unis en sociétés et conduits par une direction prudente, ils entrent dans la voie dans laquelle cheminèrent leurs pères et leurs ancêtres pour leur plus grand bien et pour celui de la société. Quelle que soit dans les hommes la force des préjugés et des passions, si une volonté perverse n'a pas entièrement étouffé le sentiment du juste et de l'honnête, il faudra que tôt ou tard la bienveillance publique se tourne vers ces ouvriers, qu'on aura vus, laborieux et modérés, mettre l'équité au-dessus du gain et préférer à tout le sentiment du devoir. Cela aurait aussi pour heureux résultat d'offrir l'espoir et de grandes facilités de salut aux ouvriers qui vivent dans le mépris de la foi chrétienne, ou dans des habitudes qu'elle réprouve. Ils comprennent d'ordinaire, ces ouvriers, qu'ils ont été le jouet d'espérances trompeuses et d'apparences mensongères. Car ils sentent par les traitements inhumains qu'ils reçoivent de leurs maîtres, qu'ils n'en sont guère estimés qu'au poids de l'or produit par leur travail; quant aux sociétés qui les ont circonvenus, ils n'y trouvent que des discordes intestines, compagnes inséparables de la pauvreté orgueilleuse et incrédule. L'âme brisée, le corps exténué, combien n'y en a-t-il pas qui voudraient secouer un joug si humiliant ! Mais, soit respect humain, soit crainte de l'indigence, ils ne l'osent pas.