‹ Socialisme et charitéChapitre 3 sur 22 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

nature en le résumant dans ces trois mots : do ut facias, est au contraire la forme naturelle et légitime des transactions humaines. Il a été connu dans tous les temps; il est commun aux civilisations les plus diverses. Il n'a rien de fac-. tice ni d'arbitraire ; encore moins est-il un abus de la force. Il est de droit naturel et ce qui est de droit naturel ne disparaît pas.

Or la perpétuité du salariat entraîne nécessairement la perpétuité du paupérisme, car il est inévitable qu'un nombre plus ou moins grand de salariés en soient réduits, pour des raisons diverses, à vivre au jour le jour, d'une rémunération sensiblement égale à leurs besoins, mais ne leur permettant pas le luxe le plus modeste et leur rendant l'épargne difficile. Peut-être, avec le siècle qui s'ouvre, leur condition pourrat-elle s'améliorer, comme elle s'est, quoiqu'on en dise, améliorée avec le siècle qui finit. D'ingénieuses combinaisons pourront les associer davantage aux profits éventuels du capital : mais, de sa nature, la condition des salariés n'en demeurera pas moins toujours essentiellement précaire. Aussi la perpétuité du paupérisme engendre-t-elle nécessairement la perpétuité de la misère car il est inévitable également qu'un certain nombre] de ceux|^dont la rémunération

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ne dépasse pas les besoins, voient, à intervalles irréguliers, cette rémunération réduite ou même supprimée, soit par quelque accident à eux personnel, soit par quelques circonstances plus g-énérales. La perpétuité du paupérisme et de la misère est donc la douloureuse mais inéluctable conclusion à laquelle conduit l'observation attentive des faits économiques, et la science, comme l'histoire, confirme cette parole de l'Évangile : Vous aurez toujours des pauvres avec vous.

Cela est possible, dira-t-on, mais pourquoi en convenir? Pourquoi, lors même qu'il n'y aurait pas grand espoir de trouver un remède à cette triste situation, décourager ceux qui s'adonnent à la recherche de ce remède d'une façon désintéressée, et pourquoi, à ceux qui languissent dans une condition misérable, enlever l'espérance que leur condition pourra être un jour transformée?

Pourquoi? pour deux raisons. D'abord parce qu'en elle-même la vérité a ses droits et que c'est défaillance de n'oser dire ce qu'on pense. Ensuite parce que cette recherche du remède détourne de la recherche des remèdes ce qui est chose toute différente. La poursuite du remède n'est pas seulement chimérique, elle est dangereuse. Elle aboutit toujours en effet

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à demander à l'Elat d'intervenir arbitrairement à coup de lois et de décrets pour préparer l'avènement de l'égalité sociale. Or pousser l'Etat, comme c'est aujourd'hui la tendance générale, à engager la lutte avec la fatalité des lois économiques est le plus sûr moyen d'aggraver les souffrances qu'on veut soulager, car la nature des choses, lorsqu'on lui fait passagèrement obstacle, a des retours imprévus et de terribles revanches.

Mais il n'en est pas de même de la recherche de§^ remèdes. H y en a beaucoup. Il y a plus d'une institution utile qui peut aider ceux dont le paupérisme est la condition habituelle, à s'élever au-dessus de cette condition. Il y a aussi, lorsqu'ils n'y ont pas réussi, plus d'un moyen de rendre moins aiguës les souffrances que leur occasionne la misère. Les remèdes déjà connus peuvent être perfectionnés. D'autres peuvent être découverts encore. C'est là une tâche modeste qui ne prête pas aux grands mots ni aux effets oratoires, qui a rarement la popularité pour récompense, mais qu'il n'en est que plus nécessaire de poursuivre avec patience. C'est aussi ce que, pour son humble part, l'auteur de ces études s'est efforcé de faire depuis un certain nombre d'années et ce qu'il s'efforcera de

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faire encore dans la mesure de ses forces. L'ingénuité avec laquelle le présent volume met en lumière les difficultés de l'entreprise lui donne peut-être le droit de dire avec Montaigne : « Ceci un livre de bonne foi. » Mais on aurait tort d'en conclure que ce soit le livre d'un sceptique et d'un découragé. Il croit en effet que, dans une sphère modeste et restreinte, on peut faire beaucoup. Il croit en particulier que tout l'ensemble de notre législation civile et financière devrait être soumis à une revision attentive, qui en ferait disparaître certaines dispositions singulièrement peu soucieuses de la condition des classes populaires. Il croit qu'une organisation plus solide de l'assistance publique, un effort plus constant et plus judicieux de la charité privée soulageraient bien des souffrances, et préviendraient dans la plupart des cas ces drames de la misère qui projettent de temps à autre une si triste lumière sur les dessous de notre société. Il croit enfin d'une ferme espérance qu'à celui qui souffre, même un verre d'eau n'est pas apporté en vain et qu'aucun emploi plus noble ne saurait être proposé à l'activité humaine. Or ceux dont le corps et l'àme ont soif sont légion et la moisson est grande bien qu'il y ait beaucoup d'ouvriers.

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