‹ Socialisme et charitéChapitre 4 sur 22 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

Le grand poète Mistral a mis ces touchantes paroles dans la bouche d'un vieux paysan qui tombe la faucille à la main sur le champ où il a travaillé toute sa vie. « Pourquoi pleurez-vous, lieuses? Mieux vaudrait chanter avec les jeunes gars, car moi j'ai terminé ma gerbe. Peut-être, au pays où je serai tantôt, il me sera pénible, quand le soir viendra, de ne plus entendre, allongé comme autrefois sur le gazon, la chanson forte et claire de la belle jeunesse monter entre les arbres. Mais le Maître, celui de là-haut, voyant le froment mûr, fait sa moisson. Allez et finissez la récolte. » Lorsque, depuis quelque temps déjà, on n'entend plus chanter en soi la chanson forte et claire de la belle jeunesse, ce n'est pas l'instant d'abandonner le champ où l'on a travaillé, dans l'espoir de la récolte future.

L'INGONDUITE

L'INGONDUITE

La misère esl une plaie qui ronge l'organisme des sociétés civilisées. Parmi les causes qui entretiennent cette plaie toujours saignante, il en est sur lesquelles la volonté individuelle n'a que peu ou point d'action. Ce sont les lois de la concurrence économique, lois fatales contre lesquelles, suivant le conseil antique, « il est inutile de se fâcher, car cela ne leur fait rien ». La lutte d'industrie contre industrie, de peuple contre peuple, d'individu contre individu ne saurait aller sans souffrances, et le progrès lui-même s'achète au prix des ruines et des larmes. A ces souffrances la prévoyance, l'association, la charité, entendue au sens le plus large du mot, peuvent apporter certains adoucissements; mais elles ne

les feront point disparaître. Tout système, socialiste ou chrétien, qui promet l'extinction du paupérisme, est duperie ou chimère.

Cependant la misère a encore d'autres causes qui dépendent davantage de l'homme et de son libre arbitre. Si, parmi ceux qui vivent du travail de leurs bras, l'imprévoyance, la prodigalité, la paresse, la débauche étaient inconnues, leur condition sociale en éprouverait une amélioration sensible . Mais comme, pour être pauvre, on n'est pas nécessairement parfait, ces vices, qui sont communs à tous les hommes, riches ou pauvres, entretiennent la misère dans les classes populaires, et la misère, à son tour, y engendre le vice. On n'a donc point envisagé le problème sous toutes ses faces, tant qu'on n'a point étudié celte action réciproque et les moyens de la combattre. C'est ce que je voudrais essayer de faire dans une élude, que je restreindrai dans un cercle exclusivement parisien.

Si j'ai choisi ce champ d'observations, ce n'est pas qu'à mon sens Paris mérite la réputation exceptionnelle de corruption que les étrangers se plaisent à lui faire. Toutes les grandes agglomérations humaines se valent à peu de chose près, et le marquis de Mirabeau avait raison de dire dans son langage énergique : u L'entassement des hommes engendre la

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pourriliire, comme celui des pommes ». Mais, sans compter qu'il est difficile d'étendre au delà d'un certain rayon des investigations personnelles, Paris présente encore à l'observateur un genre particulier d'intérêt. Nulle part le combat de la vertu contre le vice n'est engagé avec plus d'ardeur, et si, dans certaines villes étrangères, l'armée du bien fait plus de bruit, je ne crois pas qu'elle y fasse meilleure besogne.

Ce contraste entre l'étalage bruyant du vice et l'activité silencieuse de la charité apparaît parfois d'une façon saisissante aux yeux de celui qui connaît bien son pavé de Paris. Piemontezun soir cette large voie que l'Empire a percée, au travers de l'ancien quartier des Écoles, de la Seine à l'Observatoire et qui a conservé, en dépit des temps, le nom clérical de boulevard Saint-Michel. Rien de déplaisant comme l'aspect des cafés et des brasseries qui bordent ce boulevard dans presque toute sa longueur, avec leurs dorures de mauvais goût et leurs peintures criardes. Rien qui présente sous un aspect moins idéal la jeunesse des écoles que l'intérieur de ces cafés et de ces brasseries où se presse une clientèle nombreuse d'étudiants trop débraillés et de femmes trop élégantes. C'est la débauche dans toute sa vulgarité, et, pour peu que vous ayez été crédule

à Murger ou à Musset, vous ne pouvez vous empêcher de regretter le temps des Rodolphe et des Frédéric, des Mimi et des Bernerelte, où (du moins, ces graves auteurs l'affirment) un peu plus de poésie et un peu moins de vénalité se mêlaient à l'amour. Mais, parvenu à la hauteur du Luxembourg, prenez cette artère nouvelle à laquelle on a donné le nom d'un de nos grands physiciens, et suivez-la jusqu'au coin de la rue Saint- Jacques. Là vos regards seront frappés par un grand bâtiment qui élève dans la nuit ses hautes murailles sombres, percées de rares et étroites lucarnes. N'essayez point d'y pénétrer; A'otre curiosité indifférente n'en pourrait franchir la clôture; mais qu'à n'importe quelle heure du jour comme de la nuit une femme en robe de toile ou de soie vienne sonner à la porte et demander protection contre les autres ou contre elle-même, elle y trouvera l'accueil indulgent que la vertu sans tache sait faire à la faiblesse.

Continuez votre route, et vis-à-vis d'un bal vulgaire qui se cache dans l'arrière -boutique d'un cabaret, vous trouverez ouverte la porte de l'Asile de nuit pour femmes, dont l'hospitalité passagère a sauvé bien des créatures d'extrémités pires encore que la misère. Faites encore quelques pas : en face des bosquets illuminés d'un jardin où bien des gêné-

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rations successives d'étudiants et d'étudiantes se sont donné rendez-vous, vous apercevrez une maison dont la façade moderne et presque riante n'a rien qui trahisse la destination sévère. C'est là, cependant, le refuge et le tombeau volontaire de celles qui étaient descendues à ce degré d'ignominie, dont on ne peut se retirer que par la mort au monde et par l'oubli.

Ces contrastes, qui semblent au premier abord l'effet du hasard, ne font que traduire aux yeux le contraste moral qui est le fond de la vie parisienne. De Paris, en effet, il n'y a rien qu'on ne puisse dire en bien comme en mal, ni choses si contraires et si extrêmes qui ne soient cependant la vérité. De même que les vies les plus différentes, celle du travail et celle du plaisir, y trouvent des aliments; de même qu'il y a public pour tout et adeptes pour toutes les doctrines, de même on y rencontre les derniers raffinements du vice et les manifestations les plus hautes de la vertu. En aucun autre lieu du monde, les phénomènes de la vie n'éclatent avec une égale intensité, et il est difficile qu'après avoir pris sa part de cette existence, toute autre ne vous paraisse pas un peu monotone et décolorée.

Certes, c'est une noble conception du devoir social d'emprisonner dans les étroites liniiles d'un coin de

terre, connu et chéri dès l'enfance, l'effort de son activité, la promenade de son imagination et l'ambition de ses rêves. C'est aussi, à certaines heures de l'âme, une tentation irrésistible de venir demander à l'immuable nature l'oubli momentané de ses agitations intérieures, et de chercher dans sa beauté, dans son calme, des leçons d'apaisement et de résignation. Mais la contemplation prolongée n'est-elle pas dangereuse pour l'énergie humaine, et, à trop s'y complaire, ne court-on pas le risque de glisser sur la pente de cette inertie fataliste qui paralyse les peuples de l'Orient? Un jour que je traversais (il y a de cela déjà plusieurs années) un cimetière musulman, je me souviens d'avoir remarqué trois Arabes, immobiles et graves, qui fumaient assis, les jambes croisées, sur la pierre d'un monument funèbre. En passant, je frôlai le burnous de l'un d'eux : ce fut à peine s'il daigna jeter les yeux sur moi, mais je lus dans son regard la profondeur de son mépris pour ce voyageur oisif et affairé qui d'un pas distrait foulait aux pieds des tombeaux. Peut-être avait-il raison, et puisque tout aboutit à ce terme fatal, aussi bien l'activité française que l'indolence arabe, puisque le pied de l'enfant y vient heurter comme celui du vieillard, peut-être y aurait il plus de sagesse à ne pas se consumer en efforts d'un jour et à s'absorber,

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chacun selon sa croyance, dans la pensée d'une éternité redoutable, ou dans l'anticipation de ce néant qui a parfois tant d'attrait pour les âmes fatiguées. Mais pour ceux qui ne sauraient atteindre à cette vertu ou à cette philosophie, le mouvement incessant d'une grande ville offre à l'esprit un intérêt qui rend la vie plus légère, et ceux qui ont, suivant la belle expression d'un romancier moderne, « la religion de la souffrance humaine », ceux-là peuvent trouver dans la pratique de cette religion le seul emploi des heures d'ici-bas qui ne laisse ni regrets ni mécomptes. Il n'est donc aucun besoin de notre nature auquel Paris ne réponde, et c'est en ce sens qu'on peut dire avec Montaigne : « Je ne veux pas oublier que je ne me mutine jamais tant contre la France, que je ne regarde Paris de bon œil. Elle a mon cœur dès mon enfance et m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ai vu depuis d'autres villes belles, plus la beauté de celle-ci peut et gagne sur mon affection. Je l'aime par ellemême et plus en son propre être que surchargée de pompe étrangère. Je l'aime tendrement, jusqu'à ses verrues et ses taches. »

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