‹ Socialisme et charitéChapitre 9 sur 22 · LES MOBILES DE LA CRIMINALITÉ · texte numérisé non relu

LES MOBILES DE LA CRIMINALITÉ

Dans un temps où une puissante école philosophique s'efforce d'ébranler la notion de la liberté morale, et d'expliquer toutes les actions de l'homme par des mobiles inconscients et impérieux qui détermineraient fatalement sa conduite, il était inévitable que l'application de cette théorie nouvelle fût faite à la criminalité. En effet, quelques criminalistes, disciples de l'école philosophique dont je viens de parler, tendent aujourd'hui à chercher l'explication de tous les méfaits humains dans certaines conformations physiques ou dans certaines prédispositions héréditaires. Et comme il n'y a série d'observations plus ou moins ingénieuses et hasardées qu'on ne

s'empresse de baptiser du nom de science, ainsi avons-nous vu naître ce qu'on appelle d'un nom retentissant : l'anthropologie criminelle.

Au premier rang des créateurs de cette science nouvelle figure le professeur Lombroso dont un gros ouvrage, VHomme criminel, traduit de l'italien en français, est devenu en quelque sorte le bréviaire des néophytes. Dans cet ouvrage, le savant professeur a réuni toute ime série d'observations faites en Italie par lui-même ou par d'autres sur un assez grand nombre de criminels. On peut discuter la plupart des conclusions que Lombroso tire de ces observations ; mais il faut rendre hommage à la conscience avec laquelle il a procédé. Rien n'échappe à ses investications. Il tourne et retourne le criminel dans tous les sens, au moral et au physique. Il le pèse, il le palpe, il l'interroge. Sa conformation physique, ses antécédents moraux, ses goûts, ses manies, sa langue, sa littérature, tout lui devient sujet d'études et de dissertations. Toutefois, l'originalité véritable de l'ouvrage de Lombroso n'est pas dans les observations morales faites par lui sur les criminels, car il existait déjà en France plusieurs ouvrages de cette nature, entre autres celui du docteur Lauvergne sur les forçats, et celui plus général du docteur Despine, intitulé Psychologie naturelle, qui contient sur les

criminels d'intéressantes observations. Les prétentions de Lombroso sont plus hautes. Il affirme avoir constaté, au moins chez les criminels d'habitude, un certain nombre de caractères physiques qui se reproduiraient avec assez de régularité pour constituer ce qu'il appelle le type criminel. Toutes les fois qu'on rencontre ce type, on se trouve en présence d'un criminel-né, c'est-à-dire d'un individu fatalement voué à la criminalité. Quels sont les caractères auxquels le professeur Lombroso croit reconnaître le criminelné? Les constatations qu'il a relevées sont trop minutieuses pour qu'on puisse les rapporter toutes. Je me bornerai à indiquer ici les principales.

Suivant le professeur Lombroso, un des caractères principaux de l'homme criminel serait d'être grand et lourd, quand il n'est pas cependant mince et agile, ce qui, Lombroso en fait l'aveu avec bonne foi, se présente encore assez souvent. Soigneusement pesé, son poids est plus lourd que celui de l'honnête homme. Je dis homme au sens spécial du mot, car la femme criminelle serait au contraire plus légère que l'honnête femme. Les bras de l'homme criminel seraient presque toujours démesurément longs, et il aurait une facilité singulière à se servir tantôt de la main droite et tantôt de la main gauche. Il aurait peu ou point de barbe, les oreilles très écartées de

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la tôle, et la figure asymétrique, c'est-à-dire de travers. Mais ces constatations faciles ne sont point pour satisfaire la curiosité d'un aussi grand inquisiteur que le professeur Lombroso. Il a voulu pénétrer plus avant dans la physiologie intime du criminel. La conformation de son crâne et de son cerveau l'a surtout préoccupé; mais ni le crâne ni le cerveau n'ont voulu y mettre de la complaisance, et ils semblent avoir conclu une entente déloyale pour tromper les efforts du savant professeur. Le cerveau surtout, cet organe récalcitrant, a causé à Lombroso les mêmes déceptions qu'il a coutume de causer aux pliysiologistes et anthropologistes désireux d'établir une corrélation directe entre le poids de la substance cérébrale et les facultés de l'homme ou de l'animal. Un philosophe éminent, qui est en même temps un des derniers représentants de l'école spiritualiste, M. Janet, s'est fait, dans un travail bien intéressant sur le cerveau et la pensée, l'historien de ses mécomptes. On en a eu depuis un exemple éclatant, lorsque les amis de M. Gambetla, après avoir disséqué en quelque sorte devant le public sa dépouille mortelle, ont eu le dépit de constater que le poids de son cerveau ne répondait nullement aux brillantes facultés oratoires dont il était doué, et lorsque en désespoir de cause ils ont dû,

pour expliquer son génie, se rabattre sur la richesse et la beauté de ses circonvolutions cérébrales.

Lombroso n'a point eu ces consolations. Rarement il a pu travailler sur la matière cérébrale toute fraîche. Racontant quelques observations curieuses faites par lui sur le cerveau d'un guillotiné : « Malheureusement, ajoute-t-il avec mélancolie, les observations de cette nature ne peuvent être faites sur des vivants. » Il a pu, du moins, comparer entre eux le poids d'un certain nombre de cerveaux pesés après décès; mais de ces pesées comparatives, il lui a été impossible de conclure si le cerveau de l'homme criminel était habituellement plus ou moins lourd que celui de l'homme ordinaire. En revanche, le professeur Lombroso s'est dédommagé aux dépens des crânes d'hommes vivants qu'il a pu palper et mesurer tout à son aise, au grand étonnement, sans doute, des pauvres diables qui se sont soumis assez bénévolement à ses observations, et sur ces crânes il affirme avoir découvert les particularités les plus curieuses.

Suivant lui, la boîte crânienne présenterait chez les criminels d'habitude trois traits caractéristiques : la brachycéphalie chez les assassins, la dolichocéphalie chez les voleurs, le prognathisme chez tous les deux ; c'est-à-dire, pour parler une langue moins

scientifique (j'allais dire moins barbare), que les assassins auraient le front étroit et les voleurs le derrière de la tête aussi long que large; enfin voleurs et assassins auraient les mâchoires inférieures très prononcées. Mais le savant observateur néglige de nous dire comment est fait le crâne de ceux (et ils sont nombreux) qui, après avoir volé, finissent par tuer. Si, par une rapide évolution, de dolichocéphales ils ne deviennent pas brachycéphales, je ne vois pas trop quelle est la valeur scientifique de l'observation. Aussi le professeur Lombroso n'y insistc-l-il pas d'une façon particulière; mais en revanche, il s'appesantit sur une découverte que nul avant lui n'avait soupçonnée, « celle d'une fossette moyenne qu'on rencontre au lieu de la crête sur l'os occipital dans la proportion de 16 p. 100 chez les criminels et de 5 p. 100 chez les non-criminels ». On aperçoit tout de suite la portée de cette découverte, et combien l'existence de cette fossette accusatrice doit contribuera déterminer la conviction des magistrats instructeurs, combien même elle doit faire peser de légitimes préventions contre ceux dont la tête présenterait cette conformation alarmante. Qu'on ne prenne point ceci pour une raillerie. Lombroso n'hésite pas à dire que, dans les cas d'empoisonnement, où les preuves font défaut, l'introduction de ce qu'il appelle

le crilcrium anthropologique peut tenir lieu de l'expertise liîgale.

Ce qui constitue aux yeux du professeur Lombroso le critérium anthropologique, c'est la réunion chez un même individu de ces traits caractéristiques dont je viens d'énumérer les principaux. Celui qui présente tous ces caractères, celui-là est à ses yeux un criminel-né. Or le criminel-né est irresponsable et incorrigible, et il faut se comporter avec lui en conséquence. Il ne faut pas à proprement parler le punir; avec lui, la punition ne servirait de rien, puisqu'il n'était pas libre d'agir autrement qu'il ne Va fait. Mais il ne faut surtout pas le relâcher. Pour lui point de grâce. Quelque infraction qu'il ait commise, il faut le soumettre à la détention perpétuelle. « La prison à vie, moins le nom », tel est le régime que, dans la préface de la quatrième édition de son ouvrage, Lombroso propose formellement d'appliquer aux criminels-nés, et il faut convenir que, partant du point de vue auquel il s'est placé, la conclusion à laquelle il aboutit est absolument logique.

Je ne veux pas relever pour l'instant ce que présenterait d'inhumain dans la pratique le système de Lombroso. Mais pour se résoudre à des conclusions aussi dures, il faudrait du moins que les prémisses en fussent assurées. Il faudrait que les caractères

distinctifs du type criminel fussent déterminés d'une façon certaine et se retrouvassent chez les criminels d'habitude avec une régularité constante. En est-il ainsi dans la réalité des faits? En aucune façon. L'auteur d'un remarquable opuscule sur la Criminalité comparée, M. Tarde aujourd'hui directeur de la statistique au Ministère de la justice, qui soumet à une critique ingénieuse les doctrines de Lombroso, a eu soin de relever les contradictions qui existent entre les observations faites par le professeur italien et par les anthropologistes des autres pays. Ainsi, pour citer quelques exemples, l'homme criminel serait plus lourd que l'homme ordinaire, d'après Lombroso. 11 serait au contraire plus léger, d'après deux anthropologistes anglais, Thompson et Wilson, et même d'après un anthropologiste ita- Uen, Virgilio. Sa capacité crânienne serait inférieure suivant Lombroso, supérieure suivant Heger, identique suivant Ranke, à celle de l'homme ordinaire. Enfin la fameuse fossette, découverte par Lombroso sur 16 pour 100 des criminels et 5 pour 100 seulement des honnêtes gens, se trouve dans la proportion de 22 pour 100 chez les Juifs, race qui est peu portée aux crimes violents. 11 est infiniment probable que, si les autres indices du type criminel relevés j par Lombroso étaient soumis au même contrôle,

ce contrôle signalerait les mêmes contradictions.

Ce n'est pas tout : on peut dire que les observations de Lombroso sont contradictoires avec ellesmêmes. En effet, il convient avec beaucoup de bonne foi que les particularités du type criminel n'existaient pas chez la majorité des criminels d'habitude observés par lui. liO pour 100 environ présentaient ces particularités ; les autres en sont exempts. Resterait donc toujours à expliquer pourquoi ceux-ci sont criminels, et pourquoi il y a d'autre part beaucoup d'individus lourds, dolichocéphales ou brachycéphales, ambidextres et imberbes, avec les oreilles écartées de la tête et une fossette sur l'os occipital, qui, tout en présentant ces indices du type criminel, au moins selon Lombroso, sont de fort honnêtes gens. Le grand tort de cette explication de la criminalité, tirée de la conformation physique, est de n'expliquer absolument rien et de trouver sa réfutation dans les faits sur lesquels elle s'appuie. 11 ne serait même pas impossible que ces faits fussent encore ébranlés par la généralisation des observalions anthropologiques auxquelles, à Paris, on soumet aujourd'hui les criminels, grâce à la création d'un service qui date de quelques années et dont, à ce propos il est intéressant de dire un mot.

On sait que tout individu qui encourt une con-

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damnation quelconque voit son nom inscrit sur une fiche, qui constitue son casier judiciaire, et sur laquelle seront portées toutes les condamnations qu'il pourra encourir postérieurement. Ces fiches sont réunies à Paris pour toute la France et forment ce qu'on appelle le sommier judiciaire. Or il arrive très souvent que des malfaiteurs, pour échapper à cette recherche de leurs antécédents, prennent un faux nom, se procurent même de faux papiers, et se font condamner sous une appellation différente de celle sous laquelle ils ont comparu devant la justice, échappant ainsi aux conséquences légales de la récidive. Il n'est pas rare que d'habiles criminels aient subi des peines sous deux ou trois noms différents, et les aient même fait inscrire au casier de gens absolument innocents. On a cru échapper à celte diflîculté en prenant la photographie de tous les condamnés; mais celte application de la photographie à la police n'a pas résolu la difficulté. D'abord (j'en demande pardon aux amateurs aujourd'hui si nombreux de cet art nouveau) il est assez rare qu'une photographie soit tout à fait ressemblante. Ensuite, l'aspect d'un homme change avec les années, les maladies, la coupe de la barbe et des cheveux. Enfin (et c'était la complication principale), le nombre des photographies étant devenu rapidement très consi-

dérable, sans qu'il fût possible d'adopter aucun procédé rationnel pour leur classement, il était nécessaire, dès qu'un doute se produisait sur l'identité d'un malfaiteur, de feuilleter des milliers et des milliers de photographies, souvent sans résultat. Ce fut alors que M. Alphonse Bertillon, le fds du docteur Bertillon auquel on doit tant d'intéressants travaux démographiques, eut l'idée de remplacer la photographie par l'anthropométrie, c'est-à-dire, pour parler d'une façon moins hellénique, par le mesurage de l'homme.

Partant de cette observation que certaines particularités de la conformation physique de l'homme et, en particulier, de son ossature, ne changent jamais, il mesure avec soin, chez tout individu qui lui est amené et à l'aide d'instruments très précis, la taille, la longueur des bras en croix, la longueur et la largeur du crâne, celles du pied, la longueur du doigt médius, et relève encore différentes indications, entre autres la couleur de l'œil. Il inscrit ces notes sur une fiche à laquelle est jointe la photographie de l'individu. Un système de classement très ingénieux, tiré des mesures elles-mêmes et de leurs relations entre elles, permet de créer des divisions multiples entre lesquelles ces fiches sont réparties, de façon que chaque division ne comprenne jamais qu'un

nombre limité de fiches. Qu'un individu arrêté soit soupçonné d'avoir changé de nom et d'avoir subi autrefois une condamnation, il sera amené au service anthropométrique que M. Bertillon a installé au dépôt de la préfecture de police; là, il sera mesuré de nouveau, et rien ne sera plus facile que de rechercher, en quelques minutes, s'il existe dans les casiers une fiche antérieure portant des mesures semblables, à laquelle aura été jointe la photographie.

Je n'ai pas vu seulement fonctionner ce système, je l'ai fait fonctionner moi-même, et j'ai pu m'assurer de sa parfaite simplicité. Il s'agissait d'un individu arrêté pour vol qui niait toute condamnation antérieure, mais chez lequel la sagacité du magistrat instructeur avait relevé une habileté et un savoirfaire, difficilement compatibles avec tant d'innocence. 11 fut mesuré avec soin devant moi ; on me remit la fiche portant ses mesures, et, avec un peu d'aide il est vrai, je parvins à retrouver une fiche antérieure qui révélait en lui un malfaiteur habituel, déjà plusieurs fois condamné pour délits de cette nature. Le dirai-je, cependant? Tout en opérant, je me sentais un peu honteux de mon rôle, et je ne pouvais m'empêcher de regarder le pauvre diable, qui suait d'angoisse, du même œil dont on regarderait dans une forêt une bête fauve prise au piège par un garde. On

reconnaît la légitimité du piège, et on donne raison au garde, mais on plaint la bête, et, si elle s'échappait du piège, on n'en serait pas trop fâché.

Ces considérations sentimentales ne sont point pour arrêter la justice, qui tire grand parti de ce nouveau service dû à l'ingéniosité de M. Bertillon. Grâce à lui, l/i3 276 tiches sont déjà constituées, et 5 285 identités ont pu être reconnues. Toutefois, c'est à un point de vue différent que la création de ce service m'a paru intéressante. Puisque les théories du professeur Lombroso ont fait école dans le monde des criminalistes, il serait curieux de savoir dans quelle mesure ces observations sont confirmées ou contredites par celles de M. Bertillon. Pour cela, il faudrait cependant, et ce serait assurément facile, joindre aux indications relevées par M. Bertillon quelques-unes de celles auxquelles Lombroso attache le plus d'importance, entre autres le poids, l'écartement des oreilles, enfin l'existence de la fameuse fossette occipitale. Mais il est déjà intéressant de constater qu'aucune corrélation constante ne paraît exister entre les mesures relevées au service anthropométrique et telle ou telle nature de criminalité. Ce qui frappe, au contraire, c'est l'extrême diversité des conformations, et rien n'est venu révéler jusqu'à présent, du moins au point de vue de l'anthropo-

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métrie, l'existence d'un type criminel. En revanche, M. Bertillon a remarqué chez les individus arrêtés l'existence de laies sur les yeux et de marques de scrofules, en beaucoup plus grande quantité que chez les hommes ordinaires. Dirons-nous à cause de cela que les taies ou la scrofule disposent à la criminalité? Non. Nous dirons tout simplement qu'une foule de pauvres diables, moins bien outillés pour le travail à cause de leurs infirmités ou de leur faiblesse constitutionnelle, tombent dans la misère, et par la misère sont conduits au vol ou à d'autres délits, explication qui, sans avoir rien de scientifique, vaut peut-être celles de l'anthropologie criminelle.

Est-ce à dire, cependant, qu'il faille nier toute influence de la conformation physique sur les prédispositions morales , du tempérament sur la volonté, et, pour employer les vieilles expressions métaphysiques que l'école scientifique aura bien de la peine à détruire, du corps sur l'âme? Il y aurait assurément quelque superbe à le prétendre. Si je ne craignais de m'élever à des considérations qui dépassent la portée de ce travail, je dirais que l'erreur de l'antique école spiritualiste, si fortement battue en brèche aujourd'hui, est d'avoir peut-être un peu trop méconnu la complexité de ''être humain, et l'association étroite des deux prin-

cipes diffcrenls, à la fois inséparables l'un de l'autre et irréductibles l'un à l'autre, dont l'union constitue le mystère même de la vie.

Lorsque M. de Bonald définissait l'homme : une intelligence servie par des organes, assurément il réduisait trop le rôle de l'organe et méconnaissait Tintimc connexité qui existe entre l'organisme intellectuel et l'organisme physique. A professer un spiritualisme aussi hautain, on s'exposerait à se voir infliger par les faits des démentis dont il faut tenir compte. Mais lorsqu'on représente l'intelligence comme une fonction et une propriété de l'organe, n'est-ce point pour le coup l'intelligence dont on réduit trop le rôle? La brutale formule de Cabanis, qui est au fond de toutes ces théories soi-disant nouvelles, « la pensée est une sécrétion du cerveau », est la plus inintelligible de toutes les explications, puisqu'elle n'explique pas comment la sécrétion de la substance grise qui constitue le cerveau est si différente de toutes les autres. La vérité ne serait-elle pas de reconnaître que, si l'on peut séparer ces deux principes par une opération abstraite de l'esprit, dans la réalité ils n'en exercent pas moins l'un sur l'autre une légitime influence? Les physiologistes s'appliquent, avec une sorte de passion, à constater l'influence du corps sur l'âme. Je voudrais les voir appli-

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quer leur méthode d'observation ingénieuse, et, s'il était possible, d'expérimentation, à toute une série de faits plus difficiles à saisir, mais dont l'existence n'est pas moins constante, et qui affirment l'influence de l'âme sur le corps.

Si, au lieu de se confiner dans une salle de dissection et de n'observer que sur la mort, les physiologistes observaient davantage dans le monde et sur la vie, leurs yeux exercés ne seraient-ils pas frappés, encore plus que les noires, de ces transformations que les années opèrent chez les êtres sentant et agissant, transformations qui sont la traduction extérieure des phénomènes de leur vie intérieure? Parfois, à leur entrée dans l'existence, le hasard vous met en relation avec deux êtres chez lesquels aucun indice ne révèle, au premier regard, deux natures morales très différentes. Rien dans leur physionomie générale, dans leurs traits, dans leurs yeux, dans ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui constitue l'expression du visage, ne trahit l'élévation ou la bassesse des instincts, et ne donne à deviner dans quel sens l'être se développera. Leur âme est une argile malléable et sans forme, que les plaisirs, les passions, les souffrances n'ont point encore façonnée. Vous perdez ces deux êtres de vue, puis vous les retrouvez au bout de quelques années. Vous êtes

frappé du changement de leur aspect. L'un a, en quelque sorte, épaissi ; les yeux ont perdu de leur éclat, les lèvres sont devenues plus fortes, le corps s'est alourdi, et de l'être lui-même se dégage une impression vague de vulgarité. L'autre s'est, au contraire, raftiné ; les yeux sont devenus plus profonds, l'expression du visage s'est ennoblie, la personne entière apparaît moins matérielle et plus idéale. Que s'est-il donc passé? Rien : ils ont vécu. Au premier le plaisir s'est offert sous sa forme la moins noble, et il s'en est repu ; au second, la souffrance est échue en partage, et il l'a acceptée avec résignation. La jouissance a abaissé l'une de ces natures; la douleur a élevé l'autre, et l'enveloppe extérieure de chacune a été transfigurée par l'action du principe intérieur. Ce reflet de l'àme sur le visage, qui de nous ne l'a observé bien des fois sur un être qui lui était cher? Quel artiste digne de ce nom ne s'est efforcé de le saisir et de le fixer sur la toile en reproduisant les traits de son modèle? Ce n'est pas l'imagination pure qui a inspiré à Victor Hugo ces beaux vers de la Léfjende des siècles^ sur la différence entre le regard du vieillard et celui du jeune homme :

Le vieillard qui remonte à la source première Entre aux jours éternels et sort des jours changeants, Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.

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L'âge seul ou les années ne produisent pas ces changements. 11 suffit parfois d'une brusque secousse qui réveille l'âme, d'une douleur inattendue qui la purifie, pour que Têtre entier semble avoir subi une sorte de transformation. Ce sont là des faits d'observation constante, et ces faits n'échappent pas à ceux-là mêmes parmi les écrivains qui sont les moins coutumiers d'exagérer l'influence de l'âme sur le corps. Je n'en veux pour preuve que ces lignes délicates d'une œuvre où Guy de Maupassant a mis en scène la dernière entrevue d'une femme rappelée au sentiment du devoir par l'ép^reuve d'une maternité douloureuse et de l'homme qui l'a trahie après l'avoir séduite : « Christiane était fort pâle, maigre, mais plus jolie qu'avant son accouchement. Ses yeux surtout avaient pris une profondeur d'expression que Paul ne leur connaissait pas. Ils semblaient assombris, d'un bleu moins clair, moins transparent, plus intense. » La prétention d'invoquer, dans une question de cette nature, le témoignage d'un poète et celui d'un romancier ferait assurément sourire les physiologistes et même les philosophes s'ils daignaient me lire. Je ne suis pas persuadé cependant que la science expérimentale ait raison de dédaigner aussi complètement le témoignage de l'observation vulgaire qui affirme l'action réciproque du corps sur ràmc et de l'âme sur le corps.

La doctrine chrétienne a peut-être compris, mieux que la philosophie spiritualiste , la complexité de l'homme, et pénétré plus avant dans les profondeurs de sa nature, lorsqu'elle a complété le dogme de rimmortalité de l'âme par celui de la résurrection des corps en les associant, par delà le terme de ce monde passager, au mystère des mêmes destinées. Mais, pour ramener le problème aux termes qui ont été le point de départ de cette digression, c'est, pour une école d'aussi fraîche date que celle de l'anthropologie criminelle, une témérité singulière de prétendre à renverser, au nom d'un certain nombre d'observations restreintes et contradictoires, le principe de la responsabilité morale, et à édifier, sur la base de la criminalité fatale, toute une nouvelle théorie de la répression. Or, ce n'est à rien moins que vont les conclusions de Lombroso et de ses disciples : Ferri dans ses Nuovi orizonti di Diritio pénale, et Garofalo dans sa Criminologia. Cependant ces novateurs ne sont pas d'accord entre eux. C'est ainsi que, dans un article publié par la Revue philosophique, Garofalo déclare « que le doute règne encore sur les données de l'anthropologie; que sur plusieurs points même, le désaccord entre anthropologistes est complet, et qu'en réalité il n'a pas été possible d'établir jusqu'à présent une anatomie du

criminel ». Allanl cependant, sous certains rapports, plus loin que Lombroso, il n'admet pas la distinction établie par celui-ci entre le criminel d'habitude et le criminel par accident. Il n'y a pas, selon lui, de délinquant fortuit, et il existe toujours dans le criminel un élément congénital différentiel. Cet élément congénital constitue ce qu'il appelle l'anomalie du criminel^ anomalie morale dont celui-ci n'est pas plus responsable qu'il ne le serait d'une anomalie physique. Par une voie différente, Garofalo arrive donc à cette même conclusion, qui est celle de toute l'école : la suppression de la responsabilité chez le criminel. Plus hardi et plus aftu'matif encore est celui qui s'est fait l'introducteur de Lombroso auprès du monde philosophique français, le docteur Charles Letourneau. On ne saurait s'imaginer avec quel superbe dédain M. Letourneau parle, dans sa prélace, (( tantôt des théories vénérables et vermoulues de l'antique criminalité », tantôt « de l'antique philosophie du droit pénal, qui aujourd'hui nous fait pitié », tantôt « des doctrines métaphysiques virtuel- * lement minées par la science et qui, en dépit des faits, continuent à enseigner que l'homme est libre ». Quant à sa propre doctrine, voici comment M. Letourneau la résume : « Nous savons que, quoi qu'il arrive, et quel quil soit, l'homme obéit toujours et fata-

leme^it au mobile le plus fort ». Encore si, à cette doctrine, M. Lctourneau se montrait logiquement fidèle. Mais non ; car, à la page suivante, recherchant les moyens les plus efficaces de suppléer à l'insuffisance actuelle des mesures répressives, il se prononce « pour une taxe sur les comptes rendus des procès criminels et pour un système de récompenses accordées aux actions vertueuses. » Qu'est-ce à dire et quelle est celte concession? Comment une action peut-elle être vertueuse si elle n'est pas librement commise; et si l'homme obéit fatalement au mobile le plus fort, quel droit peut-il avoir à une récompense? Était-ce bien la peine de le prendre de si haut avec tous ceux qui vous ont précédés dans l'étude de ces questions difficiles, pour aboutir à des conclusions aussi contradictoires? On ne s'attendait guère à voir les prix de vertu intervenir en celte affaire, et je ne sais trop ce que M. de Montyon aurait pensé d'un disciple aussi peu conséquent.

Il est une autre explication que l'école anthropologisle donne de la criminalité : c'est l'hérédité. j.ombroso en fait grand élal, et il y voit un des caractères du criminel-né. Mais il avait élé devancé dans cette voie, en France du moins. Voici déjà près de trente ans que Prospcr Lucas, dans un gros ouvrage peu lu, mais beaucoup cité, sur VHéréditê naturelle,

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a accumulé tous les faits qu'on peut invoquer à l'appui de la transmission par les parents aux enfants de certaines particularités physiques ou morales. Dans cette nomenclature, il a relevé quelques cas d'hérédité criminelle. La thèse de Prosper Lucas a été reprise avec beaucoup de développement par M. Ribot, le brillant titulaire de la chaire dite de psychologie expérimentale. Dans son livre sur VHérédité, M. Ribot n'a consacré cependant à la question de l'hérédité criminelle qu'un chapitre, ou plutôt un paragraphe de son livre, paragraphe très coyrt, et je lui demande la permission de le lui dire, à mon humble avis, très peu concluant : « Si l'on passe, dit M. Ribot, des penchants qui sont purement physiques, au moins dans leur origine, à des passions d'un ordre plus complexe et qui sont, ou plutôt qui semblent indépendantes de l'organisme, comme le jeu, l'avarice, le vol, l'homicide, nous les trouverons également soumises à la loi de l'hérédité ». Voilà la thèse. Voyons maintenant quelles sont les preuves qu'apporte M. Ribot à l'appui de cette affirmation péremptoire.

Laissons de côté le jeu et l'avarice, qui ne rentrent point dans notre sujet, bien qu'en ce qui concerne l'avarice, le proverbe : « A père avare fils prodigue », ne semble pas donner tout à fait raison à la

loO SOCIALISME ET CHARITE,

thèse de M. Ribot. Ce n'est qu'un proverbe, il est vrai, mais il me semble que si j'avais l'honneur d'être à la fois psychologue et expérimentateur, je ne ferais point tant fi de ces témoignages d'une psychologie expérimentale qui a bien sa valeur, puisque elle est celle de tout le monde. Moins dédaigneux, Lombroso a eu soin de recueillir dans son livre tous les adages populaires qui viennent à l'appui de ses observations sur les caractères du criminel-né. Mais ne parlons que du vol et de l'homicide. La disposition au vol est-elle soumise à la lei de l'hérédité? Sans doute un grand nombre de fils de voleurs sont voleurs eux-mêmes. Cela n'est pas contestable, et j'indiquerai moi-même à M. Ribot cet argument que, d'après le dernier volume de la statistique pénitentiaire, sur 6 290 enfants mineurs de seize ans détenus dans les colonies correctionnelles, 1 318 descendaient de parents ayant subi des condamnations. Mais quelle conclusion convient-il de tirer de ce chiffre? Sur ces enfants criminels, nés de parents criminels, quelle a été la part de rinfiucnce, des exemples peut-être, même des leçons directes, en un mot du milieu et de l'éducation? 11 n'est pas très extraordinaire que des fils de voleurs soient voleurs, lorsque leurs parents les ont de bonne heure dressés au larcin. Le contraire même serait surprenant. Pour

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qu'on fût en droit de parler d'hérédité, il faudrait que ces enfants eussent été soustraits à l'influence de leurs parents, et cela dès le premier âge; car ceux qui se sont occupés de l'éducation des enfants, non pas en philosophes, mais en pères, ceux-là savent combien les habitudes morales se contractent de bonne heure chez ces petits êtres, et comment le sentiment de la conscience se développe avec les premières et vacillantes lueurs de la raison. Il faudrait, comme dans les romans de Ducray-Duminil, que chacun de ces enfants, enlevé dès le berceau, eût été confié à une famille honnête et élevé dans l'ignorance de son origine et de ses parents. Si, malgré ces précautions, la majorité de ces enfants s'était retrouvée néanmoins dans les colonies correctionnelles, alors l'expérience serait concluante. Mais tant qu'elle n'aura pas été faite, il demeurera parfaitement arbitraire d'expliquer par l'hérédité ce qui doit être beaucoup plus vraisemblablement porté au compte du milieu ou de l'éducation.

Ce n'est pas tout : sur les 6 290 enfants dont je parlais tout à l'heure, Zi 972 sont nés de parents honnêtes. A quelle cause faut-il donc attribuer leurs méfaits? A leur propre nature, apparemment. Or, comme ce sont de beaucoup les plus nombreux, l'hérédité, au lieu d'être la loi, devient l'exception.

Mais il est vrai qu'on fait intervenir ici une forme mystérieuse de l'hérédité : l'atavisme. On sait que certaines anomalies physiques ou même certaines particularités, après avoir disparu chez les représentants d'une race pendant trois ou quatre générations, se reproduisent parfois, bien que très rarement, chez la cinquième. Il en serait de même des anomalies ou des particularités morales; de telle sorte que si, en étudiant la 'généalogie d'un de ces petits voleurs, on retrouvait, à la quatrième ou cinquième génération, un ancêtre qui eût volé, ce serait son influence héréditaire qui se serait exercée fatalement et en dépit de lui-même sur ce malheureux. Or, comme il est rare que l'arbre généalogique des petits voleurs soit dressé avec tant de soin, on peut toujours supposer au hasard l'existence d'un ancêtre malfaiteur, et voilé comme on établit que l'hérédité est une loi. 11 faut être animé d'un singulier mauvais vouloir contre la liberté morale pour faire ainsi argument contre elle de la moindre coïncidence, pour en supposer même, et pour expliquer chez un être moral par un fait d'atavisme moral les défaillances qu'il est inliniment plus plausible de porter au compte de sa propre nature et des circonstances de sa vie. Mais lorsqu'on veut à toute force établir une loi, il faut bien répondre aux faits qui semblent

contraires à cette loi, et il n'y a pas d'explication, si forcée qu'elle soit, qui ne semble alors admissible. L'objection est bien plus forte encore en ce qui concerne l'hérédité dans l'assassinat, que M. Ribot n'hésite pas à affirmer. A l'appui de cette affirmation, il emprunte au livre du docteur Despine la généalogie d'une certaine famille Chrétien, dont plusieurs membres auraient été voleurs et assassins, et dont un des derniers descendants, le précoce et cynique parricide de seize ans Lcmaire, aurait été exécuté à Paris il y a quelques années. Le professeur Lombroso parle également de cette famille dans son ouvrage, ce qui montre, soit dit en passant, que les exemples de ce genre ne sont pas nombreux, puisqu'on se repasse les mêmes familles d'ouvrage en ouvrage. Cependant il est juste de dire que Lombroso y ajoute également celui d'une famille américaine, la famille Yuke, dont les membres, au nombre de quatre-vingts, se sont rendus coupables de beaucoup de méfaits, vols et assassinats. Ces généalogies rappellent celle de l'illustre famille des Rougon-Macquart, que M. Zola a mise en tête de ses romans, famille dont tous les membres sont victimes de la névrose originaire du grand-père Rougon et de la grand'mère Macquart. Cette famille fantaisiste ne pouvant entrer en ligne de compte, il

en reste deux qu'on peut citer à l'appui de la thèse. J'admets cependant qu'on en pourrait trouver d'autres ; mais ce n'est pas ainsi qu'il faut poser la question. Sur les 242 assassins, sur les 161 meurtriers qui ont passé en cour d'assises durant l'année 1890, combien y en a-t-il qui comptaient un père, un aïeul, un bisaïeul, un trisaïeul, un quadrisaïeul si l'on veut, assassin-, parmi leurs ancêtres? Pas un sur cent peut-être. Il est même à remarquer que ces cas d'hérédité apparente deviennent d'autant plus rares que le fait incriminé répugne davantage à la conscience et s'explique moins par l'éducation et l'exemple. 11 est plus facile et plus fréquent de dresser un enfant au vol qu'à l'assassinat ou au meurtre. Aussi les cas de soi-disant hérédité sont-ils infiniment rares dans les crimes de sang. Quelle que soit au reste la proportion, on ne nie pas qu'elle ne constitue l'infime minorité. Où donc est la loi alors? « Une loi, dit M. Ribot lui-même, se découvre par un travail d'abstraction et de généralisation qui ne peut s'appliquer à des cas totalement divers puisqu'on se propose justement de chercher les ressemblances et d'éliminer les différences. » — « Tous ces cas épars, ajoute-t-il quelques pages plus loin, toutes ces diversités qu'on ne saurait réunir en un faisceau, on les appelle des anomalies, c'est-à-dire des faits sans

loi. » On ne saurait mieux dire ni mieux conclure. Mais ces cas épars et totalement divers, ces diversités qu'on ne saurait réunir en un seul faisceau, ne sont-ce pas précisément les faits d'hérédité, et la prétention d'en tirer une loi n'est-elle pas aussi téméraire et aussi peu scientifique que possible?

Est-ce à dire, cependant, qu'il faille nier toute inlluence de l'hérédité sur les prédispositions morales et faire de chaque être humain une sorte de monade qui ne devrait rien qu'à elle-même? Cet individualisme outré ne s'exposerait pas à recevoir des faits un moindre démenti que le spiritualisme hautain d'autrefois, qui refusait toute influence au tempérament et à la conformation physique. On pourrait déjà invoquer à rencontre cet instinct irréfléchi, mais profond de la nature humaine, qui de prime abord fait honneur ou honte au fils de la conduite du père, et qui, jusqu'à preuve contraire, le suppose capable des mômes choses en bien comme en mal. 11 est même curieux de constater, soit dit en passant, que ces nouvelles théories scientifiques pour lesquelles notre démocratie s'est éprise d'un engouement irréfléchi, et qui reçoivent des pouvoirs publics des marques d'une faveur non équivoque, que ces théories, dis-je, sont en contradiction patente avec le principe même d'une société démocratique. Rien n'est plus aristo-

lo6 SOCIALISME ET CHARITE,

cratique que la doctrine de l'évolution par la sélection naturelle et l'hérédité. Cette doctrine justifie, en effet, le gouvernement des castes privilégiées, au nom de la transmission héréditaire des caractères de supériorité physique ou intellectuelle qui ont légitimé au début le pouvoir exercé par elles. Heureusement, on a trouvé moyen de mettre d'accord la science et la démocratie, en découvrant une loi qui, à en croire M. Ribot, limiterait à quatre ou cinq générations la transmission héréditaire, et justifierait ainsi la déchéance des aristocraties.

Il est curieux également de remarquer que cette doctrine si en faveur est, au contraire, en harmonie avec la doctrine religieuse, qui explique les contradictions de la nature et les misères de la condition humaine par la faute originelle des premiers ancêtres. Mais oîi la ressemblance s'arrête, c'est que, dans le jeu des actions humaines, la science, ou du moins une certaine science, assigne à l'hérédité une influence fatale et en fait, pour parler la langue philosophique moderne, un déterminisme, tandis que la religion chrétienne n'y voit qu'une tendance dont l'homme est toujours maître de triompher. A l'envisager dans son ensemble et sans parti pris, l'être moral, l'homme intérieur, n'est-il pas en effet un composé de penchants physiques,

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de tendances héréditaires, d'instincts personnels et d'inilucnccs subies? La mesure' dans laquelle ces différents éléments se combinent constitue la personnalité, et cette personnalité est régie par une volonté libre dont chacun sent en soi le pouvoir. Mais du mystère de cette personnalité, l'analyse scientifique n'est pas plus en état de rendre compte que le délicat instrument appelé sismographe, qui enregistre avec une égale précision les secousses de la terre ou les battements du cœur, n'est en étal d'enregistrer les variations de la pensée ou les mouvements de l'âme. Jamais elle n'expliquera que de la même souche de parents puissent sortir deux frères, un honnête homme et un coquin, ni que la descendance d'un honnête fermier de Stratford-sur-Avon ait produit successivement un gantier-corroyeur qui s'appelait John Shakespeare et un poète qui s'appelait William.

Dans un tout autre ordre d'idées, il est une explication absolument différente de la criminalité qu'on voudrait pouvoir adopter : c'est l'ignorance. Les principaux initiateurs du louable mouvement en faveur du développement de l'instruction primaire qui a signalé ces vingt dernières années, ont mis en circulation quelques dilemmes ou axiomes : « École ou prison ». — u Ouvrez des écoles, vous fermerez

les prisons », auxquels on voudrait croire, car, si la question se posait véritablement ainsi, on aurait en main le moyen de combattre les progrès de la criminalité. Ce qui donne au premier abord un caractère plausible à cette explication, c'est la proportion considérable des illettrés ou presque illettrés parmi les criminels. Lorsque nous voyons, par exemple, dans la statistique pénitentiaire, que sur 15 682 individus détenus dans les maisons centrales, il y en a 6 610 qui ne savent ni lire ni écrire ou à peine lire, nous sommes portés d'abord à expliquer leur criminalité par leur ignorance. Mais c'est là une explication tout à fait superficielle. En effet, dans notre état de civilisation, l'ignorance complète, absolue, suppose toujours une condition sociale très humble. Lorsqu'un homme fait ne sait pas lire et écrire, il est à supposer qu'il a été mal élevé ou qu'il est né de parents très pauvres. En un mot, ignorance est presque toujours synonyme de mauvaise éducation ou de misère. Il est donc impossible de distinguer dans la criminalité, si forte chez les illettrés, quelle part doit être portée au compte de leur ignorance, et quelle part au compte des tentations nées de leurs besoins. Malheureusement, il est beaucoup d'autres preuves démonstratives du peu d'influence que l'instruciion exerce sur la moralité.

LA CRIMINALITE. lo9

Au début de la statistique judiciaire, la proportion des individus complètement illettrés était de 61 sur 100 accusés, contre 39 ayant reçu une instruction plus ou moins développée. Aujourd'hui, la proportion est retournée : 79 lettrés (au sens le plus modeste du mot) contre 21 complètement illettrés. Ce renversement des proportions s'explique parfaitement par la diffusion de l'instruction primaire; mais, le nombre des crimes n'ayant pas diminué, au contraire, l'instruction n'a eu d'autre résultat que d'augmenter la proportion des criminels dans la classe lettrée, sans diminuer la criminalité. Pour prouver que l'ignorance engendre la criminalité et que l'instruction favorise la moralité, il faudrait montrer, département par déparlement, que le nombre des criminels est sensiblement proportionnel au nombre des illettrés. Il faudrait, par exemple, que, sur deux cartes de statistique graphique où le nombre proportionnel par département des illettrés et des criminels serait marqué par des teintes plus ou moins fortement ombrées, la répartition de ces teintes parût au premier coup d'œil et à peu de chose près la même. Or en est-il ainsi? Peu s'en faut que ce soit tout le contraire. Prenons, par exemple, la liste des départements classés d'après le nombre proportionnel des prévenus et d'après le nombre proportionnel des illettrés, et comparons le

rang qu'un même département occupe sur ces deux listes. Celui de tous les départements qui compte le plus grand nombre de prévenus est la Seine : 86 prévenus pour 10 000 habitants. C'est un de ceux où l'instruction est le plus répandue : il occupe le neuvième rang. Viennent ensuite * les Bouchesdu-Rhône avec 65 prévenus sur 10 000 habitants. Au point de vue de l'instruction, ce département occupe le trente-deuxième rang. Puis nous trouvons l'Aisne, les Alpes-Maritimes, le Doubs, l'Hérault, la Marne, le Rhône, Seine-et-Oise et Seine-et-Marne, avec àeli9 à 59 prévenus sur 10 000 habitants. Ces départements occupent presque tous, au point de vue de l'instruction, un rang très favorable, entre autres le Doubs qui est le second, l'Hérault qui est le quatrième, le Rhône qui est le sixième.

Faisons maintenant la vérification à rebours. Vingt-trois départements ne comptent que 19 à li9 prévenus par 10 000 habitants. Dans ce nombre ligurent les départements qui comptent le plus grand

1. La Corse présente 73 prévenus pour 10 000 habitants. Mais la criminalité de ce département est d'une nature tellement particulière qu'il faut, en quelque sorte, en faire abstraction dans la statistique. — Cette comparaison entre les départements classés d'après la criminalité et d'après l'instruction repose sur des chitTres déjà anciens qui remontent à une dizaine d'années. IMais aucune statistique plus récente n'est venue fournir les éléments d'une comparaison nouvelle.

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nombre d'illetlrés, le Morbihan, les Côtes-du-Nord, la Creuse, la Corrèze, etc. Des deux côtés la démonstration est donc irréfragable. S'il était nécessaire de la compléter, l'observation suivante y suffirait. Depuis vingt ans beaucoup d'efforts ont été faits pour la diffusion de l'inslruclion primaire. Un grand nombre d'écoles nouvelles ont été ouvertes et l'ense/ gnement a été rendu obligatoire. Le nombre des enfants ne sachant ni lire ni écrire est certainement bien moindre qu'autrefois. La criminalité juvénile a-t-elle diminué? C'est précisément le contraire. On compte aujourd'hui près de 30 000 prévenus ou accusés de moins de vingt et un ans. On n'en comptait que 11 000 au début de la statistique judiciaire et cette augmentation de la criminalité chez les jeunes gens, dont quelques-uns se signalent par une précocité incroyable dans la perversité, est un des faits qui troublent le plus les moralistes. Il ne serait pas malaisé d'en trouver l'explication dans la suppression de l'enseignement religieux dans les écoles primaires et, de la part de ceux mêmes qui ne croient pas à la vertu de cet enseignement, on a pu dans ces derniers temps relever des aveux significatifs. Dans un ordre d'idées un peu différent, le nombre des accusés ayant reçu une instruction supérieure tend à augmenter et l'on voit peu à peu se créer une classe de criminels

lettrés dont l'anarchiste Henry a donné un curieux spécimen. L'ignorance n'a donc aucune influence directe sur la criminalité, ni l'instruction sur la moralité. Il faut renoncer à celte explication et à cette espérance. Au reste, l'école criminelle anlhropologiste , qui a le respect des faits, ne méconnaît pas cette triste vérité. Dans la préface qu'il a mise en tête de la traduction de Lombroso, M. Letourneau, malgré la confiance qu'il met « dans la diffusion des écoles laïques avec maîtres mariés », n'hésite pas à en convenir : « La proportion plus grande, dit-il, des délits frauduleux et des emprisonnements dans les classes dites éclairées, prouve assez que l'alphabet ne fait pas des miracles ». Lombroso va plus loin. Suivant lui, l'instruction donnée aux détenus dans les écoles pénitentiaires ne fait qu'augmenter la récidive, en mettant à leur disposition un nouvel instrument de crime, et en leur facilitant le faux et l'escroquerie. C'est ici, je crois, dépasser la mesure. Il ne faut pas oublier, en effet, que la principale difficulté pour le libéré estde gagner sa vie, et que l'ignorance absolue interdit l'usage d'une foule de métiers. Mais il suffit que cette opinion puisse être soutenue pour montrer l'inefficacité de l'instruction comme moyen de moralisation. En réalité, c'est une arme. Elle vaut ce que vaut le soldat qui la manie.

Au surplus, et à supposer même qu'il fallût \ accorder à ces trois explications de la criminalité, la conformation physique, les prédispositions héréditaires et, dans un autre ordre d'idées, l'ignorance, une influence supérieure à celle que je suis disposé à leur reconnaître, il est presque superflu de faire remarquer que ces trois causes ne sauraient en rien j rendre compte de l'accroissement des crimes et des délits. Rien ne donne lieu à supposer, en effet, qu'il naisse un plus grand nombre d'individus présentant le type de l'homme criminel aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. Rien non plus ne donne à croire que l'intluence de l'hérédité soit devenue plus puissante, et que les enfants ou petits-enfants d'un malfaiteur aient moins de chance d'échapper à cette action occulte. Quant à l'ignorance, elle tend progressivement à disparaître. Aucune de ces explications, à les supposer fondées, ne saurait donc rendre compte de l'accroissement de la criminalité. C'est à d'autres causes qu'il faut demander l'explication de cet accroissement; c'est à des causes morales, parce que les causes morales sont les seules qui expliquent les grands faits humains, et il est impossible de se soustraire à la nécessité d'en entreprendre la recherche.

Bien qu'il y ait nécessairement quelque chose d'un peu factice et arbitraire dans toutes ces classifications,

on peut cependant assigner trois mobiles différents à la criminalité : les passions, les vices et les besoins. On peut porter au compte des passions toutes les infractions qui sont commises sous l'influence de quelque mouvement impétueux de la nature : haine, colère, amour, surexcitation des sens. On peut porter au compte des vices ceux qui sont engendrés par la perversité habituelle des penchants ou des habitudes : cupidité, paresse, alcoolisme. Enfin on peut porter au compte des besoins celles qui sont la conséquence d'une condition sociale misérable. Mais il est impossible de faire entre ces trois mobiles la répartition des nombreuses infractions relevées par la statistique judiciaire, caria nature môme d'une infraction n'en révèle pas la cause déterminante. Un assassinat peut avoir pour mobile la haine ou la cupidité; un vol, la cupidité ou la misère; un fait de mendicité, la misère ou la paresse. Mais en recherchant dans quelle mesure la civilisation agit sur ces trois mobiles de la criminalilé, nous arriverons peut-être à résoudre en partie cette question, que nous avons soulevée delinduence de la civilisation sur la criminalité ellemême.

C'est un axiome plus vrai que beaucoup d'axiomes que la^ civilisation adoucit les mœurs. Il est certain, en effet, que plus une société s'éloigne de l'état

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barbare et primitif, plus les actes violents y deviennent rares. Ce que les caractères perdent peut-être en énergie, ils le gagnent du moins en douceur. Le sens de la pitié collective pour les sotffrances humaines, inconnu aux peuplades sauvages, a été en grandissant dans l'histoire des peuples civilisés. Ce sentiment fait l'honneur de noire temps. Le respect de la vie humaine y est en particulier infiniment plus grand qu'il ne l'était môme au siècle dernier. On devrait donc pouvoir compter que les progrès de la civilisation diminuent le nombre des attentats contre les personnes. Or en est-il ainsi? Pas tout à fait malheureusement.

Nous avons vu, en effet, que depuis le commencement du siècle, si le nombre des assassinats est demeuré stationnaire, celui des meurtres a augmenté, mais dans une proportion moindre, il est vrai, que d'autres infractions. Comme, d'un autre côté, la population a augmenté également, et comme dans l'accroissement du nombre des meurtres l'élément étranger joue un certain rôle, peut-être pourrait-on aller jusqu'à dire qu'au point de vue de la criminalité française, le nombre des crimes Adolents contre les personnes est demeuré sensiblement le même. En présence de l'augmentation considérable de toutes les autres catégories de crimes, c'est là un

résultat assez remarquable, et je ne demande pas mieux que d'en faire honneur à la civilisation. Il faut bien lui laisser quelque chose, car force est de constater que son iniluence ne paraît nullement s'exercer sur les crimes qui ont pour objet la satisfaction des sens : tout au contraire. Le nombre des crimes contre les mœurs a triple, et l'augmentation la plus forte porte sur le plus odieux de tous : les attentats sur les enfants. Ici les raffinements de la civilisation paraissent avoir surexcité les passions au lieu de les adoucir. Cela résulte de ce fait, très remarquable, que les attentats de cette nature sont relativement très rares dans les régions agricoles, pauvres, montagneuses, où les habitants vivent éloignés les uns des autres, dans des conditions de grande simplicité de vie. Au contraire, ils sont très fréquents dans les régions qui comptent de grands centres de population, où les relations entre les sexes sont plus habituelles et où toutes les facilités sont offertes à la débauche. Le maximum de ces délits se produit à Paris. La même observation s'applique aux autres infractions contre les mœurs, outrages publics à la pudeur, adultères, etc., dont le nombre a augmenté d'une façon très sensible. Il n'est pas aisé de fournir une explication topique de celte augmentation, qui a été continue depuis le commencement du siècle. La

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meilleure est peut-être les facilités mêmes que les grandes villes, où se produit surtout cette augmentation, offrent à la débauche. M. Tarde dit avec raison, à ce propos, que certains besoins semblent surexcités par leur satisfaction même. Mais ce n'est pas non plus faire fausse route que d'attribuer l'augmentation particulièrement rapide de ces dernières années à la diffusion, par la voie de la presse populaire, de la littérature sensuelle qui nous envahit de plus en plus et dont les peintures semblent faites pour allumer les imaginations grossières. Puisque la liberté de la presse est considérée comme un des bienfaits de la civilisation, encore est-il juste qu'elle porte un peu la responsabilité de ses bienfaits.

Parmi les vices qui sont les mobiles déterminants de la criminalité, il en est un auquel on peut rapporter un grand nombre d'infractions : c'est la cupidité. A la cupidité il faut attribuer la plupart des crimes et des délits ayant pour objet d'enrichir illicitemcnt ceux qui les commettent; les faux, les banqueroutes frauduleuses, les abus de confiance, les escroqueries et les vols, bien qu'une partie de ces infractions, en particulier les vols, puisse être expliquée par les besoins. Mais la cupidité joue aussi son rôle comme mobile déterminant de certains crimes conire les personnes, et ce rôle paraît même plus

considérable que par le passé. Au commencement du siècle, sur cent assassinats on en comptait treize qui avaient l'amour pour mobile et treize également la cupidité. Aujourd'hui, l'amour n'est plus que huit fois le mobile et la cupidité vingt-deux fois.

Quant aux autres infractions que je viens d'énumérer et que la statistique judiciaire classe sous la rubrique de crimes et délits contre les propriétés, il est curieux d'étudier comment elles se répartissent dans les différentes régions de la France. Cette répartition est à peu près analogue à celle des crimes contre les mœurs '. Les départements où l'on compte le moins de crimes contre les propriétés sont généralement les départements les plus montagneux, les plus pauvres, ceux où la population vit de la vie la plus simple : Creuse, Corrèzc, Corse, Haute-Loire, Lozère, Hautes et Basses-Alpes, Savoie, etc.. Au contraire, ceux où les crimes contre les propriétés sont le plus nombreux sont ceux où la richesse, le luxe, l'aisance, sont le plus répandus : Seine, Seine-Inférieure, Rhône, Gironde, Bouches-du-Rhône, Nord, Aisne, Marne, etc.. Il n'est pas douteux que dans ces départements la diffusion et l'étalage de la richesse

1. La statistique no donne ces renseignements que pour las crimes, mais nul cloute que la répartition ne soit la même pour les délits.

ne développent chez ceux qui trouvent leur part trop petite le désir de Taccroilre, et ne soumettent à une tentation trop forte ceux qui en sont totalement déshérités. Mais cette diffusion de la richesse et cet étalage du luxe marchent précisément de pair avec les progrès de la civilisation. Il est donc bien diffi- I cile de rendre la civilisation complètement innocente ! de l'accroissement du nombre des crimes et des délits 1 qui ont pour mobile la cupidité.

En revanche, on pourrait espérer que la conséquence de cet accroissement de la richesse publique sera de diminuer tout au moins le nombre des infractions qui ont les besoins pour cause directe ou indirecte. Il semble, en effet, que plus la richesse augmente, plus les besoins trouvent facilement satisfaction, et moindre doit être la tentation de les apaiser par des moyens illicites. Malheureusement, cette diffusion du bien-être s'opère d'une façon très lente et surtout très inégale : les premiers appelés et les plus largement favorisés dans cette distribution des nouvelles richesses sont précisément ceux qui pourraient s'en passer, et le spectacle auquel on assiste fait penser à cette parole de l'Évangile : Il sera donné à celui qui a. Ce serait cependant pousser trop loin le pessimisme (car l'économie politique a aussi ses pessimistes) que d'ériger en axiome

économique la seconde partie de cette parole : Quant à celui qui na rien, il lui sera ôté même ce qu'il «, et d'adhérer à la célèbre formule : Les riches deviennent chaque jour 2^lus riches et les pauvres chaque jour 2jIus pauvres. Dans une série d'études antérieures ', je crois avoir montré que cet axiome n'était pas fondé, et que les plus pauvres, dans une très faible et insuffisante mesure, il est vrai, participaient à l'amélioration générale de la condition sociale. Mais, comme la misère est après tout aussi bien un état de l'âme qu'une privation du corps, on peut se demander si cette inégalité dans la répartition des richesses n'exaspère pas chez ceux qui en sont les victimes le sentiment de la dureté de leur condition, et ne contribue pas dans une certaine mesure à les pousser vers la criminalité. Il faudrait pénétrer dans la profondeur des consciences et dans le secret des existences pour dire avec exactitude quels sont les véritables mobiles de certains méfaits qu'on peut attribuer aussi bien aux vices ou aux besoins. Certes, je ne prétends pas que les Mi 000 voleurs ou escrocs qui ont comparu, en 1890, devant la justice aient tous agi sous l'impulsion de la faim, ni que les 13 000 mendiants, les 19 000 vagabonds fussent

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