‹ Socialisme et charitéChapitre 8 sur 22 · LA PROSTITUTION · texte numérisé non relu

LA PROSTITUTION

Faut-il descendre encore un degré et mettre le pied dans la fange? Après avoir parlé de la séduction et de la fdle mère, faut-il parler de la prostitution et de la fille des rues? Cela semblera peut-être hardi, mais cela est nécessaire, si l'on veut savoir quelles sont dans une grande ville les dernières dégradations de la vie populaire. Je laisse, en effet, au théâtre et au roman, qui ne s'en font pas faute, à parler de la courlisane qui roule carrosse. Je ne m'occupe que de la fille du peuple, servant aux plaisirs du peuple, qui cache sa honte derrière les carreaux dépolis des estaminets de barrière, ou qui l'étalé sur les boulevards extérieurs, et je voudrais

montrer par quelles causes certaines créatures en arrivent à cette extrémité dernière.

Depuis que le brillant initiateur de la littérature russe dans notre pays, M. Eugène Melchior de Vogué, a appris à la France le nom un peu rébarbatif de Dostoïewsky, tout le monde a lu Crime et Châtiment. Une des scènes les plus dramatiques du roman est celle oii la pauvre Sonia, après être descendue dans la rue sur les instances de ses parents qui meurent de faim, rapporte le prix de sa honte qu'elle jette sur la table, puis, se couchant sur le lit et, tournant sa figure contre la muraille, passe le reste de la nuit à claquer des dents. Le récit est poignant; l'histoire est peut-être vraie. Qui peut dire, dans ce monde de boue, que telle ou telle turpitude n'a pas été commise ou ne le sera jamais? Mais, à Paris, du moins, le cas est-il fréquent? Est-il vrai, comme on Tentend déclamer dans les réunions publiques, que la condition sociale de l'ouvrière lui impose le choix entre la prostitution et le vol et qu'elle soit souvent obligée de vendre son corps pour avoir du pain? Je ne le crois pas, et des études suivies de près m'ont amené à cette conviction que la misère est bien rarement la cause unique et véritable de la prostitution.

La cause, nous la connaissons déjà, et nous venons

de réludier longuement, mais j'aime mieux laisser ici la parole à Thomme qui a écrit sur ces tristes matières avec le plus d'expérience et de cœur : « Interrogez les prostituées, quel qu'en soit le nombre, dit M. Lccour dans son livre sur la prostitution à Paris, et vous n'en rencontrerez pas une seule qui ne vous raconte, souvent sans amertume et même sans avoir conscience de l'action que ce fait funeste a eue sur sa vie, comment son premier pas dans la débauche a été l'œuvre de quelque séducteur insouciant, s'il n'était pas cruellement égoïste. Chaque fois qu'on se trouve en présence d'une femme tombée dans l'abjection de la débauche vénale, on peut dire avec certitude : Cherchez l'homme. » Je ne me suis pas contenté de ce témoignage. J'ai assisté à la préfecture de police à bien des interrogatoires; j'en ai fait moi-même passer quelques-uns, dans des lieux où la nature parle plus librement que dans un bureau de police, et partout, sous des formes et avec des circonstances diverses, je me suis trouvé en présence de cette même réponse. Parmi ces confessions que j'ai provoquées j'en rapporterai une, dont le drame court et brutal réunit toutes les circonstances qui, dans ces milieux du travail et de la misère, expliquent et excusent la dégradation d'une femme.

La malheureuse qui m'a conté son histoire était la fille d'ouvriers roiiennais. Le père, paresseux, débauché, ne travaillait que par intervalles et, vivant le plus généralement de droite et de gauche, mangeait au dehors le peu qu'il gagnait. Cependant il rentrait parfois passer quelques mois au logis. A chaque rentrée, la mère devenait grosse; elle mourut à la peine au neuvième enfant. A seize ans, il avait fallu que la illie aînée commençât la vie d'atelier et enfermât sa jeunesse dans une fdature, pour un salaire de trente sous par jour. Point de famille; la mère morte, le père disparu, les enfants dispersés, l'existence solitaire dans un taudis, et, comme unique perspective d'en sortir, le mariage, que son imagination, pleine des souvenirs de son enfance, lui représentait comme un enfer. Elle était ardente, assez jolie; la nature finit par se révolter, et un samedi de paie, elle dépensa son gain de la semaine à prendre un billet pour Paris, où l'appelait un ouvrier rouennais de sa connaissance. Ensemble ils vécurent, pendant trois mois, d'une vie où le plaisir tenait plus de place que le travail. Un jour le complice de cette vie sortit et ne rentra point : disparu, introuvable dans ce vaste Paris, il laissait celle qu'il avait appelée sans ressources et sans métier. Pendant quelques mois, elle avait vécu d'une vie d'aventures

et (le camaraderies successives. Puis, arrêtée un soir sur un banc des boulevards extérieurs, de guerre lasse, elle s'était fait inscrire « pour avoir la paix ». Depuis ce jour, elle avait été liée à la débauche sous sa forme la plus asservissante et n'avait guère fait que changer de lieu d'esclavage. Et cependant un jour, à travers cette existence abjecte, un rayon avait lui. Elle s'était attachée de nouveau à un homme, non pas à un de ces vils exploiteurs qui tirent leur subsistance de l'avilissement d'une femme, mais à un ouvrier qui vivait d'un travail régulier. Comment cet attachement avait-il pris naissance entre eux? Il ne faut pas demander au cœur l'explication de ses mystères. Pendant un temps assez long, ils avaient caressé ensemble un rêve d'existence honnête et de ménage régulier, à partir du jour où des économies amassées de part et d'autre auraient permis un établissement en commun. Mais la maladie était venue se jeter à la traverse de ses projets. Pour que l'homme qu'elle aimait ne fût pas porté à l'hôpital, la malheureuse créature avait repris sa liberté. Pendant trois mois elle l'avait soigné avec dévouement, jusqu'au jour où la mort avait eu le dessus. Les frais du traitement et d'un enterrement qu'elle avait voulu convenable avaient mangé toutes les économies. Le lendemain elle avait repris sa chaîne

qu'elle n'avait pas cessé de porter depuis dix ans, insouciante dans la forme, amère dans le fond, raillant ses amours d'autrefois, et terminant son récit par CCS mots gouailleurs : « On est bêle, n'est-ce pas, quand on est jeune? »

Si j'ai rapporté cette histoire, malgré sa crudité, c'est qu'on y trouve rassemblées toutes les circonstances qui, dans les milieux populaires, peuvent entraîner une femme à la chute, la grossièreté de l'éducation première, la difficulté de la vie, les tentations de la jeunesse, la trahison de l'homme. C'est qu'en même temps, dans cette triste existence dont chaque faute a une excuse, on saisit cependant l'instant de la défaillance première, dont toutes les autres ont été la conséquence fmale, le moment oi^i la route âpre et droite a été abandonnée pour celle plus facile et plus douce qui a conduit jusqu'à l'abîme. Il ne faut pas, en effet, que la compassion infinie à laquelle ont droit les êtres tombés entraîne à un fatalisme moral qui ferait oublier le principe de la responsabilité. Si l'on pouvait remonter le cours de toutes ces existences et pénétrer leurs mystères, on verrait, j'en suis convaincu, qu'à un moment donné, tout être humain, homme ou femme, a été le maître de sa vie; qu'il aurait pu ne pas suivre la voie qu'il a suivie, ou remonter la pente qu'il avait

descendue. Si le mal au début n'a pu êlrc évité, le mieux a toujours été possible et le mieux, dans telle existence, n'est-il pas plus méritoire que le bien dans telle autre?

Sans pousser plus loin ces considérations philosophiques, je ferai remarquer également que, dans cette histoire que j'ai prise comme type, si la misère ne joue pas le premier rôle, cependant elle a aussi sa part. Ce qui pousse en partie la jeune fille dans les bras de cet homme éternel qu'on rencontre au début de tant d'existences misérables, c'est la difficulté de subvenir seule à ses besoins. En lui elle espère trouver un appui, et elle ne prévoit pas que l'abandon de ce premier homme la mettra tôt ou tard à la merci d'un second, et l'abandon du second à la merci d'un troisième, jusqu'au jour où, d'amant en amant, elle linira par se donner sans choix, vulgo : sine delectu, comme disait le droit romain dans sa langue précise. Si donc la misère n'est que rarement, et je crois pouvoir dire presque jamais, la cause unique et première de la prostitution, elle en est souvent la cause seconde, et c'est là une des conséquences de la condition faite aux femmes dans les grandes villes sur laquelle il ne faudrait pas fermer les yeux.

D'autres, cependant, se livrent à l'inconduite par mollesse de nature et horreur de l'effort. A peine

onl-elle quitté la famille pour entrer à l'atelier que le travail les rebute. Au lieu de s'user les yeux et de se piquer les doigts à coudre des robes de soie, elles rêvent au moyen de s'en procurer. Ce moyen leur est bien connu. Leur enfance n'a pas été environnée, en effet, de toutes les protections dont nous environnons l'innocence de nos filles. Dès l'âge de douze ans elles en ont appris long, en rôdant le soir sur les boulevards extérieurs. La corruption, qui est j entrée dans leur âme par les yeux, a continué ensuite | son chemin par l'imagination. Les feuilletons des journaux à un sou, qu'elles lisent le soir avec avidité à la lueur d'une chandelle, leur dépeignent une vie de luxe, de débauche facile dont elles ne connaissent pas les revers et dont elles n'entrevoient pas pas la fin. Les faits-divers de ces mêmes journaux leur content avec détails, dans ses moindres épisodes, l'existence de femmes qu'elles savent parties d'aussi bas qu'elles. Pourquoi, à leur tour, ne s'élèveraient-elles pas aussi haut? Elles tentent l'aventure, moitié par laisser-aller et dégoût du travail, > moitié par calcul. Pour une dont le triste rêve aura / été réalisé, vingt mourront à l'hôpital ou dans un galetas.

D'autres, enfin, sont entraînées par des ardeurs inouïes de plaisir et de perversité précoce. Ceux qui

s'indignent, parfois, d'apprendre qu'une mineure a été inscrite sur les registres de la police, ceux-là ne savent pas avec quel cynisme cette inscription a été peut-être réclamée, ou quelles fautes répétées l'ont rendue nécessaire. C'est une triste graine, qui pousse sur le pavé des grandes villes, que l'enfant dévorée de sensualité, attendant avec impatience l'heure où les hommes voudront d'elle; rebelle à tout, aux corrections comme aux conseils, vouée au vice comme d'autres sont vouées au bien. Celles-là sont des malades d'âme et de corps, issues souvent de parents malades eux-mêmes. Dans d'autres milieux, une hygiène attentive et une éducation sévère auraient peut-être dompté ces tempéraments fougueux et redressé ces instincts pervertis. Mais elles ont été élevées à la gpsse morale; les reproches n'y ont rien fait, encore moins les coups. La nature a suivi sa pente et la chute devenait fatale.

Il ne faut donc pas accepter la misère comme l'explication principale de la prostitution populaire; mais il faut cependant reconnaître que dans une certaine mesure elle contribue à l'engendrer. Quant aux misères que la prostitution engendre à sou tour, elles sont ineffables. Soit que, faisant en échange du pain assuré, le sacrifice de leur liberté, elles acceptent l'esclavage sous sa forme la plus honteuse,

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soit que, demeurant indépendantes et isolées, elles demandent au hasard des rencontres leur subsistance de chaque jour, ces malheureuses font tôt ou tard une expérience des misères du vice qui doit souvent leur faire regretter leurs entraînements ou leurs calculs; surtout lorsque, flétries par l'âge et rebutées par la débauche même la moins difficile, elles sont obligées de descendre à des abaissements et à des mendicités sans nom. Si telle qui s'engage dans cette voie pouvait apercevoir dans un miroir fatidique l'aspect qu'elle aura dans vingt ans, elle reculerait avec épouvante. Beaucoup se prennent en horreur elles-mêmes, et la vie leur devient à charge. « Je ne pense guère à détruire le gouvernement, écrivait l'une d'elles, arrêtée sous l'inculpation de cris séditieux. J'ai bien assez de me détruire moimême. »

Une des expressions qui m'a le plus souvent frappé sur leurs figures, alors qu'on les surprend à l'improviste et qu'elles n'ont point de raison pour feindre une animation intéressée, est une sorte d'abrutissement douloureux. Mais celte expression de leurs traits affaissés n'est pas seulement le stigmate d'une vie dont il est plus facile d'imaginer que de peindre les rudesses. Peut-être trahit-elle aussi chez quelquesunes ce sentiment douloureux de la dégradation inté-

rieiire, le plus amer que le cœur humain puisse connaître. Il est, en effet, une question dernière qu'à leur aspect il est impossible de ne pas se poser. L'obscurité morale est-elle donc complète dans ces âmes? Toute lumière s'est-elle éteinte, ou bien « un lumignon qui fume encore » leur laisse-t-il, dans la nuit où elles vivent, distinguer par intervalle le bien du mal? On pourrait être tenté d'en douter. Cependant, si chez certaines natures, la conscience s'engourdit et s'endort, je ne crois pas qu'elle meure jamais complètement : pour ma très petite part d'observation il m'est arrivé de la trouver inopinément vivante, chez les êtres les plus dégradés. Mais je laisserai d'abord parler M. Lecour. « Chez les femmes qui se livrent à la prostitution, dit M. Lecour, la déprayation est rarement complète. Chez certaines d'entre elles, on trouve sous des apparences vulgaires des élans de tendresse et de sensibilité qui émeuvent. » A cette affirmation d'une longue et sagace expérience j'ajouterai en terminant deux traits que le hasard m'a permis de recueillir et qui témoignent à tout le moins de la complexité de certaines natures.

Un soir que j'accompagnais, aux environs de la barrière d'Italie, une ronde de police, nous trouvâmes dans une maison soumise à la surveillance une petite fille de cinq ans. Ce fait, monstrueux en

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lui-même, étant de plus contraire aux règlements formels sur la matière, la maîtresse du logis fut sommée de fournir des explications. Voici comment elle s'excusa. L'enfant était fille d'un ouvrier de la rue voisine. La mère étant morte et le père chargé de famille, elle avait adopté cette petite, qu'elle élevait dans cet immonde milieu et qui était l'enfant gâtée de la maison. L'affaire n'en resta pas là. Quelques personnes charitables, informées de cette situation, voulurent recueillir l'enfant. Mais il fut impossible de l'obtenir. Le père véritable ne voulait pas intervenir, et la mère adoptive (s'il est permis de profaner ce nom) ne voulait pas la rendre. Tout ce qu'on put obtenir fut la promesse qu'elle la ferait élever ailleurs. Je gage qu'elle l'aura placée dans une maison religieuse, car lui ayant demandé moi-même comment cet attachement si passionné avait pris naissance, elle me répondit : « Je suis sa marraine. C'est moi qui l'ai tenue au baptême. »

Un autre soir, nous tombâmes, dans un quartier du centre de Paris, au milieu d'une orgie qui avait mis toute la maison en liesse. Cependant , dans un coin de la salle, une femme, seule vêtue d'une façon décente, sanglotait bruyamment. Nous crûmes d'abord qu'elle était ivre, mais ses sanglots par-

sistants ayant à la lin attiré notre attention, la femme fut interrogée, et voici l'histoire qu'elle nous raconta. Quelques années auparavant, lorsqu'elle vivait libre, elle avait eu un enfant. Cet enfant demeurait avec son père, mais à chacune de ses sorties elle allait le voir et versait entre les mains du père une partie de ses honteux gains. Ce jour même, elle avait trouvé maison vide. Le père avait déménagé, défendant expressément qu'on donnât à la mère l'adresse de son nouveau logis. De là son désespoir presque bestial dont l'expression était déchirante. Le chef de la sûreté qui nous accompagnait (pourquoi ne dirais-je pas que c'était alors l'intelligent et humain M. Macé) lui adressa quelques paroles de consolation, tout en lui laissant entrevoir l'espérance que des recherches pourraient être entreprises pour lui faire retrouver son enfant : « Ah ! monsieur, répondit-elle dans un sanglot, vous me dites cela parce que vous êtes bon et que vous voyez que j'ai de la peine. Mais je sais bien ce que je suis, allez 1 et que ce n'est pas à une femme comme moi qu'on peut rendre son enfant. » Cet arrêt de déchéance porté par une mère sur ellemême, n'est-ce pas le cri de la conscience réveillée, et ce sentiment d'humilité ne vaut-il pas mieux pour le pardon que bien des confessions orgueilleuses?

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Sans doute, la pauvre créature sera retombée le lendemain dans la fange dont elle avait peut-être espéré sortir. Le train de son immonde vie lui aura fait oublier jusqu'à son désespoir et ses larmes. Mais, pendant une heure, elle avait compris le repentir et accepté la douleur. Qui sait s'il en faut davantage pour racheter une âme?

LA CRIMINALITE

Faire consciencieusement son examen de conscience n'est pas chose aisée pour une nation. Pour accomplir cet exercice salutaire, elle pourrait même se trouver dans l'embarras, si la statistique criminelle ne venait à son aide. Lorsque cette statistique a été fidèlement tenue, suivant la même méthode, pendant un laps de temps assez long, et qu'elle a enregistré impitoyablement toutes les infractions commises par les citoyens, depuis les contraventions de voirie jusqu'aux parricides, on ne saurait arguer son témoignage d'indulgence ou de sévérité excessive. Tout au plus pourrait-on dire que les indications de la statistique criminelle sont très générales, très sommaires, et que, pour établir le bilan moral d'une

nation, il y faudrait ajouter bien des fautes qui ne relèvent point de la justice humaine. Mais, si sommaires qu'elles soient, ces indications n'en servent pas moins à mettre un peu d'ordre dans une recherche où l'abondance des matières introduirait aisément la confusion. On raconte que, sur le déclin d'une vie qui ne s'était pas écoulée sans légères faiblesses, l'aimable auteur du Voyage autour de ma chambre avait été ramené par son moins aimable frère à l'accomplissement de devoirs longtemps négligés par lui, et qu'ayant voulu préparer sa confession générale, il avait jeté sur le papier quelques notes pour se mieux reconnaître dans ses péchés. Comme un jour Xavier de Maistre montrait ces notes à Joseph et que celui-ci s'étonnait de leur brièveté : « Ce ne sont que des têtes de colonnes, lui répondit Xavier avec humilité, ce ne sont que des têtes de colonnes. » Les indications de la statistique criminelle ne sont également que des têtes de colonnes. Mais ces colonnes sont assez nombreuses pour qu'une nation moins orgueilleuse que la nôtre en put tirer comme on va le voir, plus d'une utile leçon.

Ui\ DEMI-SIÈCLE DE STATISTIQUE ClilMIXELLE

Après avoir compté sur la statistique criminelle pour répondre au nom de la conscience nationale, je ne voudrais pas médire de la statistique elle-même. Mais il faut convenir qu'il n'y a pas d'instrument dont l'usage soit plus délicat et plus dangereux. La statistique ne fournit qu'une chose : des faits bruts. Dès que de ces faits on veut tirer des conclusions morales, il faut procéder avec une infinie circonspection et s'assurer à chaque instant si quelque modification dans les rouages n'est pas venue fausser la précision apparente de l'instrument qu'on manie. Un examen sommaire des résultats de la statistique criminelle dans notre pays va nous en convaincre.

Le ministère de la justice a publié, en 1882, un intéressant travail dont il convient de faire honneur à l'ancien directeur de la statistique, M. Yvernès, bien connu non seulement en France, mais en Europe, de tous ceux qui se sont occupés de ces questions. Ce travail est la réunion en un seul volume des principales constatations relevées par la statistique criminelle depuis sa création, c'est-à-dire depuis 1826, et condensées dans des tableaux ou des cartes suivant les procédés de statistique graphique si fort à la mode aujourd'hui; le tout précédé d'un rapport qui met en lumière les considérations les plus intéressantes tirées de ces tableaux. M. Yvernès est un des rares hommes qui savent, comme il faut le faire, à la fois se servir et se défier de la statistique. Avec un guide aussi sûr, nous pouvons nous aventurer dans ce dédale de chiffres qui résument un demisiècle de criminalité française, et, si la promenade est aride, du moins elle ne sera pas sans quelque profit.

Un trop rapide coup d'œil jeté sur la statistique criminelle pourrait, au premier abord, engendrer une de ces illusions dont je parlais tout à l'heure, et qui conduirait à des conclusions tout à fait erronées. Si l'on compare, en effet, les deux termes extrêmes de ce demi-siècle sur lequel a porté le travail de

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M. Yverncs, la période quinquennale de 1826 à 1830 et la période de 1876 à 1880, on est frappé d'un fait qui semblerait devoir donner naissance aux conclusions les plus optimistes : un abaissement sensible du nombre des crimes, c'est-à-dire, suivant la délinition tout à fait empirique du code pénal, des infractions qui sont déférées au jury. De 1826 à 1830, le nombre moyen annuel des crimes a été de 5 376. De 1876 à 1880, ce nombre moyen est descendu à 3 l\!i6, diminution sensible et qui parait s'être encore accentuée, le nombre des crimes étant descendu en 1890 (dernière année judiciaire dont les résultats aient été publiés) à 3 169. Rien, si l'on s'en tenait aux apparences, ne serait plus légitime que de conclure de ces chiffres à un abaissement de la grande criminalité. Mais c'est ici que nous allons commencer d'apprendre à nous méfier de la statistique. En effet, cette diminution de la grande criminalité n'est qu'apparente, voici pourquoi.

Les infractions déférées au jury peuvent se diviser en quatre grandes catégories : crimes contre l'ordre public, dans lesquels sont compris les procès de presse; crimes contre les personnes; crimes contre les propriétés; crimes contre les mœurs. De ces quatres catégories, "les trois premières ont diminué, ^^ J^,™^:''^ ^^^^^ ^ augmenté. Comment expliquer

no SOCIALISME ET CHARITE.

celte diminution et cette augmentation? Laissons de côté les crimes contre l'ordre public. Ces crimes, qui comprenaient autrefois les procès de presse, sont aujourd'hui, on peut le dire, effacés de nos lois, sauf des cas très rares, par l'absence de toutes poursuites *. De là une première cause de diminution dans les chiffres généraux de la criminalité. Quant aux crimes contre les personnes ou contre les propriétés, les causes de la diminution sont tout autres et tiennent à certaines pratiques judiciaires qu'il est nécessaire d'expliquer. Parmi les infractions que la loi défère à la cour d'assises, il en est dont la nature nettement déterminée ne souffre aucune hésitation et qui ne sauraient tomber sous le coup d'aucune autre juridition : ainsi l'assassinat, l'incendie, le faux en écriture publique, etc. Il en est d'autres, au contraire, qui ne sont justiciables de la cour d'assises que si certaines circonstances aggravantes transforment la nature de l'infraction. Ainsi le vol, par exemple, est en principe justiciable de la police correctionnelle et ne constitue qu'un délit. Mais certaines qualifications aggravantes, telles que l'escalade, l'effraction, le vol par salarié, en font un crime et rendent l'inculpé

1. Le nombre de ces crimes sera vraisemblablement relevé par les poursuites dirigées contre les anarchistes. Mais de ces crimes il n'était point encore question, il y a quelques années .

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justiciable de la cour d'assises. Ainsi les coups et blessures ne constituent également qu'un délit, à moins que ces coups et blessures n'aient été portés contre un ascendant ou n'aient occasionné la mort. Alors le délit devient crime et ressortit à la cour d'assises. Depuis une trentaine d'années, l'habitude s'est introduite, parmi les magistrats instructeurs, de ne pas relever, dans un certain nombre de cas, les circonstances aggravantes qui auraient transformé le délit en crime, et de traduire devant la police correctionnelle les auteurs de vol ou de coups et blessures qui, si toutes les circonstances du fait étaient relevées, seraient justiciables de la cour d'assises. C'est ce qu'on appelle dans la pratique la correclionnalisation.

Cette pratique a pour but et pour résultat d'abréger les instructions, la procédure étant beaucoup plus rapide devant les tribunaux correctionnels que devant les cours d'assises, et d'assurer la répression, le jury étant sujet à des accès d'indulgence intempestive, lorsque la peine qui résulterait de son verdict et qu'il soupçonne, sans la connaître, lui paraît disproportionnée avec la gravité du fait. Les avantages de cette pratique ont même semblé assez grands pour qu'elle ait reçu, au bout de quelques années, une sanction légale, et certaines infractions

qui, préalablement, étaient soumises à la cour d'assises, ont été définitivement soustraites à sa juridiction par une loi intervenue en 1863. Mais l'habitude de correclionnaliser, pour employer le terme judiciaire, les infractions qui demeurent soumises au jury, n'en a pas moins subsisté chez les magistrats instructeurs, et ceux-ci se fortifient dans cette habitude à mesure que l'institution du jury donne, au point de vue de l'efficacité de la répression, des résultats de moins en moins satisfaisants. Or c'est précisément sur ces catégories d'infractions sujettes à la correctionnalisation que porte la diminution, en apparence si considérable, de la criminalité. Cette diminution n'est donc qu'un leurre, un trompe-l'œil, et le fait est tellement indéniable, tellement connu de tous ceux qui s'occupent de statistique criminelle, qu'il n'est pas besoin de l'établir par des chiffres. Il est préférable d'entrer sur-le-champ dans quelques détails sur les crimes que leur caractère, nettement déterminé ne permet pas de soustraire à la juridiction du jury. Nous allons voir que le nombre de ces crimes, loin de diminuer, a plutôt augmenté depuis le commencement du siècle.

Au premier rang de ces crimes, qui échappent à la correctionnalisation, se trouvent les attentats contre les personnes qui ont eu mort d'homme pour résultat.

Ces attentais sont de trois natures : l'assassinat, le meurtre, les coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la donner. Je ne parle pas pour le moment des infanticides, sur lesquels je reviendrai tout à l'heure. Si nous prenons d'abord les assassinats, nous voyons que, pendant la période quinquennale de 1826 à 1830, leur nombre moyen annuel a été de 197. Par une singulière coïncidence ce chiffre est exactement celui de la période de 1876 à 1880. Pendant les périodes intermédiaires, le nombre des assassinats a été tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de cette moyenne. Depuis quelques années, le nombre des assassinats paraît s'accroître de nouveau. La statistique judiciaire de 1890 en signale 2/j2. Donc, de ce chef, aucune diminution de la criminalité, mais plutôt une certaine augmentation.

La même observation doit s'appliquer aux meurtres, malgré que le nombre moyen annuel des meurtres ait été de 229 pendant la première période quinquennale du demi-siècle de statistique judiciaire étudié par M. Yvernès, et de iliS pendant la dernière. 11 faut ajouter, en effet, à ces l/i3 meurtres les 103 accusations de coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la donner, accusalions qui, avant les modifications apportées au code

pénal en 1832, se confondaient avec celles de meurtre. Cela fait un total de 2/i6. Ici encore, il y a augmentation, et augmentation qui paraît s'accentuer, car la statistique judiciaire de 1890 relève 260 accusations de meurtres ou de coups et blessures ayant occasionné la mort. Si maintenant l'on compare ensemble le nombre moyen annuel de ces trois chefs d'accusation réunis, et si on y ajoute les crimes de parricide et d'empoisonnement pendant la première et la dernière période du demi-siècle, on arrive à 464 d'une part, 467 de l'autre. Mais si l'on pousse jusqu'en 1890 on trouve le chiffre de 519, soit une augmentation de plus de 20 pour 100 dans les crimes ayant occasionné la mort d'adultes.

En faut-il conclure que notre nation devient plus sanguinaire? Cela serait peut-être aller un peu vite en besogne. Il faut tenir compte de ce fait que l'augmentation la plus sensible porte sur les meurtres ou sur les coups et blessures ayant occasionné la mort. Or, parmi ces accusés, figurent un grand nombre d'Italiens, plus prompts que les Français à jouer du couteau; et leur présence en grand nombre dans certains départements, comme ceux des Alpes - Maritimes et des Bouches-du-Rhône , a même eu pour résultat de faire hausser le rang de ces départements sur la liste de classement d'après la crimi-

nalité '. Mais cette explication n'est pas suffisante, et l'on ne saurait méconnaître que la tendance croissante à se faire justice à soi-même, et l'usage de plus en plus fréquent du revolver mis au service des vengeances maritales ou féminines, usage encourage par l'indulgence malsaine du jury et de l'opinion publique, entrent certainement pour beaucoup dans cette augmentation de la criminalité violente, si rapide depuis quelques années.

Passons maintenant aux infanticides. Ici l'augmentation est patente. Nombre moyen annuel : 102 pendant la première des périodes quinquennales conservées; 19li pendant la dernière; 16/i seulement, il est vrai, en 1890. Mais est-ce bien \k tout le contingent de la criminalité maternelle, et la correctionnalisation ne joue-t-elle pas ici son rôle? M. Yvernès n'hésite pas à l'affirmer, et il reconnaît qu'un grand nombre d'infanticides sont correctionnalisés sous la qualification de suppression de part (non-déclaration de la naissance d'un enfant), délit

1.11 est regpfllablc que la slatisUquc criminelle ne donne aucune indication sur la nationalité des accuses. Ces indications fourniraient d'utiles renseignements sur le contingent apporté à la criminalité par l'immigration étrangère. D'après le dernier volume de la statistique pénitentiaire, le nombre des étrangers détenus dans les maisons centrales était de 1 431 en 1882 contre 1 246 l'année précédenle. 3"4 détenus étaient Italiens, 202 Belges et 168 Allemands.

qui a été créé par la loi de 1863. Or le nombre de poursuites pour suppression de part a été en augmentant rapidement depuis 1863, et il est indéniable qu'on se trouve ici en présence d'une augmentation dont le caractère est particulièrement douloureux, bien que cette augmentation puisse être expliquée en partie par une meilleure organisation de la police judiciaire et une recherche plus active d'attentats qui, autrefois, demeuraient souvent ignorés de la justice, en partie également par l'augmentation du nombre des naissances naturelles.

Enfin, il est une dernière série de crimes qui échappe, sinon complètement, au moins en grande partie, à la correctionnalisation; ce sont les crimes contre les mœurs, dans lesquels sont compris les viols et les attentats à la pudeur. Lorsque ces attentats ont lieu contre des adultes, la correctionnalisation peut s'exercer par la transformation en une prévention d'outrage public à la pudeur. Par là s'explique peut-être que le nombre moyen annuel de ces accusations, après avoir cru rapidement de 1826 à 1860, ait diminué depuis celte époque dans une proportion assez sensible. Mais il n'en a pas été de même pour les attentats à la pudeur contre les enfauts , plus difficiles à correctionnaliser, et dont le nombre a plus fait que quintupler (136 par an de 1826 à 1860;

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791 de 1876 à 1880; 556 en 1890). Or s'il est un crime odieux, ignoble, auquel il soit impossible de trouver une excuse, comme parfois au meurtre ou même à l'assassinat, c'est assurément celui-là. Une augmentation aussi continue, aussi sensible, ne peut s'expliquer que par une aggravation dans la grossièreté des mœurs de la nation, par une sorte de retour à l'instinct animal, paraissant éclater surtout chez ceux qui vivent au milieu des conditions de la civilisation la plus avancée, sans participer cependant à ses jouissances. C'est ainsi que ce crime est beaucoup plus fréquent dans les villes que dans les campagnes, et que la population ouvrière y participe dans une proportion plus élevée que la population rurale. Ajoutons, comme triste et dernier détail, qu'un tiers de ces crimes est commis par des hommes de plus de soixante ans.

En résumé, si nous additionnons les crimes de différente nature sur lesquels les habitudes de correctionnalisalion n'exercent que peu d'influence, et si nous comparons ce chiffre total pour les deux périodes de la statistique judiciaire que nous avons rapprochées jusqu'à présent, nous trouvons les résultats suivants : 872 pour la période de 1826 à 1830; 1602 pour la période de 1876 à 1880. En d'autres termes, les attentats de toute catégorie contre les personnes ont

presque doublé. En présence d'une constatation de celte nature, il faut renoncer à toutes les explications secondaires, entre autres à celle tirée de l'accroissement de la population, et il faut avoir le courage de reconnaître que la grande criminalité, en dépit des apparences contraires et des allégations superficielles, a augmenté d'une façon très sensible dans notre pays depuis le commencement du siècle. Voyons maintenant ce qu'il en est de la petite criminalité ou, en d'autres termes, des délits.

Pour apprécier le mouvement de la grande criminalité, nous avons dû nous garer des illusions de la statistique, rectifier ses chiffres et les grouper à nouveau. Pour apprécier celui de la petite criminalité, aucune de ces précautions n'est nécessaire : il n'y a qu'à prendre les chiffres bruts et à les rapprocher. Pendant la première période de 1826 à 1830, le nombre moyen annuel des affaires portées devant les tribunaux correctionnels a été de 119 A/iG. Ce même nombre moyen a été de 167 229 pendant la période 1876 à 1880. Cette moyenne est aujourd'hui dépassée. En 1890, les tribunaux correctionnels ont eu à connaître de 191 766 affaires. L'augmentation ici est énorme, et il est triste d'avoir à dire qu'elle est encore plus considérable qu'elle ne paraît. Parmi les infractions de toute nature soumises aux tribunaux

correctionnels figurent, en effet, en plus ou moins grand nombre, des contraventions fiscales ou forestières, poursuivies à la requête des administrations publiques, douanes, forêts, etc. Le nombre de ces contraventions était autrefois considérable, avant qu'une loi de 1859 eût autorisé l'administration forestière à transiger avant jugement dans un grand nombre d'affaires. L'usage fréquent que l'administration fait de ce droit a diminué d'une façon sensible le nombre des contraventions. Cette diminution rend plus attristante encore l'augmentation du nombre général des poursuites, qui porte exclusivement sur les délits de droit commun. Le nombre moyen annuel de ces délits a passé de lii l/iO, pendant la période de 1826 à 1830, à l/i6 02/i, pendant la dernière. Bien loin de s'arrêter, cette augmentation ne fait que devenir plus sensible. Le nombre des délits de droit commun poursuivis en 1890 a été de 160 127. De telle sorte que, si la grande criminalité a doublé, malgré les apparences contraires, la petite criminalité a quadruplé. Tel est le fait brutal, accusé par des chiffres dont l'exactitude ne saurait être mise en doute.

Dans une certaine et très faible mesure, cette augmentation peut s'expliquer, d'une part, par l'accroissement de la population (38 millions d'habitants

au lieu de 31), et, d'autre part, par une meilleure organisation de la police judiciaire, qui laisserait échapper moins d'infractions. Mais cette double explication est tout à fait insuffisante en présence d'une augmentation aussi considérable. Ajoutons que cette augmentation n'a pas été ininterrompue, car pendant la période de 1856 à 1866, le nombre des délits de droit commun avait décru progressivement d'environ 6 000, et cependant les deux causes d'accroissement que je viens d'indiquer n'avaient pas cessé d'exercer leur action. Il serait donc tout à fait puéril de s'arrêter à ces explications secondaires, et il faut avoir le courage de reconnaître, avec l'auteur du rapport de 1880, que nous nous trouvons en présence « d'un débordement de démoralisation ». Ce fait indéniable, qui doit donner à penser aux optimistes, est en contradiction formelle avec bien des illusions. Nous serons mieux en mesure de rechercher les causes de cette augmentation de la criminalité, lorsque nous aurons vu comment le nombre des poursuites se répartit entre les différentes catégories d'infractions.

Le rapport de M. Yverncs divise les délits en cinq catégories différentes, suivant que ces délits constituent des offenses à l'ordre public, aux personnes, aux propriétés, aux mœurs, ou qu'ils sont

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punis par des lois spéciales. Laissons de côté les délits de cette nature, dont l'énumération serait longue, après avoir toutefois fait remarquer que si le nombre de ces lois a augmenté sensiblement depuis le commencement de la statistique judiciaire, il n'en est pas de même, au moins proportionnellement, des poursuites auxquelles elles donnent lieu. Sur 1000 prévenus, il y en a eu 211 poursuivis, en vertu des lois spéciales, de 1826 à 1870. Il y en a eu 227, de 1876 à 1880. Cette légère augmentation est explicable par l'entrée en vigueur de la loi répressive de l'ivresse; mais ce dernier chiffre présente cependant une diminution par rapport à celui de quelques périodes antérieures, et cette simple constatation suflit à faire tomber l'explication de ceux qui attribuent l'augmentation de la criminalité à la création, plus ou moins artificielle, d'un certain nombre d'infractions nouvelles. C'est donc à l'augmentation des délits de droit commun qu'il faut se résoudre à demander l'explication de ce phénomène attristant. Mais cette augmentation est loin de se répartir également entre les différentes catégories de délits que j'ai indiqués. Dans la catégorie des délits contre les personnes, il y a même diminution assez sensible : 295 prévenus sur 1000, de 1826 à 1830; 166 seulement, de 1876 à 1880. En revanche, il y

a augmentation des délits contre les propriétés : 30/4 prévenus sur 1000, de 1826 à 1830; 335, de 1876 à 1880; et augmentation plus sensible encore des délits contre la chose publique : 178 sur 1000 pendant la première période de la statistique judiciaire; 251 pendant la dernière. L'augmentation la plus forte porte sur les délits contre les mœurs, le nombre des prévenus ayant passé de 12 à 23 sur 1000, c'est-à-dire ayant presque doublé.

Laissons de côté maintenant ces proportions qui, par leur abstraction même, parlent peu à l'esprit, pour nous mettre en présence de la réalité. Prenons les principaux délits et voyons quelle a été, en fait, l'augmentation du nombre moyen annuel des poursuites, depuis la première jusqu'à la dernière période de la statistique judiciaire. Les rébellions et outrages envers les fonctionnaires ont passé de 3 Slih à l/i 965; les coups et blessures, de 8/i26 à 18 Zi/|6; les vols, de 9 871 à 33 381; les escroqueries et abus de confiance, de 1 170 à 6 371 ; les délits de toute nature contre les mœurs, de li97 à 3 397 ; enfin les poursuites pour mendicité et vagabondage, de 3 296 à 16 bO!i. Pour toutes les catégories de délits que je viens de citer, la statistique judiciaire de 1890 relève des chiffres encore supérieurs. Voici ces chiffres : rébellion et outrages envers les fonction-

naires, 16 637; coups et blessures, 21/i63; vois, 38291; escroqueries et abus de confiance, 7 636; délits contre les mœurs, 3 709; mendicité et vagabondage, 32 8/i7. Total général de la statistique : 191 766 affaires et 229 l/i5 prévenus. Cette augmentation de la criminalité a donc été constante, ininterrompue depuis un demi-siècle, sauf un léger recul qui a marqué le milieu de la période impériale, et qui a été bien vite regagné. Elle s'est poursuivie au travers de tous les événements publics, et elle a signalé tous les régimes, aussi bien la Monarchie et l'Empire que la République. Il faut donc savoir reconnaître que cette augmentation n'est explicable par aucune de nos mesquines considérations politiques, et qu'elle présente tous les caractères d'un grand fait social dont il faut chercher les causes profondes. Une fois constaté d'une façon indéniable, ce fait soulève un problème qui se pose dans les termes suivants.

Depuis que l'homme a commencé d'appliquer à l'amélioration de sa condition matérielle les dons de l'intelligence qui lui ont été départis, et qui établissent une différence si profonde entre lui et les autres animaux avec lesquels on se plaît à le confondre dans la bassesse d'une commune origine, chaque siècle a marqué une étape dans la marche de ce qu'on appelle d'un nom, nous allons le voir, peut-

être un peu ambitieux : le progrès. Avec des temps d'arrêt et parfois des reculs soudains, dus à l'invasion par les races barbares de pays anciennement civilisés, l'humanité a franchi lentement la distance qui sépare la grossièreté des temps primitifs des raffmements de la civilisation moderne. Mais son allure a été plus ou moins rapide; parfois elle n'a marqué que quelques pas imperceptibles; parfois, au contraire, elle a franchi d'un bond l'espace qu'antérieurement elle avait mis plusieurs siècles à parcourir. Pour restreindre la comparaison à notre histoire et à notre pays, les deux derniers siècles ont m.arché d'un pas très inégal. Aucun changement très appréciable n'est venu modifier la condition sociale des Français pendant la durée du xyih" siècle. Si vous comparez ensemble la vie du grand seigneur, celle du bourgeois, de l'ouvrier ou du paysan pendant les premières années de la Régence et pendant les dernières années du règne de Louis XVI, vous n'apercevez rien qui les distingue d'une façon bien saillante. Aucune commotion politique n'est venue bouleverser les rangs de la société, mettre les uns à la place des autres et appeler au partage de certains biens ceux qui, jusque-là, en demeuraient exclus. Aucune grande découverte n'est venue non plus transformer les modes de la production, améliorei les conditions

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générales de la vie, changer les mœurs, les habitudes et les plaisirs. Sans que la civilisation ait assurément reculé au xviii^ siècle, puisque jamais, sous certains rapports, elle n'a été plus raffinée, on peut dire cependant qu'elle a marqué un temps d'arrêt, et que les dernières années du siècle ne sont pas sous ce rapport très différentes des premières.

Il n'en est pas de même du xix" siècle. Ce siècle, et il ne s'en montre pas médiocrement fier, a, au contraire, assisté à l'une des transformations les plus prodigieuses et les plus rapides qui ait signalé l'histoire de l'humanité. Les découvertes de la science ont décuplé les forces de la production, augmenté la division des richesses, multiplié les relations des hommes entre eux, introduit enfin dans la condition générale des raffinements de bien-être que les privilégiés d'autrefois ne connaissaient même pas. En même temps, la proclamation de l'égaUté sociale a eu pour conséquence le triomphe de l'égalité politique, et une nouvelle classe, jusque-là gouvernée et sujette, est venue partager le pouvoir avec l'ancienne classe dirigeante dans des proportions de plus en plus inégales. Elle aspire même aujourd'hui à l'en expulser complètement. La France de cette fin de siècle, avec la vapeur, l'électricité, le suffrage universel et la République, est bien plus différente de la

France du premier Empire et de la Restauration que la France de Louis XVI n'était différente de la France de Louis XIV ou du Régent. Cette France moderne est enivrée d'elle-même. Pas un instant elle ne laisserait discuter la question de savoir si cet état nouveau constitue un progrès. Le progrès est son dogme, qui tend à remplacer tous les autres. Toute une école scientifique et philosophique fait de la transformation sociale de la condition humaine le dernier terme d'une série d'évolutions, qui auraient tendu d'elles-mêmes et inconsciemment vers ce but suprême. Mais pendant que cette nation s'étourdissait ainsi de sa prospérité, un juge silencieux, inexorable, tenait un compte exact de toutes ses défaillances, et aujourd'hui qu'elle fait son dénombrement moral, elle s'aperçoit qu'elle compte dans son sein plus de meurtriers, plus de voleurs, plus de débauchés, et aussi plus de mendiants et de vagabonds, qu'elle n'en comptait il y a un demi-siècle. Où est le progrès alors, si l'amélioration de la condition matérielle n'a point eu pour conséquence une élévation de la condition morale, bien plus, si la moralité paraît marcher en sens inverse du progrès? Et immédiatement se pose une autre question : cet accroissement de la criminalité est-il une conséquence, sinon de la civilisation, du moins de ses

raffinements excessifs, qui, en augmentant les jouissances, augmenteraient aussi le besoin de les satisfaire à tout prix? Ou bien faut-il, au contraire, demander l'explication de cet accroissement à des causes indépendantes de ces raffinements de la civilisation? Question ardue et qui n'est peut-être pas susceptible d'une solution absolue, mais que nous parviendrons du moins à éclaircir en étudiant avec patience les principaux mobiles de la criminalité.

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