PREFACE
[^11 observateur alleiitir, ignoraiil du socialisme coiilemporain, aurait pu, par avance, de reiicliaîiiement des faits économiques et politiques du siècle, déduire le caractère que devaient revêtir de notre temps les revendications sociales. L'organisation de la grande industrie, le rapprochement et l'amoncellement des hommes dans les centres urbains, l'expansion de la science, la liberté de la presse, la diffusion de l'instruction élémentaire, et enfin le suffrage universel lui auraient fourni les jalons nécessaires. 11 aurait pu tracer les grandes lignes du socialisme dit scientifique ou matérialiste, tel que Marx et ses successeurs ont achevé de le mettre en formules et tel qu'il nous est revenu d'Allemagne; du socialisme électoral qui, sous diverses étiquettes et avec des nuances dans les programmes, cherche actuellement à
envahir le pays légal devenu l'universalité des citoyens, en invoquant pour la forme les thèses du socialisme à formules scientifiques. Il aurait pu deviner pourquoi ces deux sortes de socialisme, poursuivant dans leurs visées très positives un même but qui est la réforme radicale et violente de la société au profit des intérêts de certains de ses membres devenus puissants par leur nombre, devaient prendre la place du socialisme humanitaire, vague dans ses desseins, mais à vues vastes et généralisatrices, qui fut celui de nos pères. Il aurait été à même aussi de prévoir la naissance d'un socialisme, relativement récent en France, qui s'est d'abord nommé « socialisme de la chaire » en Allemagne, et qui tend à se présenter actuellement chez nous sous le nom de « socialisme d'Etat idéaliste », avec des apparences philosophiques abstraites, tout en poursuivant dans l'Etat des réformes très concrètes.
Aujourd'hui nous n'avons plus à accomplir le travail conjectural auquel aurait pu se livrer cet observateur sagace. Les conjectures sont devenues des faits, soumis, en tant que faits, à l'observation et à l'analyse directe. Celle-ci, appliquée aux manifestations les plus récentes
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des doctrines, constate tout d'abord qu'actuellement le socialisme dit scientifique s'est fait, au point de vue de sa théorie, assez insaisissable. Le collectivisme marxiste a, depuis quel([ues années, été vivement attaqué dans la plupart de ses formules fondamentales par des docteurs devenus critiques de l'école à laquelle ils s'étaient tout d'abord rattachés. Ils ont fait ressortir et condamné Y a priori d'affirmations non justifiées par les réalités. La théorie de la survalue et la loi d'airain, bases de tout le système, ont été abandonnées en partie ; et par là le système lui-même, qui prétendait n'être qu'une déduction logique d'un principe irréfutal)le, a été ébranlé jusque dans ses piliers. Dans une des études qu'on va lire, nous avons signalé sommairement cet écroulement successif du marxisme sous les coups des commentateurs sortis de ses flancs : mais nous n'avons pas voulu reprendre après tant d'autres une démonstration théorique en règle des erreurs de Marx. Nous avons simplement ajouté aux réfutations doctrinales entreprises ailleurs*, quelques ré-
1. Voir suilout le Collectivisme de M. P. Leroy-Beaulieu : nous
flexions d'observation courante, constaté combien peu les données du soi-disant matérialisme social s'accordent avec les faits constants des entreprises collectives ; combien celles-ci analysées dans leurs faits fondamentaux et comme dans leur ossature, s'écartent des constructions du collectivisme auxquelles on a voulu les faire servir de modèles. Le collectivisme semble avoir fermé les yeux aux choses réelles pour s'enclore dans des formules dont la baseexpérimentaleaété insuffisamment étudiée et que les faits, qu'elles avaient devancés, ont démenties. Pour juger ce qu'il pourrait être il faut aller le chercher non dans la réalité oii il n'existe pas, mais dans les rares publications où des (( convaincus » ont décrit ce que devrait être son organisation. Nous avons pensé qu'il n'était pas inutile, en analysant une production récente d'un des auteurs socialistes les plus autorisés, de rappeler à quelles utopies ou à quels enfantillages aboutissent ces essais de réalisation théorique.
Après le socialisme à prétentions scienti-
avons nous-même critiqué le marxisme dans le petit volume: « Communisme, socialisme et collectivisme ». Guillaumin, éd.
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llques, nous avons considéré brièvement le socialisme sous une des pires formes qu'il puisse prendre : celle dont il s'est revêtu sous nos yeux, une fois de plus, grâce au sufCi'age universel, dans les dernières élections parlementaires. Devenu surtout un moyen de reclierclie de popularité, pour hisser ses partisans aux conseils électifs, au Parlement et de là aux fonctions d'Etat, le socialisme a perdu dans son contact avec le suffrage universel ce qui dans le passé lui donnait une certaine grandeur de désintéressement et de dévouement aux objets nobles de l'humanité; ce qui, même sous la plume acérée de Marx, lui laissait une apparence philosophique imposante dans sa généralité et sa cohésion apparente. 11 s'est transformé en une excitation et un assouvissement promis ou espéré d'appétits peu louables, en une perpétuelle surenchère de mendicité d'Etat faite pour amener les électeurs aux candidats. Sous cette forme on aperçoit bien ses détours, ses bassesses, son action déprimante et désorganisatrice de l'Etat : il est impossible de découvrir ce qu'il renferme de bon pour l'individu ou la société.
Si pour réussir auprès des masses il a pris
cet aspect simpliste d'un marchandage de sollicitations et de promesses électorales, le socialisme vise, dans d'autres sphères plus intellectuelles, à un idéalisme plus élevé. Depuis que le suffrage universel lui adonné une actualité en quelque sorte permanente, beaucoup de personnes qui naguère s'occupaient d'études différentes, et parmi elles un grand nombre de jeunes lettrés, croient avoir découvert la ((■question sociale », et en même temps lui trouvent de multiples solutions. Les uns sont pour le (( socialisme » tout court, les autres pour le « socialisme d'Etat », d'autres pour la (( solidarité sociale », d'autres pour la simple (( politique sociale »; très peu osent reconnaître que la question sociale est vieille comme le monde, car elle est la question des inégalités et des souffrances sociales qui ont existé de toute éternité. Ce qui avarié, ce sont les conditions dans lesquelles la question sociale se présente ou s'impose à Tattention publique.
Par là elle est bien plutôt une question de faits qu'une question de principes : on peut poser de ces derniers tant qu'on en voudra, et on n'y manque pas, et ils seront plus ou moins justes par leur point de départ; ils n'auront