‹ Socialisme et problèmes sociauxChapitre 2 sur 25 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

(Tinlérêt au point de \[w pratique que s'ils s'accordent avec les nécessités de la production industrielle et de Tordre politique nouveaux : et comme les modifications dans ces deux domaines ne peuvent être que lentes, partielles et successives, dépendant beaucoup plus du progrès de la science, des idées et des mœurs, que des projets plus ou moins improvisés des réformateurs, il s'ensuit que la question sociale reste elle-même une question ouverte, d'où les solutions en bloc^ et en quelque sorte universelles, doivent a priori être écartées en tant que simples, sinon inoffensives, chimères.

C'est ce que n'admettent pas les partisans du (( socialisme d'Etat idéaliste » , qui actuellement, sous rintluence de causes diverses, cherche à se répandre dans certaines régions du haut enseignement. Mus par un désir bien naturel de justice dans les choses humaines et blessés par le spectacle du monde de la production tel qu'il est, habitués d'autre part par notre enseignement classique et philosophique à l'absolu des formules et à la rigueur des déductions logi([ues, quelques esprits brillants parmi nos lettrés d'iniversité croient pouvoir

appliquer aux matières sociales les procédés d'étude de la métaphysique, se placer par un simple travail de rintelligence et sans tenir compte de la complexité et de la relativité des faits humains, en face d'une vérité abstraite ; puis en déduire par une ai'gumentation dialectique les conséquences sociales, avec les rigueurs d'enchaînement d'une géométrie ou d'une théologie. Nous ne connaissons pas de danger plus grand pour l'équilibre intellectuel des jeunes générations que cette invasion menaçante de l'esprit philosophique métaphysique dans les matières économiques et sociales. On a bien des fois dénoncé le rôle de l'esprit classique dans nos révolutions politiques et signalé l'influence qu'avait exercée l'habitude de l'abstraction rationnelle sur nos institutions gouvernementales. Je crois Fun et l'autre beaucoup plus périlleux encore sur le terrain social. Ils s'adressent ici non plus seulement aux raisons qui raisonnent (privilège d'une minorité) mais aux corps et aux cœurs qui souffrent, c'est-à-dire Timmense majorité. Ils leur fournissent en apparence des satisfactions bien tentantes de logique et de justice, quitte, si les systèmes préconisés passaient

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dans la ])rali({iie, à laisser le moiulo dans un élat d'anarchie et de désorganisation écononn'qiie auprès duquel l'état actuel pourrait passer pour un paradis, — dont il est en réalité fort loin.

Rien n'est en effet plus différent de la véritable science sociale que la métaphysique sociale. Celle-ci vit d'abstractions et refait le monde pour le conformer aux désirs ou aux exigences des cœurs et des cerveaux. Celle-là se fonde sur l'observation des faits et tire ses conclusions exclusivement de l'observation. Est-ce à dire que pour être prudente dans ses affirmations, en vertu même de sa méthode, elle repousse a priori le progrès social et fasse de l'espérance des réformes humanitaires un mythe? Ce serait prouver qu'elle est intîdèle à son principe. Une impartiale observation des faits, soit dans le passé, soit dans le présent, conduit déjà la science sociale, si loin qu'elle soit de son achèvement, à des conclusions absolument opposées au pessimisme qu'on a si amèrement et souvent injustement reproché à certains maîtres de l'économie politique. En se défendant de l'utopie, la science sociale constate dans l'histoire de l'évolution humaine

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une série de circonstances propres à lui faire envisager un avenir relativement satisfaisant pour la société, si celle-ci comprend ses véritables destinées et se défend à la fois de l'impatience qui compromet le progrès et de Findifférence qui l'immobilise. La civilisation est la réalisation successive des merveilles produites par la coordination des efforts humains, coordination qui n'a pas toujours été libre, ni équitable, ni même bien appropriée aux aptitudes ou aux aspirations de chacun, qui a été subordonnée à bien des nécessités fatales résultant d'un système général organisé en vue de la guerre offensive ou défensive, mais qui tend, en suivant les progrès de la civilisation elle-même, à se réaliser dans des conditions plus favorables à la liberté, à la justice, à la solidarité bien comprise.

Elle est encouragée dans ses espérances par le développement qu'elle constate d'un sentiment dont les racines dans l'humanité sont anciennes, mais qui acquiert chaque jour, du moins sous sa forme contemporaine, une intensité nouvelle, je veux dire : cet amour du bien ou du mieux collectif qu'on a défini du terme assez barbare d'altruisme, et qui, par

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bien des côtés, est un pliriiomèiie digne d'être étudié dans son essence et ses modalités, car nul n'a et n'aura plus d'influence sur Favenir social. On le retrouve à l'état d'instinct, souvent mal compris, dans les tendances socialistes de tant de nos concitoyens, et il en form(% même à l'état d'erreur, la seule partie vraiment digne d'intérêt et de sympathie, — et on le retrouve à l'étal de principe vital, réclamant l'investigation scientitiquc à l'égal dos autres éléments biologiques, dans les considérations des meilleurs de nos sociologues.

Nous avons suivi brièvement ceux-ci dans leur analyse de cette flamme de collectivité qui, sous diverses i'ormes, et à mesure que s'éteignent d'antres sources de chaleur, semble passionner de nouveau les âmes humaines pour les œuvres de communauté; qui les égare quelquefois dans le sophisme ou la chimère dangereuse pour l'idéal môme qu'elles poursuivent, mais qui n'en est pas moins un foyer précieux de dévouement et d'activité, le seul qui puisse remplacer dans les sociétés de dejnain ceux que le progrès des sciences positives a refroidis, le seul qui doive réchaufPer

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les cœurs et les esprits tout en les éclairaut de la pleine lumière de la raison.

((' A la recherche de motifs de vivre, qui vaillent la peine de vivre, » c'est ainsi qu'on pourrait^définir le souci perpétuel de ceux qui songent h Favenir des sociétés; qui, dans Fépuisement ou Fafîaihlissement des antiennes sources d'espérances religieuses, sont effrayés des tendances que déchaînerait la convoitise des biens matériels, si elle n'était guidée ou contenue par des mobiles de catégorie différente. Ceux-là ne trouvent ni dans l'économie politique pure, ni dans le socialisme, de quoi suppléer aux impulsions morales ou sentimentales, indispensables aussi bien que l'amour du lucre à la vie des sociétés; ils sentent la nécessité de contrebalancer celui-ci dans quelques-unes de ses manifestations, si le monde ne doit pas devenir une simple mêlée d'intérêts et d'ambitions où l'impatience de nouveaux succès ou de nouvelles acquisitions, à tous les degrés de l'échelle sociale, détruirait à tout jamais la paix et la joie. Pour nous, il nous a semblé — et cela est l'objet d'une de nos études, — apercevoir dans la socialité ou l'esprit de dévouement

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social, analyse el justifir parla sociologie, en dehors de toute vue mystique, et en deliorsdu socialisme proprement dit, une de ces sources de devoir et de satisfaction, d'apaisement et de vie, indispensables à riiumanité de demain.

Il en existe une autre dans l'amour et dans la pratique du beau. Là encore des observateurs attentifs peuvent découvrir pour l'humanité un renouveau d'émotions bienfaisantes à la fois pour l'individu et pour la collectivité. La a religion de la beauté » : ce n'est pas simplement un titre séduisant, c'est une vérité qui devient saisissante si l'on se pénètre des conditions dans lesquelles l'art, digne de ce nom, se produit et se popularise, des merveilles que son passé nous a léguées et dont l'admiration rattache déjà un grand nombre d'hommes dans une commune ferveur, des promesses de son avenir qui, à mesure que l'art contemporain se rapproche de la nature et que la culture générale augmente, lui préparent un culte plus universel. S'il est vrai qu'une élite d'hommes, ou même simplement qu'une catégorie d'hommes suffisamment préparés par leur éducation, quelques-uns n'ayant que des loisirs restreints, jouissent profondément des œuvres d'art sous

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leurs différentes formes, mettent an niveau ou au-dessus de leurs autres jouissances celles qu'ils puisent dans la pratique ou simplement dans le contact des productions artistiques, et en même temps trouvent dans cette pratique ou ce contact un perpétuel ennoblissement de leur nature, un perpétuel réchauffement de sympathie pour les hommes et les choses dont l'art est le miroir et comme l'écho vibrant, pourquoi ne pas admettre que cette iniluence bienfaisante ira grandissant et s'étendant au fur et à mesure que s'étendra et grandira la civilisation? C'est par là que l'art touche à la sociologie. Celle-ci restreindrait beaucoup trop le champ de ses investigations et aussi de ses espérances légitimes, si elle excluait de son domaine Fart. Plusieurs penseurs récents en ont eu le sentiment profond : il est intéressant d'apercevoir réunis dans une poursuite commune, tout en ayant l'air d'ignorer leurs efforts respectifs, des esprits comme Ruskin en Angleterre, Guyau en France, Tolstoï en liussie. Tous trois, partant de points de vue différents, et usant de méthodes différentes ^ ont considéré

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